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Des lycéens de la ZEP de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) dans un LP de la banlieue de Naples

30 août 2007 Version imprimable de cet article Version imprimable

Extrait de «  Télérama » du 30.08.07 : Voir Naples et mûrir

Avec un photographe et leur professeur d’italien, des lycéens de Saint-Denis, près de Paris, ont tenté de raconter leur ville. Avant d’aller voir, dans la banlieue napolitaine, si c’était mieux ailleurs.

Ce n’est pas le genre de voyage qu’on dégote sur le site Web du Club Med. Pour être honnête, on ne le trouve même pas sur voyages-pas-cher.com. Peut-être parce qu’il mène d’une banlieue (celle de Paris) à une autre banlieue (celle de Naples), d’un lycée de zone d’éducation prioritaire (ZEP) à un lycée professionnel de commerce et de tourisme aux murs tagués et fatigués.

Un drôle de « trip », ce Saint-Denis-Afragola. Organisé pour une vingtaine d’élèves de seconde, première et terminale du lycée Suger de Saint-Denis par leur prof d’italien, Hippolyte Courty, et le photographe Raphaël Dallaporta, avec l’aide du conseil régional d’Ile-de-France. Avec un objectif simple : sortir ces jeunes Français du « bocal » de la banlieue, casser leur impression de vivre « dans les marges » et les plonger dans un ailleurs censé ressembler au leur, histoire de secouer les fantasmes, les complexes et les clichés qui encombrent leur cerveau.

Avant de lâcher les ados dans la marmite napolitaine, Hippolyte Courty leur a demandé de s’interroger sur leur ville, de sélectionner ensemble des lieux qui l’incarnent et de les photographier. Pas seulement pour montrer leur cité aux correspondants italiens, mais pour « faire émerger le regard intime d’adolescents sur leur propre territoire, un territoire décrié, coincé, comme dans un étau, entre deux images réductrices : la basilique historique et les émeutes de 2005 ». Raphaël Dallaporta a choisi de les faire travailler à la chambre (comme au XIXe siècle), « un type d’appareil qui oblige à bosser collectivement, car chacun a une tâche à remplir. Et qui leur apprenait la patience : pour cette génération du tout, tout de suite, prendre le temps d’observer, attendre le bon moment pour capter les changements de lumière ou l’effet d’un nuage est un acte totalement incongru ». Rudy, Sabrine, Fritz, David, Toni, Anissa et les autres se sont mis au boulot. A l’un le trépied, à l’autre la boîte et l’optique, au troisième le seau d’eau où devront baigner les Polaroid. L’idée n’était pas de rechercher la belle image, mais plutôt, souligne Raphaël, « de procéder à un enregistrement de la réalité à la manière du photographe Atget, pour aboutir à une esthétique fonctionnelle. Sans rien éliminer du cadre, parce que c’est dans les détails qu’on lit l’empreinte d’une époque ».

Bien vu : ces photos « révèlent » autant l’empreinte des jeunes Dionysiens que celle de Saint-Denis. Et surtout celle des médias, ou des idées reçues, sur l’esprit de ces jeunes gens. Pour « dire » leur ville, en effet, les élèves d’Hippolyte Courty n’ont pas retenu la diversité raciale, l’ennui des dimanches, la mixité religieuse ou les abords du Stade de France : ils ont choisi de mettre en avant la saleté et la peur. Oui, la saleté et la peur. Et pour souligner cette saleté réelle ou fantasmée ils sont allés photographier... la place du Marché : « La décision leur appartenait, se souvient Raphaël. On a posé le trépied et on a attendu le moment où le marché serait dégueulasse pour photographier l’avant et l’après. Mais ce moment n’est jamais arrivé, en fait, puisque les camions municipaux ont tout nettoyé dès que les étals étaient pliés. » Ou plutôt, il est venu beaucoup plus tard... à Afragola : « Notre choix peut paraître bizarre, reconnaît David, 15 ans et demi, élève de première S. Mais dans l’imaginaire collectif, Saint-Denis a l’image d’une ville proche de l’enfer, alors que l’Italie représente le paradis sur terre. On a voulu montrer cette différence. Mais on a constaté l’inverse : notre marché n’était pas vraiment sale et la première chose qu’on a vue en arrivant à Afragola, c’était les immondices sur la route qui mène de l’aéroport au centre-ville. La claque ! »

