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Les 3 rendez-vous manqués de la gauche avec l’école : la pédagogie, la professionnalisation, la collégialité, Françoise Clerc sur son blog Médiapart

21 février

Les rendez-vous manqués de la gauche avec l’école (1/2)
Si l’on veut faire progresser la cause de l’école, il faut faire un bilan complet des politiques scolaires de la gauche quand elle était au pouvoir mais aussi lorsque, dans l’opposition, elle tentait de faire avancer son propre agenda.

J’ai lu avec grand intérêt l’article d’Antoine Perraud sur la gauche et l’école. En ces temps du n’importe quoi pré électoral où des bateleurs jouent sur la nostalgie conservatrice d’une part importante de l’opinion à propos de l’école, et rêvent tout haut d’une école qui n’a jamais existé - comme le souligne Claude Lelièvre - il est en effet important de rappeler que nous n’en sommes plus à imaginer des élèves en blouses ou en uniformes et que la question du concours d’entrée en Sixième de collège est définitivement enterrée par l’obligation scolaire. Il est aussi important de rappeler ce que la pensée de gauche (plus que la gauche politique) a apporté au débat de l’éducation. Important, même s’il est probable que ce rappel ne changera pas l’opinion des plus réactionnaires qui, à travers l’éducation, ont bien d’autres projets pour la société. Probable aussi et surtout, parce que la gauche actuelle, émiettée et faible, n’a plus la légitimité nécessaire pour contrer la duplicité de la droite sur la question.

Il n’empêche. Je crois, si l’on veut faire progresser la cause de l’école, qu’il faut faire un bilan complet des politiques scolaires de la gauche quand elle était au pouvoir mais aussi lorsque, dans l’opposition, elle tentait de faire avancer son propre agenda. A mon sens, la gauche (en général, partis, syndicats classés à gauche, mais aussi personnels éducatifs et électeurs qui se reconnaissent à gauche) a manqué au moins trois rendez-vous essentiels.

Le premier de ces rendez-vous est pédagogique.

[...] La politique du soutien s’impose parce qu’elle permet de ne rien changer sur le fond.

La gauche politique échaudée va considérer que les esprits ne sont prêts, ni dans le personnel éducatif, ni dans l’opinion et va tenter de contrer l’inégalité par des mesures relevant de la logique du soutien : diverses modalités réservées aux élèves déclarés en difficulté (catégorie floue comme celle de "public défavorisé"), des classes spéciales ou adaptées etc. Ce faisant, elle entérine la soi disant impossibilité de faire travailler ensemble tous les élèves. Cette politique que je qualifierais volontiers de « compassionnelle » a trouvé sa meilleure expression dans le slogan « donner plus à ceux qui ont moins », slogan politique mais aucunement pédagogique (que veut dire concrètement plus ?). Que ce slogan ait été lancé à propos des ZEP qui relèvent d’une problématique sensiblement différente et mettent en cause bien plus que la politique scolaire, ne change rien au fait que l’école française a manqué à ce moment là un virage décisif et que la gauche n’a jamais vraiment analysé ni questionné ce choix.

Extrait de blogs.mediapart.fr/francoise-clerc du 15.01.22

 

Les rendez-vous manqués de la gauche avec l’école (2/2.1)
Souvent raillée, l’affirmation de la professionnalité des enseignants a fait l’objet de nombreuses discussions, tantôt académiques (définition, sociologie…), tantôt militantes (pour ou contre, avantages/inconvénients du passage de la notion de métier à la notion de profession)

2. La professionnalisation, enjeu de la transformation de l’école.

Extrait de blogs.mediapart.fr/francoise-clerc du 15.02.22

 

 

Les rendez-vous manqués de la gauche avec l’école (2/2.2)
Si on relie les pointillés des grands rapports sur l’éducation (de Peretti, Legrand, Bourdieu-Gros, Meirieu…) se dessine un changement de paradigme éducatif qui n’a jamais abouti à une réorganisation profonde du système éducatif resté profondément marqué par les conditions historiques de son émergence.

3. Renforcer les solidarités professionnelles : une voie ouverte vers la collégialité ?

[...] Le discours supposé « républicain » qui met en avant non pas la continuité du service public mais l’uniformité des méthodes d’enseignement, quels que soient les élèves, met à mal le principe d’égalité. Car l’égalité du droit à l’éducation ne peut être garantie par une identité de traitement qui ne peut qu’avantager les enfants dont les familles disposent d’un capital culturel élevé. La différenciation pédagogique - qui n’est pas réductible à l’instauration de groupes de niveau ni à la définition de priorités territoriales – est au contraire à même d’identifier les différences et d’ajuster les pratiques en fonction afin d’assurer une véritable égalité des droits. Mais, et c’est là que le bât blesse, elle suppose une transformation importante de l’organisation des établissements et un ajustement des professions (cf. les établissements expérimentaux). Une sorte de coalition d’intérêts s’est formée contre ces transformations, cachée par une contradiction apparente entre pilotage centralisé et revendication de la « liberté pédagogique ». Il s’agit en fait de deux postures qui se disent de gauche mais au service d’intérêts opposés : l’exercice d’un pouvoir central toujours revendiqué par le politique au nom de l’unité républicaine, la défense d’intérêts corporatistes défendus par la plupart des syndicats. La part de la formation consacrée à l’acquisition des compétences nécessaires au travail en équipe (connaissance des fonctionnements institutionnels, pratiques de conduite de groupe, animation d’équipes...) et à l’organisation collégiale a souvent été tournée en dérision et n’a jamais conquis la place qui aurait dû lui revenir dans l’accompagnement de la démocratisation de l’éducation.

