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Territoires vivants de la République [les réseaux d’éducation prioritaire, ndlr]. Ce que peut l’école : réussir au-delà des préjugés, coordonné par Benoît Falaize, éditions la Découverte, août 2018. Entretiens des auteurs avec le Café, ToutEduc, les Cahiers pédagogiques

25 août Version imprimable de cet article Version imprimable

Territoires vivants de la République
Ce que peut l’école : réussir au-delà des préjugés
Benoit FALAIZE

Depuis une quinzaine d’années, un discours décliniste sur l’école ne cesse d’occuper la scène publique et médiatique, insistant sur la grande difficulté, voire l’incapacité des enseignants à exercer leur métier dans les quartiers déshérités face à de jeunes élèves essentialisés (communautaristes, antisémites, sexistes, anti-France…).

Pourtant, dans ces territoires que l’on ne sait désigner que par leurs difficultés, leurs handicaps ou leurs dangers, l’école fait son travail, quotidiennement et avec acharnement, de manière presque invisible.
C’est ce que souhaite montrer ce livre, en offrant un autre regard sur les réseaux d’éducation prioritaire et, plus largement, sur les enfants de milieux populaires et le travail des enseignants. Ces derniers livrent ici des témoignages précieux pour partager leurs expériences et retranscrire la parole de leurs élèves. Pour montrer que les écoles républicaines peuvent et savent être des lieux d’accueil et de mise en partage de ce qui est commun comme de ce qui divise.
Sans tronquer la réalité ni minimiser les problèmes, ce livre restitue les conditions possibles et réussies de l’enseignement en France aujourd’hui. Il défend ainsi une vision politique de l’école, d’intégration, d’affranchissement et de construction civique.

Benoit Falaize est agrégé et docteur en histoire, chercheur spécialiste de l’histoire de l’école, des questions d’éducation à la citoyenneté et de l’enseignement de l’histoire.

Extrait de editionsladecouverte d’août 2018 : Territoires vivants de la République

 

L’école en banlieue : "Territoires vivants de la république"
« Le titre n’a pas été choisi au hasard. Mais, bien qu’il fasse référence au livre « les territoires perdus de la république », le but de cet ouvrage n’est pas de se positionner contre », nous explique Amaury Pierre, l’un des nombreux auteurs des "Territoires vivants de la République" (La Découverte), enseignant en collège à Stains (93).
Fabien Pontagnier, auteur lui aussi et professeur dans le même collège, ajoute : « Notre but n’est pas de nous positionner contre un livre mais plutôt contre un système de pensée, un discours, qui veut que l’enseignement dans certaines banlieues dites difficiles soit réduit à du sensationnel. On oublie d’en décrire le quotidien de notre métier d’enseignant qui n’est pas, non plus, un acte de foi, un engagement messianique, tel qu’il peut, a contrario, aussi être présenté. Nous avons souhaité, simplement, raconter nos expériences, multiples de par nos parcours divers, faites de réussite mais aussi d’échecs ». Coordonné par Benoit Falaize, l’ouvrage montre, sans faire l’impasse sur les difficultés, le travail obstiné de l’Ecole pour la réussite de ces jeunes malgré les préjugés.

Un livre de praticiens
Dans ce livre, les nombreux auteurs rappellent tout simplement que l’école poursuit son travail dans les territoires si souvent stigmatisés par le discours ambiant. Ils rappellent qu’enseigner en éducation prioritaire, dans les banlieues, c’est possible. Que les enseignants n’y vont pas contraints et forcés. Malgré les difficultés que le livre ne nie pas, ils prennent même plaisir à le faire. La parole est donnée à tous les acteurs, même les élèves. Ecoutons Benoit Falaize – docteur en histoire et spécialiste de l’école. Dans préface de l’ouvrage, il rappelle la dynamique dans laquelle s’est inscrite cet ouvrage : « Les auteurs réunis ici souhaitent, avec énergie, que l’apaisement se substitue à la polémique, le dialogue à l’invective, la compréhension à la dénonciation. Ils témoignent, et chacun à sa manière, en montrant simplement que les quartiers où ils enseignent sont des territoires vivants, à l’égal de tous les autres territoires de la République : des lieux où vivent des enseignants, des élèves, des personnels éducatifs, des familles, qui ont droit à l’égale dignité, l’égale reconnaissance, la même citoyenneté... »

