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Le débat du Café pédagogique sur les moins de trois ans (suite) : Interview de Pascale Garnier, co-auteure de " A 2 ans vivre dans un collectif d’enfants ?" et témoignage d’une directrice de maternelle REP+ recueilli par Véronique Soulé

11 avril 2016 Version imprimable de cet article Version imprimable

Alors que le ministère annonce "une grande mobilisation pour la scolarisation des enfants de moins de trois ans", Pascale Garnier, professeure à Paris 13, coordinatrice du groupe chargé de l’élaboration d’un projet de programme pour la maternelle, co-auteure de " A 2 ans vivre dans un collectif d’enfants" revient sur les modes d’accueil des tout petits. Pour elle, la scolarisation en TPS n’est pas une solution pour les tout petits. Il lui manquera le regard et la culture professionnelle des spécialistes de la petite enfance.

Selon le ministère le retard à la scolarisation des moins de trois dans les zones défavorisées résulte des réticences des parents. Est-ce votre avis ?
C’est une partie de la réponse. Il y a une question de demande mais aussi d’offre. Il peut y avoir effectivement des réticences culturelles à placer les enfants en vie collective avant trois ans dans certaines familles issues de l’immigration qui n’ont pas l’habitude d’un système d’accueil des jeunes enfants. On retrouve cela d’ailleurs pour la crèche.

Mais il y a aussi une demande forte des parents pour scolariser les enfants car c’est gratuit par rapport à la crèche. Donc la demande est très contrastée.

Enfin il y a la question de l’offre. Est elle suffisante pour accueillir les enfants ? Les chiffres, selon une étude Depp de 2014, montrent des contrastes géographiques. En Seine-Saint-Denis le taux de scolarisation avant 3 ans est de 1.7% alors qu’il est de plus de 3 enfants sur 10 dans des départements de l’ouest et du centre de la France.

Ces contrastes s’expliquent par l’histoire et les moyens des communes. Dans le 93 c’est clairement non. Les écoles maternelles explosent compte tenu de la croissance démographique. Dans ces communes la priorité serait déjà de diminuer les effectifs par classe avant de scolariser les tout petits. Ensuite c’est pas tout d’offrir des places. Il faut aussi prévoir les atsems, par exemple. Donc c’est tout un investissement municipal.

Cette réponse qui impute aux parents des refus culturels pour expliquer les difficulté de la pré scolarisation est partielle.

Les enseignants sont-ils suffisamment formés pour accueillir les tout petits (TPS) ?
Dans une partie des départements il ya une formation pour les TPS. Mais elle est courte et globalement les professeurs des écoles manquent de formation pour l’école maternelle.

Quelles seraient les conditions d’une bonne scolarisation en TPS ?
Le problème c’est justement la scolarisation pour des enfants de moins de 3 ans. On les met d’emblée dans un cadre scolaire avec l’alternance récréation - classe, la cantine collective. On impose d’emblée des regroupements c’est à dire des formes scolaires qui ne conviennent pas. La question ce n’est pas seulement d’adapter les conditions. Le collectif classe à cet âge là se construit sur toute l’année scolaire. Quand on impose des regroupements collectifs aux enfants pour faire la classe, c’est quelque chois qui n’est pas à leur portée.

Le fait qu’ils soient mélangés dans 90% des cas avec des enfants plus âgés ça pose problème ?
Le plus souvent on trouve 8 enfants de TPS avec 16 de petite section. Le problème c’est que souvent le cadre reste fixé pour la majorité et les tout petits doivent suivre leur rythme qui est déjà très scolaire. Il n’y a pas de respect de l’activité libre de l’enfant.

La sécurité affective du tout petit est elle respectée dans ces conditions ?
Il y a des difficultés au moment de la séparation. Là il faut quelque chose de très progressif et donc d’une écoute de chaque enfant qui passe aussi par la relation avec les parents. Il ne s’agit pas seulement d’accueillir l’enfant mais la famille. Cet accueil des parents doit être possible chaque journée. Il faut que les parents puissent rester dans la classe. Or c’est une difficulté fréquente à l’école. Les enseignants mettent souvent des barrières avec les familles consciemment ou inconsciemment. La sécurité émotionnelle nécessite aussi un taux d’encadrement important et de favoriser les interactions entre enfants.

Sur le document ministériel originel (il a été retouché depuis NDLR) on voit des enfants qui ont des tétines et une table à langer devant le tableau noir. C’est courant à l’école maternelle ?

