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Une enseignante de Segpa à la retraite milite à ATD Quart Monde (Les portraits du jeudi, Cahiers pédagogiques)

30 octobre Version imprimable de cet article Version imprimable

Croiser pour émanciper
Monique Argoualc’h

Les portraits du jeudi, par Monique Royer}

Continuer son engagement lorsque le métier n’est plus exercé, Monique Argoualc’h, au temps venu de la retraite, a trouvé à ATD Quart Monde une continuité avec une vie professionnelle animée par le souci de donner accès à tous à l’éducation. Rencontre avec une enseignante qui, hier comme aujourd’hui, n’a de cesse d’apprendre grâce à ceux auprès de qui elle enseigne.

Elle a toujours travaillé dans l’enseignement adapté ou en classe relais. Et, c’est lorsqu’elle était enseignante en SEGPA qu’elle découvre les actions pour l’éducation d’ATD Quart Monde. Elle était alors invitée pour parler de l’école, de ce qu’elle faisait dans sa classe, pour échanger avec les parents. « J’ai été très touchée par la qualité de la préparation de la réunion. Avant chaque rencontre avec des professionnels, il y a cette phase de préparation de façon à ce que les gens soient prêts à poser des questions, à ce que personne ne parle à leur place. » Elle doit elle-même être attentive à aller à l’essentiel, à parler clairement.

À l’issue de la rencontre, une militante résume ses propos : « Vous voulez dire qu’il y a une vie après la SEGPA ? ». Elle a su qu’elle avait partagé ce qui était pour elle essentiel dans son métier : permettre d’apprendre pour construire un avenir.

Elle est revenue témoigner ensuite lorsqu’elle enseignait au dispositif relais Rive Droite de Brest. Là, elle accueillait à temps partiel des collégiens décrocheurs, des naufragés de l’école, le temps qu’ils reprennent goût aux études, qu’ils acquièrent aussi toutes les aptitudes sociales pour mener une vie ordinaire de collégien, sans fracas. Elle menait avec eux des projets ambitieux où ils devenaient formateurs en numérique pour des personnes âgées, avec Intergénérations, chercheurs avec des étudiants ingénieurs en menant des expériences avec le robot Nao, vidéastes en lien avec un centre culturel.

Elle racontait tout cela aux militants d’ATD Quart Monde, personnes issues de la grande pauvreté, alliés et bénévoles venus de tous horizons. Et de ces dialogues, elle apprenait beaucoup. « Le mouvement m’a accompagnée dans mon métier d’enseignante, a participé à ma formation. Il m’a donné un sacré de coup de main. Alors, au moment de la retraite, j’ai eu envie de donner un coup de main à mon tour. »

Ateliers d’écriture et numérique

Au début, elle observe afin de mieux comprendre ce qu’elle pourrait apporter. Elle s’associe à un journaliste allié de l’organisation pour animer un atelier lire-écrire visant l’acquisition de compétences en écriture de la langue française et dans les divers registres de l’expression écrite et orale. L’activité répond à une demande de familles qui souhaitent être plus en capacité d’accompagner leurs enfants dans la scolarité.

Monique Argoualc’h adjoint le numérique aux ateliers lire-écrire. « C’est important de diffuser la culture numérique pour réduire la mise à l’écart. Cela rejoint les objectifs d’ATD Quart Monde qui agit pour l’émancipation par la culture et l’éducation. » L’idée est aussi que les personnes qui viennent acquièrent suffisamment de compétences pour former à leur tour. « Les personnes en grande pauvreté sont souvent en posture d ’être aidées, là, ça change. »

L’initiative vient en écho d’Intergénérations lorsque des jeunes en déshérence scolaire s’avéraient des formateurs attentifs pour que les pensionnaires d’une maison de retraite brestoise apprivoisent l’ordinateur et Internet. Là, les adultes fréquentant l’atelier lecture-écriture-numérique apprennent aussi à publier en ligne. C’est un lieu propice à l’expression, avec souvent au démarrage une proposition des co-animateurs ou une phrase émise par un participant. Ensuite, les textes naissent, se déploient, sont retravaillés avant d’être publiés. Les apprentissages sont multiples depuis l’écriture jusqu’à l’utilisation d’outils de publication en ligne, toujours dans le but de donner la possibilité de s’exprimer en toute autonomie.