Parce que ce livre n’est pas rédigé par des prêcheurs de salon mais par des praticiens il montre le travail, souvent invisible, des enseignants. Et il ne nous épargne rien. " Territoires vivants de la République" parle de l’importance de l’accueil des parents dans les établissements. Il décrit les gestes qui tissent la confiance entre les élèves et l’école. Et il aborde de façon frontale, au ras du vécu quotidien des classes, les questions chaudes, celles qui dérangent : enseigner les sciences face au discours religieux, les conflits de mémoire, l’enseignement du colonialisme, de la guerre d’Algérie, de la Shoah et aussi les questions de genre. Oui on peut enseigner tout cela en banlieue. On peut y transmettre les valeurs de la République, liberté, égalité, fraternité et le drapeau en prime.

Nous avons rencontré Amaury et Fabien qui nous expliquent comment ils ont atterri dans cette belle aventure.
Fabien cherchait, depuis un certain temps, le moyen de porter la voix des élèves et leurs réussites. « C’est lors d’une soirée, que nous avons, avec Amaury, rencontré la plupart des co-auteurs du livre. De ces échanges est né, simplement, la trame de l’ouvrage. C’est une grande chance d’avoir pu participer à cette entreprise ».

Amaury nous explique qu’il ne s’agit pas d’un collectif préexistant mais plutôt de professionnels de l’éducation portés par le même désir de montrer tout ce qui va bien dans les écoles de milieux populaires. « Nous n’avons pas forcément tous les mêmes avis, ni les mêmes pratiques, mais nous sommes d’accord sur l’essentiel : ces territoires qui sont souvent pointés du doigt comme étant en marge de la république, sont en fait un vivier d’énergie pure dans lequel il y a de belles choses à mener, et qui représentent un véritable défi pédagogique, de façon positive, dans le sens où cette énergie nous amène à nous remettre en question et à repenser notre façon d’aborder l’enseignement ».

Fabien complète le propos de son collègue, « le groupe s’est construit peu à peu en y agrégeant des enseignants, des professionnels. Il n’y avait donc pas de volonté de rédiger un programme qui aurait été le résultat de nombreux échanges et d’une démarche calculée. L’idée centrale du livre était présente chez tous. En fédérant autour de lui autant de professionnels, l’ouvrage a réussi le tour de force de convaincre également des chercheurs du monde éducatif à y prendre part et ainsi à bâtir un ensemble homogène malgré les multiples récits de vie professionnels qui y sont proposés. Le livre s’est construit peu à peu sous nos yeux et chacun pouvait lire les textes des autres auteurs et communiquer sur ce qui était produit. C’est un véritable travail collectif qui a été produit. »

Désacraliser l’idée des zones de non-droits
Les auteurs ne prétendent rien, n’essaient pas d’imposer une doxa. Ils tentent tout simplement d’apporter un autre regard, trop méconnu, sur les pratiques enseignantes dans ces territoires.

Amaury et Fabien, enseignants passionnés par leur métier, mettant en place des projets ambitieux dans l’établissement REP+ où ils enseignent, à Stains, en Seine-Saint-Denis. Nous leur avions consacré un article en mai dernier « Mémoire commune : quand de jeunes stanois chantent le chant des marais ».

