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Comptes rendus de la conférence de consensus sur les discriminations à l’école (Créteil, le 3 février 2016) et interview de Françoise Lorcerie

5 février 2016 Version imprimable de cet article Version imprimable

"C’est un sujet qui me tient à coeur", a déclaré B. Gille, rectrice de Créteil, en ouvrant la conférence. "L’apport de la recherche est indispensable", ajoute-elle. Dans une académie très marquée par les inégalités, il faut du courage et du doigté pour poser aussi frontalement a question des discriminations et se fixer comme objectif la lucidité. La preuve : la conférence a été traversée de débats et d’oppositions entre chercheurs et entre la salle et les chercheurs.

La culture n’est pas un article que l’on suspend...

La matinée s’est ouverte par un débat sur "l’institution scolaire au regard du droit", qui a largement dépassé la question judiciaire pour s’intéresser aux interprétations des discriminations. Politiste, Réjane Sénac montre la vanité de l’idée d’une école qui veut rendre tous les élèves frères. Pour lutter contre les discriminations il faut que la société s’arme sur le plan juridique ! l’"école ne peut pas tout.

Juriste, Gwénael Calves a recherché dans le code de l’éducation les articles qui traitent de la discrimination. Elle en a trouvé 9 dont seulement 5 s’adressent aux établissements scolaires du primaire et du secondaire. Les enseignants sont plus protégés contre elle que les élèves.

L’anthropologue Geneviève Zoïa observe les discriminations avec un regard particulier. Pour elle le modèle républicain qui veut que l’on refoule son origine culturelle à l’école est juste impossible. "La culture n’est pas un article que l’on suspend au porte manteau à la porte de la classe", dit-elle. Elle propose des débats sur ces questions dans les établissements. "Le clash des civilisations plane au dessus des classes sans jamais atterrir", explique-t-elle.

Un phénomène systémique

Il revient à B Fouquet Chaprade de théoriser la situation de discrimination. Elle montre que la ségrégation est systémique dans le système éducatif. De 2003 à 2012 les écarts de réussite entre élèves issus de l’immigration et jeunes majoritaires se creusent alors que leur situation sociale s’améliore. Il y a donc bien un effet systémique dans l’école.

Mais l’idée a du mal à passer. De la salle on demande des preuves de l’échec du modèle républicain français. Pour G Zoia il suffit de lire les données de Pisa et de nombreuses autres études. Mais Gwénaele Calves ne veut pas jeter le bébé avec l’eau du pain. Elle défend un modèle républicain. "L’école est un idéal émancipateur", dit elle. Ce qui est contesté par F Dhume qui insiste sur la variété des situations.

Systémisme ou écart culturel ?

Les joutes verbales vont continuer avec le second sujet consacré aux discriminations dans l’orientation. Françoise Lorcerie revient sur l’ethnicisation des questions scolaires c’est à dire comment le racisme institutionnel se met en place. Devant l’échec les enseignants finissent pat se dire qu’ils n’y peuvent rien et que les difficultés viennent des élèves, de leurs qualités ethniques supposées. Jean Luc Primon et Yael Brinbaum présentent l’enquête Trajectoires qui montre un fort sentiment d’injustice chez les jeunes issus de l’immigration. Pour eux l’écart de résultats scolaire s’explique par des facteurs culturels propres à chaque ethnie.

Débat ouvert

Entre le systémisme défendu par B Fouquet Chauprade et les explications culturalistes de F Lorcerie, le débat reste ouvert.

La conférence de consensus de Créteil n’est pas la première. On pense bien sur à l’importante manifestation organisée par le Cnesco sur le même sujet. Ou encore à la Journée de la fraternité à l’école organisée par le Café pédagogique. Modeste, elle a plusieurs caractères qui retiennent l’intention. D’abord la présence rectorale, B Gille ayant passé une partie de la journée à suivre la conférence. D’autre part la capacité de la conférence au dialogue entre les chercheurs et entre chercheurs et enseignants.

C’est justement l’idée du débat que souhaite développer Monique Sassier, responsable de la conférence "Il y a des difficultés dans l’académie et des tensions fortes", nous a -t-elle dit. Elle défend l’idée d’un travail de découverte en commun. "Je ne sais pas si on peut réconcilier tout le monde sur un objectif commun. Mais on peut se réconcilier sur le fait d’observer ce qui se passe et de sortir des jugements moraux". Le jury de la conférence de Créteil rendra ses préconisations le 10 février.

François Jarraud

Mixité sociale. Conférence CNESCO

Journée de la fraternité à l’école

Passer du déni à la lucidité, tel était l’objectif de la conférence de consensus sur les discriminations organisée par l’Ifé , Canopé, l’Upec et l’académie de Créteil le 3 février à Créteil. Un objectif difficile même dans une académie marquée par de fortes inégalités. Entre chercheurs, entre la salle et la tribune, les désaccords ont pu s’exprimer , répondant ainsi au voeu de l’organisatrice, Monique Sassier, de travailler ensemble sur les inégalités.

