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« La nouvelle question scolaire » d’Eric Maurin analyse autrement le collège unique

19 septembre 2007

Extrait de « Ouest-France » du 13.09.07 : Éric Maurin tacle les « catastrophistes »

L’ambition d’une même éducation pour tous, jusqu’à 16 ans, est aujourd’hui remise en cause. Jusque dans les rangs du gouvernement. Éric Maurin, directeur de recherche à l’École des hautes études en sciences sociales, vient de publier un livre à contre-courant qui fait beaucoup de bruit.

Claude Stéfan

Entretien

Enfin un livre revigorant sur l’école. Un jeune économiste, fils d’institutrice, démonte les arguments de ceux qui voient tout en noir.

Il est de bon ton aujourd’hui de décrier l’école, son bac, ses diplômes. Et cela vous agace.

Je n’ai jamais cru aux arguments des catastrophistes. On s’inquiète aujourd’hui du fait que 60 % des enfants seulement auraient le niveau nécessaire pour suivre correctement la classe de sixième. Mais il y a quarante ans, ils n’étaient que 30 %, selon une très sérieuse étude de l’époque réalisée, académie par académie, sur le niveau de lecture, l’orthographe, les maths... Tout démontre au contraire que le grand élan de démocratisation de l’école depuis un demi-siècle - avec le collège pour tous et la fin de la sélection en classe de cinquième - a donné de bons résultats. En termes d’insertion professionnelle, de qualifications, de salaire et de réduction des inégalités.

C’est encore plus vrai, selon vous, dans les pays scandinaves. Pourquoi ?

Ils ont démocratisé plus vite et plus franchement leur système éducatif. Les sociétés nordiques sont très pragmatiques. À la fin des années cinquante, habités par les mêmes doutes et les mêmes résistances qu’ailleurs sur la capacité de tous les élèves à suivre les mêmes cours, les Scandinaves décident de mener l’expérience. Certaines régions passent au collège unique, d’autres pas et on regarde qui a les meilleurs résultats. Ils ont vu. Ils ont tranché en faveur du collège unique. En France, il nous a fallu trente ans pour mener à bien ces réformes. La sélection précoce n’a réellement disparu qu’au début des années 80. Certains pays en Europe s’y sont refusés : l’Allemagne, l’Autriche. Mais leur classement scolaire international n’est pas brillant.

Les résultats français ne sont pas idylliques.

Je ne nie pas les faiblesses de notre système. Il est trop inégal. Trop d’élèves en difficulté et d’étudiants en échec à l’université. Mais, au nom de ces problèmes réels, on ne peut pas disqualifier ce qui a été fait. La démocratisation de l’école doit être poursuivie. Un nouvel élan est d’autant plus nécessaire qu’en France, la sélection se maintient sous des formes déguisées : classes de niveaux, jeux d’options, fortes inégalités entre collèges...

Qui sont les adversaires de la démocratisation ?

Beaucoup d’élitistes pensent qu’il est contre-productif d’essayer de faire suivre les mêmes enseignements à tous les enfants jusqu’à 16 ans. Le collège pour tous conduit, selon eux, inéluctablement, à une perte de qualité des enseignements, à une dramatique baisse de niveau, tout cela débouchant sur une crise de civilisation. C’est une vision nostalgique de l’école sélective d’autrefois, très en vogue chez les souverainistes par exemple. L’école de la République fiche le camp et, avec elle, la nation française.

Les malthusiens, eux, pensent que l’économie n’est pas au rendez-vous des efforts réalisés par le système éducatif. Trop de chômage. On formerait des gens pour rien, les diplômes seraient en monnaie de singe. Élitistes et malthusiens ne partagent pas les mêmes idées, mais une même conclusion : il est temps d’arrêter les frais de la démocratisation. Ces visions sont en totale contradiction avec les faits et c’est pourquoi je les dénonce dans ce livre.

Autre courant de pensée, la vision libérale, très en vogue ?

Les libéraux veulent améliorer le système scolaire en créant émulation et concurrence entre établissements. Ils parient sur la liberté de choix des parents, la suppression de la carte scolaire, l’allocation des moyens aux plus méritants. Cela a déjà été expérimenté, notamment en Grande-Bretagne. Sans résultats très probants. Par contre, cela exacerbe les rivalités, la violence interindividuelle.

Vous analysez les relations entre l’éducation et l’économie. Mais l’école doit-elle être au service du marché du travail ?

Je ne sous-estime pas les enjeux culturels. J’observe que l’économie se régénère et se transforme toujours en faveur des personnes les plus qualifiées, les plus diplômées. Aucun doute : nous devons former mieux et davantage de jeunes au sein de chaque génération. Surtout, pas de marche arrière. Des générations d’enfants de paysans, de pêcheurs, d’ouvriers ont eu un destin social sans rapport avec celui qui aurait été le leur s’il n’y avait pas eu l’avènement du collège unique. On ne peut pas l’oublier, au nom d’un âge d’or de l’école qui n’a, de fait, jamais existé.

Recueilli par Bernard Le Solleu

"La nouvelle question scolaire. Les bénéfices de la démocratisation" d’Éric Maurin, au Seuil. 260 pages. 18 €.

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Extrait du site « Libération », le 13.09.07 : Indice de crème scolaire

A rebours du pessimisme ambiant, Eric Maurin souligne les bienfaits du collège unique, et propose de poursuivre la démocratisation.