Participer à l’écriture de ce livre représente beaucoup pour eux. Pour Amaury, « Ce livre est un témoignage, de nos succès, de nos échecs, mais surtout cela nous permet de désacraliser l’idée commune, souvent véhiculée par les médias, ou même l’opinion publique en général, qu’il existe des zones de non-droit républicains en France. Nous souhaitons que les élèves soient fiers de leur commune, de leur établissement, de ce qu’ils accomplissent, et nous même souhaitons être fiers d’être leur enseignant. Nous ne sommes pas là pour donner des leçons, mais juste permettre aux lecteurs, s’ils le souhaitent, d’entrer dans une salle de classe, telle une petite souris qui serait venue observer ce qu’il s’y passe. La diversité de ce livre, c’est la diversité de ses auteurs : des métiers différents, des régions différentes, des établissements différents. En ce sens, le lecteur peut, s’il le souhaite, lire tout d’un coup, s’emparer d’un thème général, ou tout simplement piocher parmi les textes, comme on le ferait dans un recueil. ».

Un beau livre sur l’enseignement
Fabien rappelle l’originalité de cet ouvrage : « Le livre donne la parole aux élèves, c’était fondamental. On parle de pratiques éducatives, de démarches pédagogiques mais les enfants sont souvent oubliés et on ne les entend pas. L’ouvrage ici a donné la possibilité à nos élèves d’écrire, de communiquer sur ce qu’ils apprennent, sur leur ressenti vis à vis de l’école. Je suis très fier que leurs prénoms, leurs noms soient cités et qu’ils s’expriment. L’ouvrage débute ainsi par le formidable récit de trois d’entre eux. Ce livre n’est que la transmission d’expériences concrètes complétées par des analyses courtes, pertinentes, des contre-points de scientifiques. Je trouve que c’est un vrai beau livre sur l’enseignement où nous ne nous imposons pas comme des hérauts mais simplement comme des profs aimant leur métier et aimant le pratiquer dans ces quartiers. C’est l’autre point évidemment fondamental selon moi ; redonner une image positive de ces banlieues, déconstruire l’idée du ghetto, du cloisonnement, de l’îlot. Les textes montrent que nos élèves sont dans le monde, ont envie de le comprendre, de s’y inscrire et qu’il est essentiel, ici peut-être plus qu’ailleurs, d’adapter quotidiennement nos pratiques et d’être à l’écoute ».

Un livre bienvenu pour les enseignants, qu’ils soient en éducation prioritaire ou pas. Rappeler que chaque élève compte, que la mission de l’école est possible partout. Ne pas se laisser déprimer par le discours ambiant en ce début d’année, pour entamer une année riche de projets ambitieux.
Lilia Ben Hamouda

Benoit Falaize, Territoires vivants de la République. Ce que peut l’école : réussir au-delà des préjugés. La Découverte, 2018, ISBN 9782348037405

Ont participé à l’ouvrage : A Angles, JP Aurières, C Berterreix, E Bouteville, D Borne, A Brendel, JC Casadesus, MK Chabane, C Ciret Bernet, L Clavier, S Da Rochaa, S Di Matteo, E Favey, B Falaize, M Gallais, M Graff, ML Hilgert, A Jellab, P Joutard, FKieffer, L Klein, C Latournerie, ML Lepetit, L Mahadmi, X el Mansour, C Marsollier, A Pierre, JD Peyret, C Podetti, F Pontagnier, C Taillefer, F Truong.

Extrait de cafepedagogique.net du 24.08.18 : L’école en banlieue : "Territoires vivants de la république"

 

"Il ne faut jamais avoir peur des élèves" dans "les territoires vivants de la République" (B. Falaize)

"Ici, il se passe des choses. Ici, les élèves remettent constamment tout en question, y compris ma pratique d’enseignant. Et l’énergie qu’ils dégagent, j’en ai besoin. Ici, les élèves sont vivants. C’est pourquoi il faut aller dans ces territoires." L’auteur de ces lignes est professeur d’éducation musicale dans un collège de REP+ en Seine-Saint-Denis et il évoque son engagement heureux, ce qui ne veut pas dire facile, dans les "Territoires vivants de la République", un ouvrage collectif réalisé par Benoît Falaize. Le titre fait évidemment référence à un autre ouvrage collectif, paru en 2002, Les Territoires perdus de la République, "dont le titre allait rapidement être repris dans le débat public et s’imposer comme une expression allant de soi au sujet des banlieues populaires", est-il écrit dans la présentation de ces témoignages sur "ce que peut l’école : réussir au-delà des préjugés".

