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Classes à petits effectifs : efficaces pour les plus défavorisés (interview de Pascal Bressoux et commentaire par ToutEduc : "un rééxamen des données de l’expérimentation de 2002")

28 juin 2017 Version imprimable de cet article Version imprimable

La Lettre de ToutEduc, du 21 au 28 juin 2017

EDITO. Il faut lire l’interview que nous a accordée Pascal Bressoux. C’est sur le fondement de son "étude de terrain incontestable" (selon les termes du site de l’Education nationale) qu’Emmanuel Macron a inscrit dans son programme la limitation à 12 du nombre d’élèves par classe de CP et de CE1.
Il s’agit en réalité d’un "réexamen des données de l’expérimentation CP à effectifs réduits" menée en 2002-2003 à la demande de Luc Ferry. A partir de ces données, recueillies par la DEPP, le service statistique de l’Education nationale avait conclu à "un intérêt pratiquement nul" de ces classes de 10 élèves, ce que le chercheur conteste au terme de ce "réexamen".
A l’époque, il n’avait pas publié les résultats de ce travail. Avec son collègue Laurent Lima, il les a repris en 2011 dans un article de controverse scientifique. Sur une vingtaine de pages, les auteurs y mettent en cause l’un de leurs collègues, Denis Meuret et les travaux de la DEPP, ils dénoncent surtout "les politiques" qui ne cherchent pas "à avoir les informations [scientifiques] les plus complètes possibles", il s’agissait alors de Luc Chatel et ... de Jean-Michel Blanquer, directeur général de l’enseignement scolaire.

Selon Pascal Bressoux, la différence entre les classes à effectifs réduits et les classes à effectifs "normaux" était "un petit peu au-dessus de 0,2 écart type". Il commente : ce n’est pas "un effet monstrueux, encore que tout se discute, mais c’est un effet qui est tout de même très sensible". Il indique aussi que "l’avantage se dissipait en fin de CE1" car "pour avoir des effets durables, il faudrait que les élèves restent deux ou trois années dans une classe réduite. Il faut donc garder ces tailles de classes en CP et CE1 et, dans l’idéal, aussi en CE2." Certes, "les classes à tailles réduites marchent ‌même si les enseignants ne changent pas leurs pratiques", mais l’effet est renforcé "lorsque l’enseignant est expérimenté" et le chercheur est "persuadé" que si les enseignants "avaient des ressources pédagogiques supplémentaires et étaient formés à enseigner dans ces classes-là, donc à traiter la difficulté scolaire, on aurait des effets encore plus forts".

La réduction des effectifs n’est donc pas, à elle seule, garante du "100 % de réussite au CP". Elle doit s’accompagner d’une formation des enseignants aux méthodes "efficaces" d’apprentissage de la lecture. C’est ce qu’a confirmé le ministre lors du "séminaire" du 22 juin. L’intervention de S.Dehaene et la mention qu’il a faite de l’expérimentation de Céline Alvarez en donnent l’orientation, de même que la référence au livre de Sandrine Garcia et de Anne-Claudine Oller par C. Kerrero et les propos du ministre sur l’apprentissage systématique du code. Mais l’efficacité de cette mesure sera, sans doute, mieux assurée si les élèves y sont davantage préparés. C’est sans-doute ce qu’il faut comprendre quand Jean-Michel Blanquer annonce "quelque chose" pour l’école maternelle. S’agit-il d’une remise en cause des programmes de 2015 ?

Extrait de touteduc.fr du 28.06.17 : la Lettre de ToutEduc

 

Classes à petits effectifs : efficaces pour les plus défavorisés (Pascal Bressoux)

Le nouveau gouvernement s’apprête à mettre en place dès la rentrée 2017 l’une des mesures phares annoncées par Emmanuel Macron : le dédoublement des CP en REP+, qui devrait être suivi l’année prochaine par le dédoublement des CP et CE1 dans tous les réseaux d’éducation prioritaire.
Cette mesure va dans le sens des études et observations faites par Pascal Bressoux, chercheur spécialisé sur les questions d’éducation (université Grenoble Alpes) et membre de l’Institut universitaire de France.
Ses observations ont été faites sur la base d’une expérimentation, et elles n’avaient pas fait l’objet d’une publication scientifique mais avaient été présentées dans une note d’évaluation du ministère en 2005 puis avaient fait l’objet d’un article publié en 2011 ("La place de l’évaluation dans les politiques éducatives : le cas de la taille des classes à l’école primaire en France" - Raisons Éducatives).