Un tableau noir avec des tout petits , les dés pour compter... on voit bien qu’on est sur une image traditionnelle de l’enseignant qui enseigne. Lev Vygotski montre bien que avant 3 ans l’enfant apprend de façon spontanée, en suivant son propre rythme. Il n’y a pas à enseigner. De l’autre coté, la tétine, la table à langer fait partie d’une adaptation progressive aux besoins des tout petits. Trop souvent on impose que les tout petits soient propres dès le premier jour de classe même si la circulaire de 2012 parle d’adaptation. C’est ce qu’on a observé. C’est lié d’ailleurs au fait que les enfants sont mélangés. On impose les normes des petits aux tout petits.

Dans l’ouvrage "A 2 ans vivre dans un collectif d’enfants", plusieurs types d’accueil sont mis en parallèle. Il semble que vos préférences aillent à la classe passerelle. C’est quoi exactement ?

Ce dispositif m’apparait le meilleur dans le cadre d’une politique de scolarisation prioritaire à un moment où il y a une forte pénurie de places en crèche. Il m’apparait plus porteur que la TPS. C’est aussi une recherche locale qui ne prétend pas représenter toutes les structures existantes.

L’idéal c’est que les enfants puissent prendre le temps de découvrir la vie en collectivité avec un ratio d’adultes qui est celui de la crèche ou du jardin maternel et dans des conditions satisfaisantes pour être ensuite scolarisés progressivement. Mais si on pense scolarisation dès 2 ans alors la classe passerelle parait la meilleure solution.

La classe passerelle a l’avantage de mélanger des cultures professionnelles différentes avec une professeure des écoles, une atsem et une éducatrice jeune enfant (EJE) (éventuellement ce peut être des hommes bien sur). Ce trio apporte beaucoup. Par exemple l’EJE va avoir un rôle prépondérant dans la relation avec les parents. Une professeure des écoles seule a plus de mal à faire ce lien. L’EJE fera aussi le lien avec les services petite enfance.

Il faut savoir que les classes passerelles ne sont pas nouvelles. Elles datent de 1990 et ont fait l’objet d’une évaluation en 2000. Elles ont fait leur preuve, même si leur nombre reste très réduit. Par exemple à Roubaix on a supprimé toute les TPS et on n’a que des classes passerelles. Il faut une volonté politique forte, tant au niveau national que local...

C’est encore une classe ?
Il y a des différences. La grande différence c’est le travail à trois. Du coup le cadre scolaire n’est pas fixé à l’avance. On entre dans la classe un peu comme dans une crèche. Et c’est petit à petit que des embryons de forme scolaire se font. Par exemple les regroupements ne vont pas être imposés par l’adulte. Ils vont se faire à partir d’une interaction entre enfants. Par exemple les enfants se regroupent autour d’un intérêt comme la chanson de la maitresse. On construit le collectif classe à partir des interactions des enfants. D’où le soin que mettent les professionnels à les faire vivre. La forme scolaire n’arrive pas d’emblée dès la rentrée mais se met en place en fonction des opportunités tout au long de l’année.

Un autre point c’est l’accueil des parents. J’en ai déjà parlé. Par exemple dans la classe passerelle présentée dans le livre, la rentrée est très échelonnée. Il y a tous les matins des ateliers parents-enfants et toutes les semaines un "salon des familles" avec l’EJE et des intervenants qui permet de travailler avec les parents des questions comme la séparation, la place du jeu ou les accidents domestiques.

Qu’est ce qui empêche de multiplier les classes passerelles ?
Le coût. Il y a une personne en plus et des effectifs limités. Par exemple 20 enfants pour 3 adultes. Il y aussi un manque de coordination entre éducation nationale et petite enfance et des résistances locales. Par exemple le fait que les enfants puissent déjeuner tranquillement dans la classe avec l’Atsem et l’EJE au lieu d’aller à la cantine dans le brouhaha. CE qui fait que les enfants sont toujours avec les mêmes adultes. Cette permanence est très rassurante.

C’est une rupture culturelle pour les enseignants ?
Ca demande beaucoup de remise en cause. Le tout petits c’est un monde étranger pour les enseignants. C’est très spécifique. Accueillir les parents dans la classe, travailler en permanence sous le regard d’autres adultes comme l’EJE, de se concerter en permanence voilà d’autres points de rupture.
Propos recueillis par François Jarraud

Extrait de cafepedagogique.net du 06.04.16 : Maternelle : Pascale Garnier : Le problème c’est justement la scolarisation pour des enfants de moins de 3 ans

 

Scolariser les enfants de moins de trois ans de milieux défavorisés, afin de combler leur handicap de départ, est une mesure phare de la la Refondation de l’école. Mais c’est plus compliqué que prévu. La ministre Najat Vallaud-Belkacem s’est récemment inquiétée du fait que cela prenait du retard (1). Témoignage d’une directrice qui doit ouvrir une classe de moins de trois ans à la rentrée.