Cette tendance à noircir le tableau n’étonne pas vraiment Hippolyte Courty : « Ces ados ont un sentiment de souillure, explique le professeur d’italien. Avec tout ce qu’on dit sur eux, à la télé ou ailleurs, comment pourraient-ils échapper au stéréotype ? Ils reproduisent le discours médiatique, comme s’ils voulaient se persuader que les médias ne mentent pas. » Et le scénario fut le même pour la peur. Si la violence n’est pas absente de Saint-Denis (un élève par semaine en moyenne se fait détrousser sur le chemin du lycée Suger), les élèves ne sont pas vraiment habités par la trouille. Entre les récits (sélectifs) de certains médias sur « le mal des banlieues » et le « ressenti » des lycéens, il y a un monde. Et puis, comme dit l’un d’eux, « il n’y a pas de place de la Peur à Saint-Denis » ; du coup ce sentiment n’est pas très facile à photographier. Qu’à cela ne tienne, on peut le reconstituer : élève de terminale, Anissa a trouvé un tunnel - pas très engageant - emprunté régulièrement par les Dionysiens. Les premiers clichés « ne fichant pas du tout les jetons », une petite mise en scène a été concoctée : une (fausse) agression d’Hippolyte Courty par des (faux) délinquants. Photo ratée. Alors « on s’est contentés de changer de place le Caddie renversé, conclut Anissa, et on a demandé à Mohamed de s’installer à l’autre bout du tunnel, la capuche relevée »...

D’autres photos ont été prises qui donnent une meilleure image de Saint-Denis. Dans la basilique, par exemple, ou sur l’avenue de la République. Mais la noirceur exagérée des premiers clichés a servi de base de réflexion sur le pouvoir des médias et les dangers de la représentation. Elèves et professeur se sont penchés sur les journaux italiens pour voir comment ils parlaient, eux, de la banlieue de Naples. Et là-bas, à Afragola, les élèves du lycée professionnel ont fait le même travail sur la banlieue parisienne vue par le cinéma et par la presse. Ne restait plus qu’à « confronter la réalité vécue et la réalité transmise », dit Courty. Et, par la comparaison des conditions de vie, à connecter le même et l’autre. Mais une fois à Afragola... « Ils se sont fait bouffer par la vitalité napolitaine, rigole Hippolyte Courty. Nos vingt ados habitués à vivre claquemurés, scotchés devant la télé, accrochés au téléphone tout le dimanche avec des copains qu’ils vont retrouver dès le lundi, imaginez-les à Afragola, une banlieue où tout le monde vit dehors ! » Les surprises se sont enchaînées toute la semaine : l’hospitalité napolitaine, fabuleuse ; le comité d’accueil et le buffet royal à l’arrivée. Puis les sorties à gogo... Mais c’est la force du lien communautaire et la maturité des lycéens italiens, plus autonomes et plus délurés, qui ont le plus dérouté la petite bande de Dionysiens : « En France, c’est chacun pour sa gueule, soupire un élève. Au mieux je connais quelques voisins, alors que là-bas tout le quartier vit comme si les gens étaient frères et sœurs. Une fille-mère chez nous, elle se cache. A Afragola, elle amène son gosse au lycée. » Et chacun de s’interroger sur les relations entre profs et élèves (beaucoup plus proches), les tenues des filles (beaucoup plus sexy), l’autonomie des adolescents (beaucoup plus grande) : dans cette banlieue de Naples qui ressemblait tellement à Saint-Denis... sur le papier, tout, ou presque, s’est révélé différent.