ToutEduc : Vous avez publié en 2011, avec Laurent Lima, un article dans lequel vous observiez que les classes à effectifs réduits permettaient la progression des élèves. Le gouvernement cite l’étude sur laquelle vous vous appuyiez (ici) pour justifier le dédoublement des CP. Sur quoi portait-elle exactement ?

Pascal Bressoux : Nous avons conduit cette étude en 2002-2003 dans 10 académies, auprès de 100 classes de CP situées en zones d’éducation prioritaire réduites à une dizaine d’élèves (entre 8 et 12), que nous avons comparées à 100 autres classes témoins de 21 élèves en moyenne [avec une classe de 10 et une de 14 dans cet échantillon, NDLR]. En raisonnant à niveau initial identique, les élèves progressent plus dans les classes à effectifs réduits. Et la différence, au terme d’une année, est un petit peu au-dessus de 0,2 écart type. Ce n’est pas un effet monstrueux, encore que tout se discute, mais c’est un effet qui est tout de même très sensible.

ToutEduc : Les élèves concernés conservaient-ils cet avantage dans les niveaux suivants ?

Pascal Bressoux : Non, l’avantage se dissipait en fin de CE1, ce qui est assez concordant avec des études internationales qui ont montré que pour avoir des effets durables, il faudrait que les élèves restent deux ou trois années dans une classe réduite. Il faut donc garder ces tailles de classes en CP et CE1 et, dans l’idéal, aussi en CE2.

ToutEduc : La mesure du gouvernement va donc dans le sens des conclusions de cette étude ?

Pascal Bressoux : Oui, la réduction de la taille des classes conduit, en règle générale, à de meilleures acquisitions. On en connaît un petit peu les raisons, qui ont été montrées aussi par des études internationales. Dans les classes à effectifs réduits, les élèves deviennent plus visibles, dans tous les sens du terme, en termes de comportement et en termes d’acquisitions. L’enseignant voit mieux et comprend mieux ce qu’ils font. Du coup, il y a moins de problèmes de gestion de classe, il y a davantage d’interactions entre élèves et enseignants, et les élèves sont moins distraits et plus impliqués dans les tâches.

ToutEduc : L’expérience des enseignants joue-t-elle un rôle dans cette progression ?

Pascal Bressoux : Nous avons constaté que dans les classes à effets réduits, les enseignants étaient en moyenne moins expérimentés. Il y avait donc un biais de sélection. Nous avons donc contrôlé ce facteur, c’est-à-dire séparé l’effet ancienneté de l’effet CP réduit. Si l’ancienneté des enseignants joue aussi, de façon positive (plus ils sont anciens, plus ils font progresser leurs élèves), les classes bénéficient du CP réduit. L’effet est bénéfique dans tous les cas.

ToutEduc : D’autres études ont-elles confirmé ces résultats ?

Pascal Bressoux : De mon côté, j’avais traité des données, hors expérimentation, tirées de classes à tailles variées, qui montraient aussi un effet de taille de classe. Dans la littérature internationale, quelques études ont aussi apporté des éléments très probants sur les effets de la réduction de la taille des classes. Par exemple, l’étude STAR aux États-Unis a montré qu’il y avait un avantage, et même durable si les élèves restaient plusieurs années dans une classe réduite. Pour l’expérimentation, les élèves et les enseignants avaient été répartis de manière aléatoire dans des classes à tailles réduites ou pas, ce qui permettait d’éviter justement les biais de sélection [Tennessee Student/Teacher Achievement Ratio, étude longitudinale menée aux États-Unis à partir de l’année scolaire 1985-1986 sur 11 600 élèves de 80 écoles publiques, ici].