Le propos est évidemment militant, il prend le contrepied du discours public dominant, "décliniste et de déploration sur l’école", laquelle serait mise en échec par de jeunes élèves "antisémites, sexistes, hors des valeurs républicaines". "Les auteurs réunis ici souhaitent, avec énergie, que l’apaisement se substitue à la polémique, le dialogue à l’invective, la compréhension à la dénonciation" et ils veulent "offrir un regard rééquilibré sur les banlieues, sur la jeunesse française et sur le travail des enseignants", évitant les propos catastrophistes aussi bien qu’iréniques : le monde dans lequel vivent leurs élèves "est dur, difficile, injuste, violent parfois", et cela rejaillit sur certains élèves, sur Ziyane, Bader, Sidi, des "affreux", "à vif, explosifs", des "durs", qui n’ont que 6 ans et qui entrent au CP. Mais à la fin de l’année, "la classe gagne un concours. Sidi est sur le podium, premier à récupérer le trophée. C’est beau à voir, une racaille félicitée. Parce que la racaille n’est plus. Le prix est un voyage. La classe part en Bretagne (...), et chaque soir, lui, ce soi-disant caïd, chaque soir, il demande un bisou, là, dans son lit, agrippé à son doudou."

Le premier message que délivrent les auteurs est "qu’il ne faut jamais avoir peur des élèves", mais qu’il manque parfois aux enseignants les outils pour comprendre. "C’est la dignité qui, parfois, peut pousser quelques familles à invoquer des pratiques religieuses pour dissimuler des problèmes financiers. ’Mon fils ne peut plus manger à la cantine, c’est pas hallal’, ’ma fille ne peut pas partir en classe de découverte, on est musulmans’, sont des arguments que j’ai pu entendre", rapporte un autre de ces enseignants.

Les professeurs et les élèves rament dans le même sens
Il faut compter avec les maladresses, inévitables : Cinq enseignants travaillent sur un projet commun. Ca commence bien, puis ça dérape, "les professeurs apostrophent les élèves pour leur dire (...) que tant d’énergie gâchée par tant de mauvaise volonté, c’est révoltant (...). Et qu’à vouloir toujours rester dans leur ’caca de la ZUP’, ils y resteraient." C’est le mot de trop, "plusieurs élèves réagissent durement, se lèvent, et quittent la pièce. Quelque chose, dans la mécanique du projet pédagogique, vient de se casser (...). Un élève, plus calme que les autres, prend la parole pour parler simplement de la ’barre HLM’ où il habite, et dont il est fier, parce que son père aussi y a habité. ’Peut-être que pour vous c’est du caca, mais pour nous c’est notre vie.’ Après un silence, un professeur répond qu’il n’est pas venu dans ce collège par hasard. Que tous les professeurs qui sont au collège y sont et y restent parce qu’ils l’ont choisi. Qu’il en est fier, lui aussi. Et que la ZUP, à force d’y travailler, il la ’porte aussi dans son ventre’. (...) Car il arrive souvent, dans un collège de ZEP – et plus souvent qu’on ne le croit –, que les professeurs et les élèves rament dans le même sens. Le plus dur est peut-être de s’en rendre compte", commente l’un d’eux.

Une autre enseignante parle de ses parents analphabètes, du choc qu’elle a ressenti au lycée à la lecture de L’Ingénu de Voltaire : "À partir de ce moment-là, je n’ai pas arrêté de dévorer les livres. Une vingtaine d’années plus tard, j’essaie de faire découvrir la même chose à mes élèves (...). Pour moi, enseigner, c’est partager mes passions avec mes élèves."

