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Les 7 contraintes du travail en ZEP. Entretien avec Francine Best, auteure d’un rapport de l’IGEN sur les ZEP en 1992 (Bulletin OZP n° 2, janvier 1993)

25 juin 2009 Version imprimable de cet article Version imprimable

Bulletin de l’association OZP, n°2, janvier 1993

ENTRETIEN AVEC FRANCINE BEST

Inspectrice générale de L’Education Nationale, après avoir dirigé l’INRP de 1982 à 1987, Francine BEST a présenté un rapport sur les ZEP. Présidente de J.P.A. et des CEMEA, et Maire-Adjoint d’Hérouville-Saint-Clair, Francine BEST a coordonné avec André HENRY l’équipe d’inspecteurs généraux qui a observé une douzaine de ZEP tout au long de l’année scolaire 1991/1992 et en a dégagé des enseignements dont ont tenu compte les rédacteurs de la circulaire du 7 décembre 1992. Mais c’est auparavant, en novembre, que l’0bservatoire des Zones Prioritaires a été reçu pour un entretien dont voici les principaux points.

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O.Z.P. - Vous avez rencontré des acteurs quotidiens des ZEP. Les avez-vous trouvés impliqués dans le dispositif prioritaire et partenarial ?

F. B. - Les acteurs de ZEP ont des contraintes : celles-ci me semblent un fil conducteur utile pour analyser leur situation. Les cartes ont été brouillées par la « prime », l’indemnité de sujétion spéciale, qui a fait plus de dégâts qu’elle n’a eu d’effets positifs : rendant mécontentes les catégories qui n’y avaient pas droit, elle n’a pas entraîné d’efforts particuliers d’adaptation chez ceux qui n’en faisaient pas. Les enseignants pensent percevoir une indemnité en raison d’un public difficile. Ne faudrait-il pas, justement, y associer l’énoncé des contraintes ? L’extension des ZEP aux lycées, par exemple, fait apparaître des décalages et la prime y devient complètement irréelle.

O.Z.P. - L’automaticité de la prime, en effet, nous paraît problématique ; pensez-vous que les lycées ne peuvent être en ZEP ?

F. B. - Il serait préférable que des conventions sur des actions précises soient établies entre les ZEP et les lycées professionnels. J’ai vu ce système fonctionner, il permet un travail commun, ce qui est le but recherché.

La ZEP où j’ai vu cette formule intéressante regroupe 1300 élèves : cela me semble une bonne dimension, car il faut que les coordonnateurs puissent connaître tous les enseignants de la ZEP. Je comprends qu’on étende parfois une ZEP pour la faire correspondre à une division administrative, mais il faut rester à des dimensions raisonnables.

La circulaire en préparation le rappellera sans doute ; elle devrait insister sur l’existence des Groupes de pilotage départementaux et académiques, ce qui est nécessaire, et sur les liaisons premier/second degrés : cette liaison est essentielle mais il y a là encore beaucoup de chemin à parcourir.

Les formations communes permettront-elles, petit à petit, aux deux cultures de se connaître ? Pour le moment, les IEN n’ont aucune prise sur les collèges et les principaux ont les yeux rivés sur leur propre collège. S’ils sont responsables de ZEP, leur attitude ne change guère. A cela s’ajoute une méconnaissance du premier degré chez les IPR. Il faudrait, au moins, que responsable et coordonnateur soient d’un degré différent. On trouve dans certaines ZEP des IEN, des principaux, des IPR et différents acteurs qui ne craignent plus « l’ingérence » et travaillent en commun : j’espère qu’ils feront école, c’est une des clés de la réussite des ZEP.

O.Z.P. - Vous nous disiez en débutant que les acteurs de ZEP avaient des contraintes...

F. B.- Il y en a un certain nombre, j’en ai décelé six ou sept, qui caractérisent la pratique professionnelle en ZEP. La première est sans contestation la nécessité de participer à des réunions de concertation : conseils de zone, concertations partenariales, liaisons diverses, en supplément des réunions de classe, de cycle, de niveau, de matière, de parents d’élèves... Il faut choisir, mais il faut participer aux réunions où se prennent les décisions car on s’en sent responsable par la suite.

La seconde contrainte est de tisser des liens positifs avec les parents d’élèves. En ZEP c’est un objectif obligatoire alors qu’ailleurs ce n’est que souhaitable. Cet objectif est contraignant car il demande du temps, du doigté mais surtout une remise en cause réciproque des représentations. Les collègues de maternelle peuvent faire évoluer les autres en ce domaine.

La troisième contrainte est l’obligation d’atteindre les objectifs cognitifs. Certes, cela est évident partout, mais dans les ZEP, il faut parvenir à ce que les résultats ne soient pas trop en décalage avec les résultats départementaux moyens. Les ZEP qui font des études de cohortes, qui comparent les résultats des évaluations CE2/6e qui utilisent les outils d’évaluation à leur disposition ont raison. Les collèges semblent plus habitués à ces études que les écoles, mais ça avance un peu partout.

