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Le colloque du CIEP sur les réformes en éducation (le Café, ToutEduc) (2)

18 juin Version imprimable de cet article Version imprimable

Colloque CIEP : Des réformes, mais pas sans les acteurs
Le colloque international sur " Les conditions de réussite des réformes en éducation ", organisé par le CIEP (centre international d’études pédagogiques) à Sèvres, s’est achevé vendredi 14 juin. Durant deux jours, une soixantaine d’experts - chercheurs, praticiens et responsables, dont plusieurs anciens ministres - venus de près de trente pays, ont échangé autour des réformes menées chez eux, des difficultés à les mettre en place et des possibilités réelles de changer les choses. S’il n’y a pas de recette miracle, il est apparu que pour réussir des changements, il fallait s’appuyer sur toute une chaîne d’acteurs. Des réformes d’autant plus indispensables que face aux mutations, l’école doit absolument se transformer, devenir un lieu où l’on apprend à apprendre, à innover et à s’adapter, au risque sinon pour elle de perdre sa place centrale dans l’éducation.

« Une certitude : il n’y a pas de meilleure façon » de mener des réformes : Jean-Marie de Ketele, professeur émérite de l’université catholique de Louvain (Belgique), a eu la délicate mission de faire la synthèse des ateliers qui se sont déroulés la veille, où les participants ont étudié des cas et mené des comparaisons.

Pédagogue de réputation internationale, il a souligné « le rôle extrêmement fort joué par les contextes culturels différents ». Il a notamment distingué entre « la culture anglo-saxonne, plus pragmatique, empirique », qui privilégie l’autonomie des acteurs et la gestion communautaire au niveau local, et « la culture latine, plus hiérarchique et plus top down ».

« Il n’y a pas non plus de réforme unique », a ajouté Jean-Marie de Ketele. Les réformes interviennent en effet à des stades différents des systèmes éducatifs. Certaines tendent à généraliser l’accès à l’éducation. D’autres visent à améliorer la qualité des apprentissages. D’autres enfin veulent promouvoir un nouveau projet social et refonder tout le système.

Optimisme

L’universitaire a voulu donner un ton à ces deux jours de débat : « Faut-il être optimiste ou pessimiste ? » quant à la possibilité de réformer. Il a rappelé les nombreuses remarques désabusées entendues. Par exemple : « Plus ça change, rien ne change », « Il y a de la fatigue devant la multiplicité des réformes, devant les missions toujours plus nombreuses », « Avec l’avancée des neurosciences, l’éducation va devenir une banche de la médecine » ou encore « La bureaucratie empêche toute réforme »…

« Je prendrais toutefois le parti de l’optimisme », a déclaré Jean-Marie de Ketele. « Même l’absence de réformes produit des réactions sur une catégorie d’acteurs, il y a environ 12 % d’innovateurs partout ». Toute réforme produit « des effets à bas bruit », a-t-il ajouté, et sur le terrain, la solution de micro problèmes peut produire des macro réformes si l’État le soutient bien sûr ».

Dix leviers

Jean-Marie de Ketele en est venu au coeur du sujet : comment faire accepter les réformes, un sujet qui préoccupe aujourd’hui pratiquement tous les gouvernements, de l’Afrique à l’Asie en passant par l’Europe ? L’universitaire a cité dix leviers possibles.

D’abord, « il faut travailler avec les élèves, un acteur trop souvent oublié, à condition qu’ils soient accompagnés par des enseignants. » Il a cité l’exemple de la Corée du sud où l’on a expérimenté au lycée un semestre sans évaluation. « Ce qui est appris est le fait des élèves eux-mêmes et l’on a vu un bien-être apparaître » dans un pays où la pression scolaire et la course à l’excellence sont extrêmement fortes.

Pour mettre en œuvre des réformes, il faut ensuite « travailler avec les enseignants, et non pour eux, sans eux ou contre eux », a expliqué Jean-Marie de Ketele. Pour dépasser les tensions, il faut prévoir « des tiers médiateurs ».

Parmi les leviers, il a évoqué ensuite, dans l’ordre : travailler avec les parents et la société civile - notamment sur les questions autour du genre -, avec les chefs d’établissement et encore avec les communautés au niveau local. Il a ici cité la Catalogne qui a fait face à une arrivée massive de migrants : « On a vu l’importance d’instaurer une gouvernance participative en évitant le piège de l’enfermement . »

Autres acteurs qu’il faut impliquer pour réussir des réformes : les institutions de formation - souvent les dernières informées des résultats des recherches, a regretté le chercheur -, les institutions internationales qui vont de plus en plus sur le terrain recueillir des données et les évaluations internationales qui poussent les pays à améliorer leur système.