On ne croise pas de Noirs ni d’Arabes à Afragola. Ou très peu. Et tout le monde se dit catholique. Quand ils ont vu leurs correspondants se signer chaque fois qu’ils passaient devant la statue du Padre Pio (un saint très apprécié à Naples), les jeunes Dionysiens ont plutôt aimé cette façon décomplexée de vivre sa religion. Mais cela a fini par les agacer : « Ils étaient à la fois très ouverts et pas très calés sur les questions religieuses, se souvient Sabrine. Certains pensaient par exemple que toutes les filles musulmanes portent le voile. L’un d’eux m’a donné un sandwich au jambon alors que je les avais prévenus que je ne mangeais pas de porc. Il n’avait pas fait le rapprochement entre porc et jambon ! »

Restait à terminer le travail photographique commencé à Saint-Denis. Les voyageurs franciliens ont senti des ailes leur pousser à Afragola. Une poubelle suspendue, la marchande de fruits et légumes, deux vieilles dames sur leur terrasse, et leur photo préférée, celle d’un couple d’amoureux en train de s’embrasser devant la grille du lycée qui se referme. Il est d’Afragola, elle est de Saint-Denis. Comme un adieu : « C’est une belle histoire, raconte la jeune fille d’un air timide. Les bisous et les câlins, tout ce que je n’aurais jamais osé faire devant mes copains à Saint-Denis, ne paraissaient pas déplacés en Italie. Evidemment, quand elle a su que j’avais eu un flirt, ma mère a failli avoir une crise cardiaque et m’a fait jurer que j’étais toujours vierge. Mais elle m’a aussi laissé entendre que, si je le souhaitais, je pourrais retourner voir ma correspondante. Elle qui ne voulait pas me laisser partir... »

Pas sûr, cependant, que beaucoup d’élèves fassent un second séjour à Afragola. Le courant, qui était si bien passé dans un sens, était moins intense quand les Italiens sont venus à Saint-Denis, fin avril : « Ils n’ont pas vraiment joué le jeu, estime un élève. Nous, on était allés à Afragola pour voir comment ils vivent leur banlieue. Mais quand ils sont venus ici, ils n’ont pas cherché à comprendre notre mode de vie. Ils sont arrivés avec leur huile d’olive, ils voulaient passer leurs journées à Paris, dépenser de l’argent et rester entre eux. Comme s’ils n’avaient pas envie de creuser. » A Naples, la frontière entre le centre et la banlieue est bien plus diffuse qu’à Paris où le périphérique marque clairement la frontière. D’où, peut-être, l’envie des Italiens de rester « de l’autre côté », là où la lumière brille.

Rien de tragique, remarque Hippolyte Courty : ce deuxième rendez-vous - manqué - fait lui aussi partie de l’expérience : « Le but du voyage était de faire vivre aux élèves une altérité forcée, une altérité positive qui les rassure sur eux-mêmes mais les confronte aussi à des façons de vivre et de s’exprimer dont ils ne soupçonnaient même pas l’existence. A Afragola, leur carapace d’adolescents de quartiers défavorisés a explosé et leur regard s’est décrassé. Qu’il y ait eu de l’incompréhension quand les Italiens sont venus ne veut pas dire que la rencontre n’a pas eu lieu. » Aujourd’hui, certains élèves ont passé le bac et sont partis vers d’autres horizons. D’autres poursuivent leur chemin à Saint-Denis. C’est dans la durée, rappelle le professeur d’italien, qu’on verra la valeur du voyage, « dans le sens de l’hospitalité que ces jeunes développeront et dans leur future capacité à exprimer leurs sentiments ». C’est aussi dans la durée qu’on découvrira la valeur des photos prises, mais Raphaël Dallaporta est confiant : « Elles vieilliront bien, se réjouit le jeune photographe, parce qu’elles ne disent pas tant l’esthétique d’une époque que la formation, chez tous ces adolescents, d’un nouveau regard sur soi. »

Olivier Pascal-Moussellard

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