[...] Mais l’évolution de la société, accélérée au lendemain de la seconde guerre mondiale, a introduit une distorsion que la gauche a tenté de prendre en compte mais sans véritable continuité, tant des contradictions se sont fait jour en son sein et tant la pression des idéologies droitières se sont progressivement imposées y compris dans le langage courant. L’exemple le plus flagrant est la fortune de l’expression « égalité des chances » - terme utilisé pour répondre à la théorie de l’inégalité des chances de Raymond Boudon, chantre de l’individualisme méthodologique dont Pierre Bourdieu a montré l’insuffisance explicative face aux phénomènes sociaux de masse. Ce terme s’est imposé y compris à gauche avec tout ce qu’il véhicule d’idéologie individualiste, de pseudo volontarisme et au final de reconnaissance du bien fondé de la sélection sociale, la chance étant un euphémisme ayant pour effet de cacher l’avantage que représente un capital social élevé.

Les représentations traditionnelles de l’école ont été mises en question sans être remplacées par des représentations aussi fermement articulées qu’au début du XXème siècle. L’élévation du niveau d’éducation de l’ensemble de la population a réduit l’avantage des enseignants dans ce domaine. Des changements majeurs dans les mœurs ont multiplié les références de l’autorité morale : l’école n’est plus la seule arbitre et elle doit composer avec d’autres autorités installées elles aussi dans le champ de l’éducation et même de la transmission du savoir, les familles populaires qui adoptent un comportement de consommateur d’école (cf. Robert Ballion), les associations diverses, les autorités religieuses qui reprennent progressivement pied dans le domaine éducatif suite à l’échec d’Alain Savary, avec une accélération en ces temps pré électoraux (voir la nomination de Mark Sherringham à la tête du Conseil national des Programmes)... Enfin, l’instrumentalisation cynique par certains politiques de l’éducation civique donne le sentiment à beaucoup d’enseignants d’être en fin de compte lâchés par l’institution. L’assassinat de Samuel Paty, le suicide de Christine Renon sont autant d’évènements qui ont marqué la profession comme la preuve que finalement chaque professionnel est seul face à ses problèmes.

Si on relie les pointillés des grands rapports sur l’éducation (de Peretti, Legrand, Bourdieu-Gros, Meirieu…) se dessine un changement de paradigme éducatif qui n’a jamais abouti à une réorganisation profonde du système éducatif resté profondément marqué par les conditions historiques de son émergence, et sans que lui soient donnés les moyens de son ajustement aux nouvelles exigences de la démocratisation. Profondément, bien au-delà des changements dans les programmes ou dans l’organisation des études, au-delà de l’introduction du numérique dans les supports d’enseignement, c’est la méfiance réciproque des parties en cause dans les processus éducatifs qui semble déterminante : méfiance du pouvoir centralisé, appuyé sur une hiérarchie descendante envers les acteurs locaux dont les marges d’initiative sont réduites, méfiance des professionnels de l’éducation qui, soumis au rythme rapide des réformes, évaluent ce qu’ils risquent de perdre dans un changement avant de chercher ce qu’ils peuvent y gagner, méfiance des familles favorisées qui se donnent le luxe d’abandonner l’école publique et de jouer la concurrence avec l’enseignement privé, tandis que la méfiance des familles populaires se traduit par un repli critique et, souvent, un faible soutien à l’école publique, pourtant leur meilleur atout dans l’accession au savoir de leurs enfants.

Finalement, en utilisant ce qui s’apparente dans ce cas précis à un oxymore - L’Ecole de la Confiance – (oxymore si l’on compare son action effective avec ses déclarations), Monsieur Blanquer a mis le doigt sur le vrai problème de l’école, le manque de confiance. Il est vrai que le manque de confiance risque de devenir, aux yeux des historiens futurs, la marque particulière de la société française dans ce début de XXIème siècle.

Extraits de blogs.mediapart.fr/francoise.clerc du 12.02.22

 

Françoise Clerc
retraitée
Villers lès Nancy - France

Biographie
Professeur émérite en sciences de l’éducation Chercheur : l’apprentissage et les situations d’enseignement ; les pratiques des professionnels de l’éducation Formatrice d’enseignants

Ses productions sur Cairn.info

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