Corinne – elle a préféré rester anonyme – est directrice d’une école en REP+ (réseau d’éducation prioritaire renforcé) dans un quartier populaire parisien. Son inspecteur lui a annoncé qu’elle aurait une ouverture de classe à la rentrée, pour des moins de trois ans. Comment va-t-elle s’y prendre ?

Corinne est plutôt favorable à l’idée. Dans le quartier, elle voit des mamans qui ne parlent pas ou peu le français et qui arrivent complètement perdues à l’école, osant à peine entrer. Les enfants accusent souvent un retard de langage et/ou de comportement en classe.
Mais entre la bonne idée et la réalisation, il y a un pas. Corinne doit relever trois défis.

1. Comment trouver les enfants ?
Aussi incroyable que cela puisse paraître car il a été lancé en début de quinquennat, le dispositif semble encore assez mal connu, des familles et des partenaires de l’école. Il arrive même que dans les mairies, on réponde aux parents qu’il faut attendre 3 ans pour s’inscrire.

"Pour trouver les enfants, ce n’est pas simple, explique Corinne. Car ils doivent répondre à un certain nombre de critères : ne pas fréquenter de structures collectives comme les crèches, avoir des parents qui ne travaillent pas, venir de familles très éloignées de la culture scolaire, notamment allophones.

"Je regarde d’abord le logiciel des mairies où sont enregistrés les enfants de deux ans. Je contacte alors les familles pour le leur proposer et vérifier qu’ils répondent aux critères. Mais il y a très peu d’inscrits : 6 ou 7 aujourd’hui alors que ma classe doit compter 18 élèves.

"L’essentiel est le bouche à oreille. Je connais des parents de mon école qui ont des plus petits et je leur propose. Je demande à la directrice de l’école voisine si elle pense à des familles. J’en parle aussi aux représentant des parents d’élèves, s’ils connaissent des gens dans leur immeuble, leur voisinage.

"L’inspecteur nous a dit que si l’on en trouvait 13, 14 ou 15, ce serait déjà bien. Je crois que chaque directrice fait un peu sa tambouille. Quitte à s’arranger avec certains critères. En fait, ce qui m’étonne le plus, c’est que l’on n’ait pas déployé une vraie politique pour mettre en place ce dispositif. Là, on improvise un peu."

2. Comment gagner les enseignant-e-s ?
Les enseignant-e-s ne sont pas forcément enthousiastes à l’idée d’accueillir des petits bonshommes de deux ans, en couches, n’ayant connu que leur maison. Ils ou elles ont été formé-e-s pour enseigner en maternelle. Et se sentent démunie-e-s.

Le 5 avril dernier, au lendemain de la déclaration de la ministre appelant à un nouvel élan (2), le principal syndicat du primaire, le SNU-ipp, a réclamé "un soutien des équipes enseignantes". "L’objectif ne peut pas être de faire du chiffre", avertit-il.

"Mon équipe n’était pas très partante, reconnaît Corinne. Le premier argument était de dire que c’est un autre métier. Et qu’elles ne sont pas formées. C’est vrai. Il y aura de la formation mais l’an prochain, sur le temps de travail.

"L’autre critique portait sur le fait que l’on allait constituer des classes avec une seule catégorie sociale, des classes-ghettos. Ce qui n’est pas faux. Mais on peut faire aussi des classes de double niveau, pour mélanger les enfants.

"La formation des enseignants est, d’après moi, un problème plus général. Les jeunes qui arrivent sont de milieux plutôt favorisés depuis qu’il faut un bac plus cinq. Elles ne connaissent pas les milieux populaires et ne savent pas comment réagir avec les parents. Elles n’ont reçu aucune formation sur ce sujet. Pas plus que sur les touts-petits..."

3. Comment être sûr que ce soit efficace ?
Il existe un débat de fond, des chercheurs estimant que l’efficacité de la scolarisation précoce n’est pas du tout prouvée (3), d’autres arguant du contraire.
Si l’on en reste au terrain, on peut s’interroger sur les conditions de mise en place de ce dispositif. Les écoles maternelles sont-elles équipées pour accueillir des touts-petits ? Cela suppose des jeux et des installations spécifiques. Et une "Atsem" – personne assistant les profs, rétribuée par la mairie – en permanence dans la classe avec l’enseignante.