ToutEduc : Le ministère dit que votre étude est "incontestable". Pourtant, d’autres spécialistes avancent que la réduction des effectifs est quasiment inefficace...

Pascal Bressoux : Il y a deux choses à distinguer. Certaines études n’ont effectivement pas montré d’effets statistiquement significatifs. Les études qui montrent des "non-effets" statistiques sont pour la plupart des études très anciennes et qui avaient des limites méthodologiques importantes. Dans bien des cas, il y avait un mauvais contrôle des caractéristiques des élèves et des enseignants. Il faut raisonner à élèves comparables. Si vous ne contrôlez pas les biais de sélection, c’est-à-dire qui sont les élèves dans les classes réduites et qui sont ceux qui vont dans les classes à effectifs plus importants, vous ratez l’effet. Dans ces études, les élèves apparaissaient plus forts dans les classes à effectifs élevés.
Mais, et ce notamment dans les grandes villes, ceux qui vont dans les grandes classes sont d’origine plus favorisée, puisque les zones défavorisées en France comptent déjà un petit peu moins d’élèves par classe, en moyenne 2 à 3 élèves de moins. Les premiers sont donc déjà forts au départ. Ces études confondaient ça avec l’efficacité du dispositif. Lorsque l’on raisonne à élèves comparables, on se rend compte que c’est complètement l’inverse. Thomas Piketty et Mathieu Valdenaire ont publié une étude en 2006 ["L’impact de la taille des classes sur la réussite scolaire dans les écoles, collèges et lycées français", sur la base de données de 1995 et 1997, ici (PDF)], en contrôlant tous ces biais, qui a montré cette tendance et un effet bénéfique des classes un peu plus réduites. Et ces effets sont d’autant plus forts que ces élèves sont eux-mêmes plus faibles, défavorisés et jeunes.

ToutEduc : Pourquoi est-ce bénéfique pour les élèves jeunes ?

Pascal Bressoux : Piketty et Valdenaire ont bien montré que l’effet est relativement important à l’école élémentaire, moins important au collège et quasiment nul au lycée. Les résultats internationaux sont aussi congruents là-dessus. L’explication principale, probablement, c’est qu’au niveau du CP et du CE1, les enfants, qui sont dans l’entrée des acquisitions formelles, lecture, écriture, mathématiques... font d’un seul coup des progrès énormes, qui ont des chances d’être très importants car il y a beaucoup moins d’éléments déjà installés. On a donc plus de prise dessus.

ToutEduc : Votre étude permet-elle d’observer des changements de pratiques dans les classes réduites ?

Pascal Bressoux : Les pratiques changent très peu, ce que l’on peut regretter. Mais ce que l’on peut constater, c’est que les classes à tailles réduites marchent ‌même si les enseignants ne changent pas leurs pratiques de manière drastique. Ça marche, en règle générale. Mais je ne suis pas en train de dire qu’il ne faut pas former les enseignants et qu’il ne faudrait pas qu’ils changent de pratiques. Je suis persuadé que si ces derniers avaient des ressources pédagogiques supplémentaires et étaient formés à enseigner dans ces classes là, donc à traiter la difficulté scolaire, on aurait des effets encore plus forts. Un élève qui a du mal à entrer dans l’écrit, est-ce parce que c’est un mauvais décodeur, est-ce un mauvais compreneur, ou est-il les deux à la fois ? Il faut savoir analyser ça et, selon que l’on est dans un cadre ou dans un autre, traiter cette difficulté de manière différente. Des CP réduits n’excluent pas une meilleure formation des enseignants.

ToutEduc : Que pensez-vous du dispositif Plus de maîtres que de classes qui consiste à affecter un maître supplémentaire et non à réduire les effectifs, et satisfait beaucoup sur le terrain ?