C’est aussi évoquer "des questions aussi sensibles que l’amour, la sexualité, la violence et la mort" dont "on pourrait se demander si c’est bien le rôle de l’école" de les prendre en charge. "Pourtant, le corps, dissimulé sous des joggings informes ou exhibé avec slims et décolletés moulants, moqué par des mots sales et des rires gras, n’est pas absent de nos établissements scolaires. Les grossesses précoces subies et les consultations d’urgence à l’infirmerie attestent la limite de l’éducation sexuelle de nos adolescents. La mort, aussi escamotée soit-elle, fait régulièrement irruption dans les familles de nos élèves ou dans le périmètre du lycée."

Savoir nous remettre en cause sans abandonner nos valeurs et nos principes
Même réflexion au sujet des religions, qui ne doivent pas constituer un tabou. "Au contraire, parler ouvertement des religions et des croyances dès l’école élémentaire permet de sensibiliser les élèves aux différentes cultures qui les entourent." Mais ce n’est pas toujours simple : "Nous voulons en faire des citoyens qui se posent des questions et qui réfléchissent en utilisant une démarche d’investigation pour trouver des réponses. À nous de savoir réagir de façon instantanée pour leur montrer que nous ne sommes pas déstabilisés, mais que si nous n’avons pas une réponse directe, nous pouvons démarrer une démarche d’investigation en bonne et due forme avec eux." Et un autre : "Les conceptions et les mentalités des élèves changent vite, nous devons faire évoluer notre pédagogie à la même vitesse pour nous y adapter et savoir nous remettre en cause sans abandonner nos valeurs et nos principes."

Même si le propos est pédagogique, il est éminemment politique, nous rappelle en conclusion Eric Favey, président de la Ligue de l’enseignement. "Notre époque appelle plus que jamais une école qui est déjà celle de toutes et tous avant d’être celle de la détection et de la sélection des meilleurs et qui s’en donne les moyens (...). C’est ce que font, sans faire la Une des magazines, les enseignants, les personnels et leurs partenaires dans les récits qu’ils nous livrent dans cet ouvrage. Elles et ils témoignent que les principes et valeurs de la citoyenneté démocratique doivent descendre des frontons des institutions de la République pour s’incarner dans les pratiques de l’école (...) Il n’y a que les esprits paresseux, et que finalement cela arrange, pour nous faire croire à des territoires dont les habitants refuseraient de faire République. Il est en revanche avéré que la République abandonne une partie de la population ou la traite en clientèle et par affinités sélectives."

Extrait de touteduc.fr du 24.08.18 : Territoires vivants de la République
Ce que peut l’école : réussir au-delà des préjugés

 

Un " livre d’espoir " :c’est ce que veut être l’ouvrage dirigé par l’historien Benoît Falaize. Son titre, Territoires vivants de la République, fait écho à cet autre livre collectif, Les Territoires perdus de la République (Mille et une nuits), qui, en 2002, avait brossé un tableau très alarmant – que beaucoup jugeaient alarmiste – de la situation dans certains établissements. Quinze ans plus tard, ce récit-là, construit par une trentaine d’enseignants cosignataires, est délibérément autre : de Cherbourg à Epinal, de Marseille à Epinay, leurs témoignages ont été écrits depuis " les " banlieues – un pluriel -revendiqué – précisément pour dépasser le discours décliniste sur " la part sombre, la sombre banlieue, l’école qui sombre ". [...]