Au milieu des vociférations sur la décadence de l’école, Eric Maurin est un ovni. Méthodiquement, se basant sur des faits indiscutables, il démonte un à un les clichés sur l’échec du système scolaire français et de ses réformes récentes. Sans pour autant nier les problèmes qui demeurent, le chercheur conclut que les jeunes Français ont profité de la démocratisation scolaire et que d’autres réformes, notamment dans le supérieur, sont maintenant nécessaires.

L’intérêt de l’ouvrage réside d’abord dans sa démarche scientifique, qui tranche avec les brûlots et les témoignages d’inégal intérêt qui se bousculent à la rentrée. Le spécialiste de l’économie de l’éducation, utilise la méthode empirique, basée sur les statistiques et l’économétrie, très en vogue à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, qui fut aussi celle de Thomas Piketty dans son livre sur les classes sociales.

Comme si l’auteur l’avait pressenti, le livre évoque les questions d’actualité les plus brûlantes : l’impuissance du primaire à amener tous les enfants au même niveau en CM2, l’échec du collège unique à assurer l’égalité des chances, la dévalorisation des diplômes à commencer par le bac, la fin de « l’ascenseur social » qui permettait aux enfants méritants des couches modestes de poursuivre des études, etc.

La question centrale aujourd’hui étant « l’échec » de la démocratisation scolaire, Eric Maurin analyse les situations dans les pays européens et aux Etats-Unis où des réformes similaires ont été conduites. En s’ouvrant ainsi vers l’extérieur, il tranche avec de nombreux experts, souvent issus du sérail, qui limitent leur réflexion au cadre national, comme si « la spécificité française » empêchait toute comparaison. On s’aperçoit alors que « la question scolaire » est aussi enflammée en Finlande ou en Grande-Bretagne qu’en France, et que l’on se heurte peu ou prou aux mêmes problèmes partout.

Eric Maurin prend, entre autres, l’exemple suédois. Jusque dans les années 50, la scolarité obligatoire y était de six ans. Les meilleurs allaient ensuite au collège, les autres, essentiellement d’origine modeste, avaient droit à un ou deux ans de scolarité supplémentaires. Simultanément, à partir de 1948, une réforme est introduite : la scolarité obligatoire passe à neuf ans. Mais devant la virulence des protestations, elle n’est mise en place que dans certaines municipalités, volontaires, à titre expérimental. Elle sera généralisée après plusieurs années.

Cinquante ans plus tard, deux chercheurs ont comparé le devenir des enfants issus des municipalités « réformées » avec ceux venant de municipalités « non réformées ». La conclusion est claire : l’école unique - préfiguration de notre collège unique - a profité aux plus pauvres qui ont pu faire des études, puis ont trouvé des emplois bien rémunérés. « Contrairement à une idée reçue, les principaux bénéficiaires de la réforme sont les enfants scolairement les plus doués des classes populaires , écrit Eric Maurin, ceux-là même dont les adversaires de l’école unique affirment traditionnellement qu’ils sont les premiers à souffrir de la disparition de la sélection ».

Si l’auteur se place résolument du côté, quelque peu déserté, des défenseurs du collège unique, il reconnaît la complexité du problème. Ainsi en Suède, la réforme a aussi eu des « effets négatifs pour la petite minorité de la population d’origine aisée, qui avait, seule, accès au niveau supérieur du système d’enseignement et qui a subi d’un seul coup la concurrence de tous les autres ».

Alors que le président Nicolas Sarkozy critique les « limites » du collège unique et que son ministre de l’Education Xavier Darcos en parle désormais « au passé » , dans le chapitre qu’il lui consacre, Eric Maurin fait des remarques éclairantes. L’introduction du collège unique s’est accompagnée d’une nette hausse des redoublements, souligne-t-il, ce qui a accru les coûts de formation. Pour quelles raisons ? Les programmes sont restés pratiquement les mêmes que dans le précédent système sélectif. Les enseignants n’ont en outre pas été préparés à la « massification » . La France est « le seul grand pays développé où les enseignants sont avant tout et principalement de bons élèves dans leur discipline » avant d’être de bons pédagogues. L’auteur risque ici de heurter des sensibilités.

Certains passages sont austères et nécessitent un effort pour suivre des raisonnements statistiques. Mais toutes les démonstrations sont intéressantes - sur la valeur des diplômes pour trouver un travail, sur les moyens de remédier à la pauvreté des universités, etc. -, certaines surprenantes. A propos des bénéfices sociaux de l’éducation, Eric Maurin cite une étude de deux chercheurs américains selon lesquels « chaque année supplémentaire passée dans l’enseignement supérieur diminue de 10 % les risques ultérieurs de grossesse avec mise au monde prématurée, et de 6 % les risques de nouveaux nés à faible poids ».

Dénonçant les visions élitistes et malthusiennes, Eric Maurin attaque à la fin du livre « ce libéralisme idéologique que l’on voit s’infiltrer depuis plusieurs années » dans l’éducation, et qui exalte « les valeurs de concurrence et de libre choix ». Et là, il se fait moraliste et poète : « Ceux d’entre nous dont le but exclusif est de faire mieux que leurs congénères, sont également, en moyenne, les plus malheureux, les plus exposés à l’anxiété, à la déception et à la dépression. En revanche ceux qui savent s’affranchir d’une perpétuelle logique de concours, se donner des objectifs indépendants, sont tout simplement les moins fragiles et les plus aptes au bonheur. »

Véronique Soulé

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