La quatrième contrainte ou disons plutôt préoccupation, est liée au partenariat : celui-ci n’est pas encore inscrit dans la culture de l’Ecole. Chez les responsables et les coordonnateurs, il n’y a plus de problèmes, mais restent les enseignants pour qui, en majorité, le partenariat n’est pas encore considéré dans la réciprocité. Pour eux un partenaire doit apporter quelque chose puis se taire. Cette contrainte est celle de la négociation, il faut apprendre à négocier avec un égal : cela, nous ne savons guère le faire, du ministère jusqu’à l’école de village. Mais on peut heureusement constater que les choses évoluent positivement, petit à petit, d’un bout à l`autre du système éducatif.

O-Z.P. - Les enseignants ont parfois des motifs d’être méfiants devant des notables locaux.

F. B. - Bien entendu, il faut faire attention, mais cette méfiance est souvent mal venue : un maire intelligent, un préfet actif, un directeur départemental de l`Equipement ne sont pas forcément des gens qui ont des comptes à régler avec l’école. Il semble impossible, parfois, de faire comprendre aux enseignants que les partenaires peuvent être souples et bien intentionnés. Mais il n’y a pas que ces causes-là, il y a aussi des causes structurelles : la décentralisation a été réalisée trop rapidement parfois (pour les travailleurs sociaux par exemple) et gêne les contacts locaux, ce dont souffrent les ZEP.

O.Z.P. - Pour la santé et les services sociaux ?

F. B. - Oui, voilà précisément un domaine où les liaisons à la base sont difficiles, alors que c’est particulièrement grave pour les ZEP. L’enquête que nous avons menée à l’Inspection générale nous a révélé une situation plus dramatique que prévu : mauvaise santé et malnutrition sont plus répandues dans les ZEP qu’on ne le croit. On ne peut parler du rapport au savoir sans voir aussi les conditions de ce rapport au savoir. Il faut donc travailler avec les services de santé extérieurs à l`Education Nationale, et ce d’autant plus que les services de santé scolaire ont réintégré l’Education Nationale.

0-Z.P - La préoccupation partenariale n’engendrerait-elle pas une contrainte inverse, celle de rester centrée sur la pédagogie ?

F. B. - En effet s’il n’y a pas de ZEP sans partenariat, il n’y a pas non plus de ZEP sans enseignants qui exercent pleinement leur métier ! Gérard Chauveau et Bernard Charlot ont aidé à préciser cette double obligation et a empêché les dérives vers les actions tous azimuts, mais il ne faut pas utiliser leur pensée pour justifier le « ghetto » Education Nationale. On retrouve d’ailleurs cette question avec la cinquième contrainte, celle d’aménager le temps de l’enfant et de l’adolescent.

O.Z.P. - Mais cette contrainte n’est pas liée au dispositif de zone d’éducation prioritaire.

F. B. - L’aménagement du temps scolaire nécessite que soient précisés des objectifs, que les projets soient bien définis, qu’on sache clairement ce que chacun va faire, que disparaisse l’émiettement habituel, qu’apparaisse une nouvelle professionnalité pour les enseignants, que les projets d’école et d’établissements s’emboîtent avec le projet de zone... Où faut-il entreprendre cet immense chantier, quand on sait le profit que peuvent en retirer les élèves ? partout si l’on peut mais dans les ZEP nécessairement. C’est une contrainte et un moyen de progresser.

La sixième contrainte n’est pas propre aux ZEP non plus, mais plus forte là qu’ailleurs : il s’agit de prendre en compte l’hétérogénéité des élèves. II y a le principe de base : le droit à la scolarité, tout le monde est d’accord. Les acteurs de ZEP amènent les parents, tous les parents, à estimer que leurs enfants ont droit à de bonnes conditions de scolarité.

Cette formation du "droit à la qualité" est nouveau et important. Mais ensuite il faut s’appuyer sur ce désir parental et tenir compte des variétés de chaque quartier.

La septième contrainte est l’obligation de ne pas se décourager devant la mobilité de la population : si certaines ZEP ont une population stable, il semble que beaucoup d’autres soient justement les zones où les rotations de population sont très fortes : 35 % dans une ZEP que j’ai visitée, par exemple. C’est décourageant ! Pourtant il faut maintenir le projet de zone. On a raison d’insister sur la stabilité des enseignants, on ne parle pas de l’instabilité des populations de ZEP. Là-dessus, on ne peut rien faire. Plus il y a mouvement, plus la mémoire est nécessaire. C’est pourquoi j’approuve tout à fait les ZEP qui ont entrepris de rédiger à la fois la mémoire du quartier et celle de l’Ecole, c’est à dire de se doter d’une histoire du temps présent.