Extrait de lemonde.fr du 28.08.18 : Face aux " questions vives ", l’école ne démissionne pas

 

Éducation prioritaire
« Parfois, engager parents et élèves dans un projet apaise un quartier tout entier. »
Entretien avec Benoit Falaize
7 septembre 2018

À rebours des discours catastrophistes et de certaines unes de journaux, on peut bel et bien enseigner dans les « banlieues » et y connaître de grandes réussites, sans en rabattre sur ce qu’on exige des élèves. Le livre Territoires vivants de la République. Ce que peut l’école : réussir au-delà des préjugés, paru en cette rentrée, est rempli de témoignages de ces enseignants qui aiment enseigner en banlieue et s’autorisent enfin à le dire ! Entretien avec deux des auteurs.

Comment le projet de ce livre est-il né ?
C’est un projet très ancien, qui remonte presque aux années qui ont suivi la parution du livre Les territoires perdus de la République en 2002 et celle du rapport que j’ai piloté pour l’INRP en 2003 sur l’enseignement de la Shoah [1]. Les deux parlaient du même sujet mais pas de la même manière. Toute cette période a nourri un débat de société extrêmement dur. Je me disais qu’il fallait absolument avoir une réponse aux discours très catastrophistes et déclinistes selon lesquels « tout fout le camp » à l’école. En fait, on a été nombreux à se dire : « qui va répondre à ça, qui va faire une réponse aux polémistes que l’on entend partout en se servant du livre des Territoires perdus ? » Il fallait pourtant dire que des choses sont possibles, que l’école fait bel et bien son travail. Reparler de pédagogie, et de ses succès.

J’ai rencontré beaucoup de collègues enseignants dans mon parcours, j’ai commencé à parler de cela à deux ou trois d’entre eux et il m’est venu l’idée d’un livre, porté par le principe que les enfants ont droit à être regarder à égalité, avec la même dignité que les autres élèves. S’il y a bel et bien des problèmes, il ne faut pas évacuer leur dimension sociale. Progressivement, l’équipe s’est constituée, et au fur et à mesure, l’enthousiasme a été très grand à dire leur quotidien scolaire ; non pas contre les Territoires perdus, mais pour l’école, pour son travail quotidien et obstiné. La première réunion a eu lieu en 2017 avec toute l’équipe ou presque, personne ne se connaissait, mais il y avait toujours cet enthousiasme, qui nous a ensuite portés pendant toute l’écriture. Mes co-auteurs sont des gens qui ont les mêmes envies, les mêmes profondes bienveillance et exigence à la fois, et qui savent les réalités de l’école en banlieue. Ils n’ont aucun jugement négatif sur les enfants mais sont totalement lucides. Des hussards.

Il y a deux catégories d’auteurs dans ce livre : ceux qui témoignent de leurs pratiques de classe et ceux qui apportent leur éclairage de spécialistes. Mais au total, la plus grand place est faite à la parole des praticiens par rapport au discours plus théorique. Et aussi à la parole des élèves.

Je veux insister sur le fait que c’est vraiment un ouvrage collectif : aucune ligne du livre n’a été publiée sans être relue par l’ensemble des auteurs, on a fait le livre ensemble, ce n’est pas une simple collection d’articles ou de témoignages.

Cela semble très idyllique...
Oui, mais nous sommes tout sauf des « bisounours » ! Les gens qui sont publiés dans le livre se confrontent à la réalité ou se sont colletés avec pendant des années. Ils ont vu les évolutions, connaissent parfaitement le terrain, savent parfaitement la place prise par la religion dans la société et les enjeux de laïcité. Mais ils n’ont jamais abandonné leur posture professionnelle, ni par angélisme ni par renoncement, aucun n’est dans cette logique-là. Ils savent pourquoi ils travaillent avec ces élèves, ils aiment leurs élèves, au sens philosophique bien sûr.

C’est donc tout sauf de l’angélisme, mais nous sommes heureux de pouvoir dire que dans les classes de banlieues, cela peut très bien se passer. On a parfois l’impression qu’on ne peut même plus s’autoriser à dire qu’on y trouve des réussites et des pratiques pédagogiques de qualité, portées par des enseignants face à des élèves motivés par les savoirs. Qui va nier que c’est difficile et qu’il y a des problèmes ? Mais est-ce qu’on peut dire que parfois, engager parents et élèves dans un projet apaise un quartier tout entier ? Nous revendiquons le droit de dire qu’il y a des réussites pédagogiques.