L’initiative reçoit l’appui matériel et financier de la ville de Brest, sensible à la question des publics éloignés du numérique. Une nouvelle réponse à appel à projet est déposée avec la demande de tablettes et d’un enregistreur numérique pour réaliser des interviews. « Je savais ce qu’on pouvait viser : prendre la parole. Le projet se fait ensemble, évolue avec les participants sans que je sache où cela va nous mener. »

Agir pour changer les choses

Elle retrouve dans son engagement auprès de l’association des accents qui lui sont chers : le désir de changer les choses, le refus de l’exclusion, l’action plutôt que la résignation, les dimensions culturelles et partenariales, le croisement des milieux. « Cela me parle et m’animait dans mon métier d’enseignante comme lorsque je faisais travailler ensemble des gamins en décrochage et des étudiants ingénieurs. Il y a une méfiance entre les gens qui ne se croisent pas dans la vie quotidienne. Quand on se connaît, on a moins d’à priori. »

Elle s’associe aussi au réseau écoles du mouvement et notamment au travail mené sur l’orientation. 80 % des élèves qui sont en SEGPA ou en ULIS viennent de familles défavorisées. Déconstruire ce qui peut être perçu comme une fatalité apparaît alors comme une urgence. Elle participe à des réunions de croisement des savoirs où se rencontrent des militants issus de la grande pauvreté, des professionnels et des chercheurs, dans l’idée de reconnaître les savoirs dans tous les domaines, y compris celui du quotidien. Les réunions débutent par des discussions entre pairs puis se poursuivent par des temps d’expression communs. L’écoute réciproque est de mise avec des demandes d’explicitation lorsqu’un mot ou une idée restent obscurs. « Il n’y a pas beaucoup d’endroit où les gens de terrain sont ainsi entendus. » Des formations sont organisées pour que les militants puissent prendre la parole aisément.

Continuer

Monique Argoualc’h continue aussi à témoigner, partager ses pratiques comme elle l’avait fait lors d’un TEDx organisé à Saint-Brieuc. Là, le résonnement de la salle en écho à ses propos a renforcé son envie de raconter ce que durant des années elle a pratiqué dans sa classe. Elle le souhaite surtout « pour éviter que d’autres repartent de zéro, mais aussi pour faire changer les regards sur les élèves qui mettent à mal l’école et montrer qu’il y a des possibles... »

Son projet, Intergénérations, intéresse une équipe universitaire de Rennes à qui elle a confié des photos et des vidéos réalisées pendant les séances d’initiation au numérique animées par ses élèves. Mais elle aimerait aller plus loin, sans trouver le temps pour le faire, sans avoir une idée claire de la forme à emprunter. Elle a pourtant des traces multiples en images ou en mots, celles qu’elle inscrivait chaque jour pour retracer des anecdotes. Alors, elle voit dans les croisements des savoirs une piste à explorer et se prend à espérer un jour faire se rencontrer d’anciens collégiens de sa classe relais et des chercheurs, pour rendre possible la transmission de son expérience.

Elle vient fréquemment à la coopérative numérique dépendant de l’Éducation nationale pour venir en appui sur des projets d’enseignants. Le lieu propose des ressources, des formations, des rencontres pédagogiques, des formes diverses d’accompagnement. Ces jours-ci, elle accompagne des professeurs pour l’utilisation du robot Nao avec une classe de primo-arrivants. Elle contribue aussi à la création d’une pétanque numérique. « C’est intéressant de venir, de questionner, de participer. »

Elle participe au réseau Prof@brest, un espace-lieu tiers propice à la création d’une culture partagée, au travailler ensemble localement pour faire bouger l’école, au partage et à la reconnaissance des initiatives. Là, des acteurs multiples de l’éducation sortent de l’isolement pour « être auteur-e, acteur-trice du changement, des transitions, dans un processus de "transformation ascendante" ».

À la coopérative, avec Prof@brest ou dans ses activités avec ATD Quart Monde, elle est « dans une situation d’apprendre avec le souci de savoir ce que j’apprends », comme lorsqu’elle était enseignante, à la différence près d’une liberté plus forte trouvée. Elle souligne sa désormais liberté d’expression, son bonheur de pouvoir expliquer sans avoir à se justifier.

Les pages de l’atelier « Lire-écrire »

[L’intervention de Monique Argoualc’h au TEDx de Saint-Brieuc>https://www.youtube.com/watch?v=aTj7HD-U0kQ]

[Le site du dispositif Rive Droite>http://www.drrivedroite.infini.fr/]

Extrait de cahiers-pedagogiques.com du 19.10.18 : Croiser pour émanciper

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