Pour les élèves, leurs parents et les enseignants, ces travaux (textes, films, photos, vidéos...) permettent d’avoir des repères essentiels.
Ainsi, il est clair que les enseignants de ZEP ont des contraintes particulières : que ceux qui les assument soient avantagés de diverses façons, dont la prime, c’est justice. Les ZEP qui fonctionnent bien, celles où l’Education Nationale assume pleinement ses responsabilités, regroupent de nombreux enseignants qui acceptent ces contraintes : mais ne nous dissimulons pas la réalité sur ceux qui refusent les contraintes et n’en acceptent pas moins les avantages.

O.Z.P. - La troisième année du plan triennal 90-93 est engagée, les rapports de la D.E.P. et de l’Inspection générale ont été déposés, une circulaire est en préparation. Nous arrivons à un moment important pour les ZEP.

F. B. - Oui, cette année-ci est importante. Je voudrais faire plusieurs observations. Tout d’abord sur le raisonnement géographique qui fonde les ZEP : celles-ci ne sont pas qu’une addition d’écoles et d’établissements, ce sont aussi des "zones", des lieux géographiquement délimités selon le repérage de réalités locales situées dans l’espace. Penser "géographie sociale", c’est fonder le projet de zone.

D’autre part, ce projet de zone doit être un contrat, mais la négociation de contrats n’appartient pas encore à la culture des enseignants : nous sommes portés à nommer contrat ce qui n’est qu’accord hiérarchique. Pour établir un contrat, il faut être deux en capacité de négocier.

Cette nécessité de contrat existe à deux niveaux pour les ZEP : entre la ZEP et ses partenaires et entre la ZEP et les instances académiques. Des deux côtés, la ZEP doit être capable de proposer, d’argumenter, d’obtenir ce qui lui semble indispensable, d’accepter ce qui apparaît impératif aux interlocuteurs. Il faut être souple. La négociation est en fait composée de plusieurs aller-retour ZEP-IA-ZEP-partenaires.

Enfin, vous citez le rapport de la DEP : je voudrais souligner la complémentarité entre ce rapport et le nôtre. Avec des approches tout à fait différentes, chacun a son utilité pour faire le point sur le dispositif actuel.

O.Z.P. - Le texte de la DEP est diffusé alors que celui de l’I. G. n’est pas disponible.

E. B. - Je pense qu’il le sera lors de la publication des rapports de l’Inspection générale en juin prochain.

O.Z.P. - Votre rapport insiste sur l’action culturelle : or n’y a-t-il pas risque de voir se multiplier des actions de prestige sans suite ?

F. B. - Activités sportives et activités culturelles sont déficitaires en ZEP, qu’elles soient rurales ou urbaines. Développer ces activités est essentiel pour les enfants et les jeunes. Je crois beaucoup à l’importance de ces programmes de ZEP où les classes vont utiliser la bibliothèque municipale : ce n’est pas de la "culture-paillette", c’est de l’action culturelle solide.

C`est très encourageant de constater tout le travail qui se fait en ZEP pour la lecture, le théâtre, le cinéma... Les acteurs de ZEP qui travaillent chaque jour sans bruit dans ces domaines, comme ceux qui développent les activités sportives, rencontrent les contraintes du partenariat dont nous parlions, ils y passent du temps, mais fondent chez leurs élèves des dispositions d’ouverture culturelle favorables à leur réussite scolaire et, au-delà, à leur insertion sociale.


O.Z.P. - Cela ne leur donnera pas du travail automatiquement.

F. B. - Ces ouvertures ne donnent pas du travail, et l’on sait bien l’importance du chômage. Mais le goût de la lecture n’a jamais donné automatiquement du travail. Pourtant, avec ce goût, on est dans une situation différente socialement, chômeur ou pas. On touche là un des aspects profonds du métier d’enseignant en ZEP : être totalement conscient des difficultés d’insertion professionnelle et sociale pour ses élèves, mais au lieu d’en déduire un défaitisme coupable, en tirer une énergie pour multiplier les acquis cognitifs, culturels, sportifs..., ce que l’Ecole ne peut faire seule. Elle ne le peut qu’en partenariat.

O.Z.P. - Enseigner en ZEP exige donc du partenariat ?

F. B. - Oui, mais celui-ci implique complémentarité des rôles et collaboration dans la sérénité, si la ZEP fonctionne bien, car les responsabilités de chacun auront été clarifiées et les enseignants ne se sentiront pas responsables de ce qui concerne les partenaires. Au fond, ce dont il est question, c’est du rôle de l’enseignant-citoyen qui a à réinvestir la fonction civique et politique dans la cité. Dans ce sens, l’entrée d’adolescents dans les Conseils d’établissements, où ils prennent conscience de l’appartenance de leur établissement à un système plus vaste, est une illustration du renouveau du civisme.

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Lire le texte intégral du rapport IGEN de Francine Best

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