Sans faire un choix parmi les contributions, y en a-t-il qui vous ont plus marqué ?
Nous avons fait le choix avec l’éditrice de commencer par ce qui est fondamental à l’école : comment on accueille et on regarde les élèves, la manière dont on envisage le rapport avec eux, le respect des parents, la façon dont on s’adresse à eux… C’est fondamental pour moi, il y a tout un lien de confiance à recréer dans ces quartiers, cela mériterait d’être retravaillé en profondeur. Comme partout, en fait. Il faut savoir écouter, respecter. La religion sert parfois de paravent pour d’autres difficultés, financières par exemple. Il y a ainsi des refus d’inscription à la cantine pour motifs religieux qui cachent le fait que les parents ne peuvent pas payer la cantine.

Après cette première partie sur l’accueil, on a traité tous les objets qui font débat, et on les a pris de biais. Enseigner la Shoah ne serait pas possible ? Eh bien si, il y a des endroits où ça se passe bien, c’est ça aussi la réalité de la banlieue !

On parle de l’école de la République, qui accueille tous les élèves, d’où qu’ils viennent, quels qu’ils soient. L’égalité est totale, absolue, dans la constitution. Mais avec une forte exigence derrière, et notamment de culture, de savoirs. L’objectif qui anime les auteurs, c’est de donner le meilleur pour ceux qui ont le moins.

Ce livre a aussi une dimension politique, au sens noble : revoir la vision univoque de la banlieue dans les discours publics, tout simplement parce que ça ne correspond pas à la réalité. L’équipe de France nous a beaucoup aidés cet été : tout le monde s’est rendu compte que ces gamins-là adoraient leur maillot. Et nos élèves sont la France de demain, qu’on le veuille ou non.

Propos recueillis par Cécile Blanchard

« On a de belles réussites mais on n’en parle pas assez »
Entretien avec Marie-Laure Hilgert, professeure de SVT au collège Robert-Schumann de Behren-lès-Forbach

Comment vous êtes-vous retrouvée embarquée dans cette aventure d’écriture ?
C’est notre IA-IPR (Inspecteur d’académie, inspecteur pédagogique régional) de SVT qui nous a contactées, ma collègue Sylvie Da Rocha et moi, parce qu’elle savait que nous sommes face à des élèves qui ne sont pas toujours faciles mais que nous sommes aussi extrêmement heureuses de travailler dans cet établissement. On ne cache pas qu’on rencontre des difficultés, tout n’est pas rose au quotidien. Mais quand Benoit Falaize nous a proposé d’écrire ce livre, nous étions très enthousiastes, parce que nous commençons franchement à en avoir assez d’entendre des choses négatives sur notre collège. C’est un collège merveilleux ! J’y ai scolarisé ma fille et je me suis fait traiter de folle par les habitants de mon village... Je n’arrive pas à comprendre. C’est vrai qu’il y a eu des problèmes dans cet établissement, mais c’était il y a 30 ans ! Aujourd’hui, le collège est performant, les enseignants qui y travaillent sont enthousiastes, ils prennent les élèves comme ils sont, et réalisent avec eux de nombreux projets.

Ça nous a fait beaucoup de bien de décrire ce qu’on vit et de voir qu’on n’était pas les seules à vivre une belle réalité dans des établissements de l’éducation prioritaire. Les enseignants dans ces zones ont besoin de ça en fait : que dans l’opinion publique ont n’ait plus une image aussi négative de leurs élèves et de leur travail d’enseignant. Ça tue le moral.