Pascal Bressoux : Je vais distinguer ce que j’entends, ’ça plaît, ça ne plaît pas’, de mon point de vue de chercheur. Peut-on dire quelque chose de ce dispositif du point de vue de la recherche ? Il y a eu des travaux sur des dispositifs pas tout à fait identiques au PDMQDC. Les effets que l’on peut en attendre sont au mieux modestes. Une étude danoise de 2015 [expérimentation menée par Simon Calmar Andesen, en classe équivalente à la 6e dans 221 établissements] montre des effets positifs mais modestes, alors que ce sont des personnes qui ont passé entre 10 et 18h par semaine dans la classe, ce qui n’est absolument pas le cas du maître +. Ce ne sont que quelques heures par semaine qui fonctionnent avec ce dispositif. L’étude danoise a comparé des classes avec un enseignant supplémentaire et d’autres avec un assistant supplémentaire. Les écoles avaient une enveloppe financière identique mais comme un titulaire coûte évidemment plus cher qu’un assistant, il passait moins de temps dans les classes que ne le faisait un assistant. Mais cela restait un temps non négligeable. Or l’étude a montré que le bénéfice de cet enseignant supplémentaire était très faible, de l’ordre de 0,1 écart type, un effet deux fois moins important que celui de la taille réduite des classes. Et l’assistant, qui passait plus d’heures dans la classe avait un effet un peu plus important, de l’ordre de 0,15 écart type mais toujours en dessous de l’effet réduction de la taille de classe. Ce n’est donc pas seulement une question de titulaire ou non titulaire, mais aussi une question de durée.

ToutEduc : Que pensez-vous du fait d’instaurer une nouvelle mesure au risque d’en supprimer une autre avant même qu’elle n’ait été évaluée ?

Pascal Bressoux : Je comprends tout à fait le ras-le-bol de certains enseignants avec la valse des dispositifs. Mais, en même temps, mon rôle est de dire voilà ce que nous montre la recherche. Et je dis qu’il n’y a pas grand chose dans la littérature qui montre que PDMQDC aura une efficacité probante. Alors qu’il y a plus de chances que ça marche du côté de la réduction des effectifs. Lorsque l’on met en place une politique, c’est pour qu’elle soit la plus efficace possible. Il aurait fallu expérimenter d’abord. Et si ça marchait, on généralisait.

ToutEduc : Du temps où Jean-Michel Blanquer était DGESCO, l’annonce de la réduction des postes d’enseignants, donc de l’augmentation des effectifs par classe, vous avait fait monter au créneau. Maintenant, il cite votre étude pour justifier le dédoublement des CP. Vous en pensez quoi ?

Pascal Bressoux : C’est une proposition de Macron. J’imagine que Blanquer se coule dans les volontés du président de la République. De la même manière que la réduction du nombre d’enseignants était une volonté de Nicolas Sarkozy. Quand ils avaient lancé cette mesure, ils n’avaient néanmoins pas à disposition les résultats de notre étude, que nous avons sortie en réaction à ça. Mais ce qui n’était pas très acceptable, c’est qu’ils avaient quand même à disposition des résultats de la recherche internationale. Et Luc Ferry avait eu en main un rapport, remis en 2001 par Denis Meuret au Haut conseil d’évaluation de l’école, qui concluait : ’il y a un effet, à condition de réduire beaucoup, dans les zones défavorisées, et en début de scolarité’ ["L’effet de la réduction de la taille des classes sur les progrès des élèves", ici (PDF)].

L’article ("La place de l’évaluation dans les politiques éducatives : le cas de la taille des classes à l’école primaire en France" - Raisons Éducatives, 2011) de Pascal Bressoux et Laurent Lima ici (PDF, 1734 Ko) (Cet article n’existant sous format numérique, il est ici en image et doit être imprimé pour être lisible)
Propos recueillis par Camille Pons

Extrait de touteduc.fr du 23.06.17 : Classes à petits effectifs...

 

Voir aussi :

La Note d’information (DEPP) de 2005 sur l’expérimentation de 2002

"Objectif 100% réussite au CP". Compte rendu par ToutEduc du séminaire des IEN

Sur le site OZP
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