"Pour tout dire, pour moi, la solution idéale pour ces enfants reste la crèche, confie Corinne. Il y a un bien meilleur encadrement et des locaux vraiment adaptés. Mais on manque terriblement de crèches. Et pour ces familles, il faudrait des places gratuites ou à un prix minime.

"A l’école, on peut faire des choses positives mais à certaines conditions. La principale est que l’on travaille avec les parents. Leur parler le matin quand ils accompagnent les enfants, lorsqu’ils viennent les chercher en fin de matinée, leur permettre de rester dans la matinée. Afin qu’ils puissent découvrir ce qu’est l’école, un univers souvent inconnu pour eux, qu’ils comprennent que c’est un lieu où on apprend, qu’ils adhérent, qu’un lien de confiance s’établisse.

"Nous avions quelques enfants de deux ans l’an dernier – ils servent souvent de variable d’ajustement dans les écoles pour remplir une classes. Nous avons constaté que cette année en petite section, ils marchaient très bien. Leurs mamans entrent dans la classe avec eux, leur disent d’écrire leurs noms. Avant, elles restaient sur le pas de la porte et partaient vite."
Véronique Soulé

Extrait de cafepedagogique.net du 11.04.16 : La chronique de Véronique Soulé : Une directrice face au défi des moins de trois ans

 

Références du Café

Le Café pédagogique du 05.04.16 : Maternelle la grande mobilisation tardive

Le Café pédagogique du 16.03.16 :P Garnier : L’école maternelle dans tous ses enjeux

La circulaire de 2012

La Note Depp de juin 2014

P Garnier, G Brougère, S Rayna, P Rupin, A 2 ans vivre dans un collectif d’enfants ? Eres, 2016

 

Trop scolaire l’école maternelle ? C’est l’une des questions posée par l’ouvrage "Sociologie de la maternelle" paru en mars, de Pascale Garnier, professeur en sciences de l’éducation et directrice du laboratoire Experice à l’université Paris 13. La chercheuse a analysé les processus de scolarisation en jeu, en partant notamment d’une enquête menée dans trois écoles maternelles contrastées de la région parisienne (une "privilégiée" et deux "défavorisées", dont une en ZEP).

Dans une première partie, le livre présente une histoire récente de la maternelle à travers une synthèse de nombreux travaux de recherche. Il expose ensuite le travail empirique conduit dans les trois écoles maternelles, en s’attardant notamment sur le partage des tâches entres les Atsem et les professeurs des écoles. "Cet angle d’attaque centré sur le personnel de service permet de montrer le poids des contextes locaux sur les pratiques pédagogiques. Il met aussi en évidence comment le ’scolaire’ est au coeur d’une division du travail dans les classes vis-à-vis des enfants et de leurs parents", explique la chercheuse. Dans une dernière partie, l’ouvrage s’intéresse au rôle des parents d’élèves et au marché des produits éducatifs pour la petite enfance.

"Déscolariser" l’école maternelle
À l’issue de cette analyse, Pascale Garnier constate une "emprise du scolaire sur l’éducation des jeunes enfants" en France. "Dans cette course en avant au ’tout scolaire’, l’école maternelle apparaît comme une toute première ligne de départ : dès la fin des années 1960, elle a été constituée en premier outil de lutte contre les inégalités sociales de réussite scolaire", souligne-t-elle. Cette emprise scolaire produit des effets pervers, "mais il paraît impossible de s’opposer à la lutte scolaire contre les inégalités sociales, sinon à être idéologiquement marqué comme ’conservateur’, ’réactionnaire’ ou encore ’néolibéral’."

Pour sortir de ce cercle vicieux, Pascale Garnier suggère de "déscolariser" l’école, en commençant par l’école maternelle qui doit créer sa dynamique propre. Au lieu de faire du scolaire une fin en soi, il conviendrait de l’envisager comme un moyen de "socialisation démocratique". Mais cette socialisation "ne peut être développée qu’en questionnant les différences d’âge". Dans cet esprit, Pascale Garnier préconise aussi de prendre en compte plus largement le point de vue des enfants pour qu’ils puissent participer au débat en tant qu’"interlocuteurs reconnus".

"Sociologie de la maternelle", Pascale Garnier, PUF - collection "éducation & société", 2016.

Extrait de touteduc.fr du 06.04.16 : Une emprise du scolaire sur l’éducation des jeunes enfants (Sociologie de la maternelle, Pascale Garnier)

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