On a de belles réussites mais on n’en parle pas assez, et c’est effacé au premier incident, dont on parle alors pendant des semaines. Pour l’opinion publique, c’est impossible d’y enseigner, tout le monde est persuadé que le niveau est mauvais. Alors qu’on ne baisse pas nos exigences : si on les baisse, c’est là qu’on risque de perdre nos élèves ! Mais grâce à une pédagogie différenciée on va descendre aussi bas que certains élèves se trouvent pour les remonter tout en faisant encore progresser les élèves brillants. Et les élèves le voient très bien. Ce n’est pas de l’éducation au rabais : c’est la première des idées reçues qu’on doit combattre.

Sur quoi porte votre contribution au livre ?
Nous avons écrit à deux voix, parce qu’on vit la même réalité et qu’on travaille énormément ensemble. Nous avons mis en commun toutes nos expériences de classe et nos réflexions communes.

Nous avons parlé en particulier de l’enseignement des sciences et de la distinction entre science et croyance. Il faut éviter de tomber dans le raccourci qui oppose les croyances aux contenus scientifiques. Sans entrer dans la sphère privée de l’élève, nous leur apprenons à faire la différence entre une croyance et un savoir scientifique qui se construit et évolue dans le temps. Croyance et savoir ne sont pas des réalités qui s’opposent mais qui coexistent : ce n’est pas parce qu’on est un scientifique qu’on ne peut pas être croyant, et réciproquement. Ils acceptent ensuite très bien le savoir scientifique, tout en gardant leurs croyances.

Au début, pour moi, sciences et croyances s’opposaient totalement, car jamais cette distinction ne m’avait été enseignée dans mes études scientifiques. À y réfléchir de plus près, j’ai remarqué que l’enfant est toujours frustré si on l’empêche d’exprimer les questions qu’il se pose sur les contradictions entre ce qu’on lui dit dans sa famille et à l’école. Il faut le laisser s’exprimer, pour lui permettre de se construire ses propres idées, lui expliquer.

Lors de ma première année d’enseignement dans ce collège, un de mes élèves s’était bouché les oreilles, il a cru que mon cours sur l’évolution allait détruire sa croyance en dieu. Maintenant, puisque je laisse l’élève s’exprimer tout en lui expliquant d’abord ce qu’est un savoir scientifique, ce chapitre se déroule comme n’importe quel cours de sciences. Ça ne pose pas de problème ni ne crée de malaise que le mot « dieu » arrive dans la classe. Une fois que c’est fait, les élèves voient que leurs croyances sont respectées et ils travaillent en véritables scientifiques, on peut se concentrer sur le cours. Les élèves se sentent respectés, entendus, ils sont dans un lieu où on a le droit au débat.

Nous les formons d’ailleurs beaucoup au débat dans le collège. Nous leur apprenons à s’écouter les uns les autres : on peut émettre des idées, discuter, se respecter et rester calme. Ça les aide à devenir des futurs citoyens et ils se rendent compte de la chance qu’ils ont de vivre dans un pays démocratique.

Mais beaucoup d’enseignants ne savent pas comment aborder le sujet, notamment par manque de formation sur la distinction entre une croyance et un savoir scientifique. Le travail en équipe dans l’établissement est très important, on se sert les coudes et on se forme mutuellement.
C. B.

 

Voir aussi :

Table ronde au Centre d’histoire de Sciences Po-CHSP, mercredi 12 septembre de 16h30 à 19h.

À lire également sur notre site :

Enseigner l’histoire à l’école, recension et interview de Benoit Falaize, Retz, 2015

« Faire un projet en histoire, ce n’est jamais banal. », entretien avec les coordonnateurs du n° 546 des Cahiers pédagogiques, « L’histoire à l’école : enjeux », Benoit Falaize et Alexandra Rayzal

Extrait de cahiers-pedagogiques.com du 07.09.18 : Éducation prioritaire
« Parfois, engager parents et élèves dans un projet apaise un quartier tout entier.

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