Extrait de cafepedagogique.net du 04.02.16 : Discrimination : Comment aller vers la lucidité ?

 

"Au fond, une bonne relation avec les entreprises, c’est ne pas se fâcher avec elles. C’est un discours de plus en plus en plus présent dans la relation école/entreprise. Les enseignants ont l’impression d’avoir une dette vis-à-vis de l’entreprise. Leur envoyer un stagiaire, c’est une charge pour l’entreprise. Donc, on va leur envoyer l’élève qu’ils attendent et qui puisse bien vendre son établissement par la même occasion. Et ainsi, on finit par justifier la discrimination." Pour Fabrice Dhume, enseignant-chercheur en sociologie à Paris VII Diderot, "la discrimination dans l’accès et pendant les stages est flagrante".

Il intervenait dans le cadre d’une conférence de consensus sur les discriminations à l’école organisée, hier 3 février, par l’académie de Créteil, en partenariat avec Réseau Canopé, l’UPEC-ESPE de Créteil, le centre Alain Savary IFé/ENS de Lyon et le commissariat à l’égalité des territoires et parmi les différentes tables rondes, l’une d’elles était intitulée "Ségrégation et orientation scolaire".

"L’ethnicisation sociale"

Françoise Lorcerie, directrice de recherches au CNRS, a insisté sur "l’ethnicisation sociale", la catégorisation ethnique que l’on retrouve aussi à l’école : "C’est un phénomène encore mal étudié en France mais il faut savoir que le processus existe. Et, comme dans la société, il s’active en cas d’échec, quand un professeur face à un élève finit par dire ‘je n’y peux rien ! Ce n’est pas de ma faute, les causes sont ailleurs…’ C’est ce qu’on appelle aux Etats-Unis le ‘racisme institutionnel’. Et dans ce cas l’élève, répond évidemment par une ethnicisation réactionnelle."

Jusqu’à 80 % de pertes d’élèves du secteur

"Difficile de mesurer le sentiment de discrimination", ajoute Yael Brinbaum, sociologue (Université de Bourgogne). "Mais, parmi les injustices ressenties par les élèves issus de l’immigration, la première est liée à l’orientation. Ce sentiment de discrimination est plus élevé chez les moins diplômés et surtout, des enquêtes menées auprès des 18/35 ans prouvent qu’il persiste bien après la sortie de l’école".

Pour la plupart des intervenants la carte scolaire n’est pas un outil de lutte contre les discriminations. "Il est difficile d’avoir une estimation globale des dérogations scolaires", constate Rémi Rouault (géographe, Université de Caen.) "Mais dans certains établissements, on se retrouve avec des pertes d’élèves du secteur qui vont jusqu’à 80% ! Inversement, plus l’établissement est valorisé par des sections recherchées et plus la distance moyenne entre le lieu d’habitation et l’établissement s’allonge. Surtout pour les élèves issus de milieux aisés."

Autre constat partagé : les enseignants ne sont pas formés pour lutter contre les discriminations. "On a de grandes difficultés à aborder ce sujet, on l’évite", regrette Fabrice Dhume. "On est dans une sorte de déni. C’est un sujet qui devrait faire partie intégrante de la formation initiale et surtout continue des enseignants".

Plus d’infos sur le Réseau national de lutte contre les discriminations à l’école

Extrait de touteduc.fr du 04.02.16 : http://www.touteduc.fr/fr/abonnes/a...

 

Françoise Lorcerie est directrice de recherches au CNRS

La Croix : L’académie de Créteil organise mercredi 3 février une conférence de consensus sur les discriminations à l’école. Celles-ci font-elles aujourd’hui vraiment partie des maux à combattre dans l’éducation ?

Françoise Lorcerie : Le regard porté sur tel ou tel élève relève de plusieurs facteurs, qui se conjuguent : ses résultats et son parcours scolaires, son sexe, son origine sociale, sa culture d’origine, réelle ou supposée, etc.

Si discrimination il y a, elle s’incarne chez les enseignants ou autres personnels scolaires dans un comportement qui, la plupart du temps, ne résulte pas d’une volonté ni d’une décision. Ce qui fait qu’elle est difficile à prouver au cas par cas. Et qu’elle l’est aussi si l’on adopte une approche statistique des parcours scolaires. Mais ce que montrent clairement certaines études, c’est que le sentiment d’être discriminé par l’institution, notamment au moment de l’orientation et dans la constitution des classes, peut être fort chez les élèves « minoritaires » d’un point de vue ethnique.

Je crois qu’il faut manipuler avec précaution le mot « discriminations ». Mais il est bon que les professeurs et les personnels éducatifs se demandent collectivement ce qui, dans leur quotidien, est de nature à produire un tel sentiment d’injustice et qu’ils puissent mettre des mots sur ce qui se passe. Cela suppose, pour certains, de sortir d’une posture défensive pour se demander comment améliorer leurs pratiques. [...]

Extrait de lacroix.com du 03.02.16 : Trois questions sur les discriminations

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