Taille des classes

Lors de la dernière table ronde, six chercheurs ont ensuite été invités à imaginer, en huit minutes, l’école de 2030.

Eric Charbonnier analyste à l’OCDE, a décrit « dans un monde en pleine mutation », une école où « au delà des connaissances, c’est leur utilisation et de plus en plus de compétences que les élèves devront maîtriser - ils devront être capable de réfléchir, de résoudre les problèmes, de distinguer le vrai du faux, il leur faudra avoir confiance en eux… ». Des pays sont déjà engagés dans cette direction, comme le Canada, ou Singapour, a-t-il précisé, alors que d’autres en restent à une vision centrée sur les disciplines.

Eric Charbonnier a aussi plaidé pour une continuité dans les réformes, pour un système qui cherche à faire réussir tous les enfants sans en laisser au bord de la route « car ce n’est pas une fatalité » et pour une formation de qualité des enseignants.

« Si vous réduisez la taille des classes, sans préparer les enseignants à utiliser des pédagogies innovantes, vous perdez les bénéfices de cette réduction », a-t-il ajouté, dans une allusion transparente à ce qui se passe en France. Mais dans l’atmosphère feutrée de cette conférence ouverte par le ministre Jean-Michel Blanquer, qualifié de « pair » et de « collègue » lors de la clôture, la remarque est restée sans suite...

Education de l’ombre

Mark Bray, professeur à l’université de Hong Kong et spécialiste de la « shadow education » - tous les dispositifs de soutien et d’accompagnement scolaire privé - nous a propulsés dans un monde futuriste où, en 2030, l’école classique serait durement concurrencée par cette « éducation de l’ombre ».

« En hausse depuis dix-vingt ans, la shadow education, dont la Corée est la championne, se développe un peu partout dans le monde et va continuer dans les prochaines années, a prédit le chercheur. En Chine déjà, des jeunes ne font plus que l’école de base pour acquérir les fondamentaux. Puis ils s’inscrivent dans des firmes d’éducation de l’ombre qui, selon eux, les préparent mieux à la compétition dans le supérieur et plus tard dans un monde globalisé. »

Abdel Rahmane Baba-Moussa, secrétaire général de la Confemen (conférence des ministre de l’éducation des pays de la francophonie), originaire du Bénin, imagine, lui, la cohabitation de deux systèmes : une éducation formelle avec les écoles classiques, et une autre informelle, où l’on apprend sur le tas, par l’apprentissage, avec des méthodes alternatives, avec des passerelles entre les deux.

« Il faut diversifier les parcours et arrêter d’emprisonner l’éducation dans la forme scolaire qui laisse beaucoup d’enfants sur les côtés. ».

Confiance coréenne

Ancien vice-ministre de l’éducation en Corée du sud, professeur à la Yeungnam University, Chaechun Gim, a évoqué les volontés de réformes actuelles. Le président a fixé deux objectifs : améliorer la gouvernance, « estimant que le ministère de l’éducation avait trop de droits », et innover davantage afin de rendre les élèves moins passifs.

Pour cela, Séoul a invité l’OCDE à venir étudier le système coréen avant de retenir les directions à prendre. « Nous avons des enseignants excellents, des financements stables, un potentiel de recherche important. Je suis optimiste : d’ici 10 ou 20 ans, cela aura changé en mieux », a conclu Chaechun Gim, montrant la grande confiance en eux des Coréens qui caracolent en tête des évaluations internationales.

Doyenne de l’inspection générale de l’éducation nationale, Caroline Pascal - seule femme parmi les 7 intervenants à la tribune... - a décrit une réforme apaisée, loin des « réformettes partisanes » et des « controverses stériles ». « Nôtre rôle est d’élever le débat éducatif », a-t-elle estimé avant d’appeler à « construire un système éducatif de qualité » qu’elle n’a toutefois pas pu définir.

« Du boulot nous attend » a conclu Jean-Marie de Ketele. Coiffant sa casquette de chercheur, il a alors cité trois « besoins fondamentaux » : « poursuivre des recherches évaluatives sur des objets difficiles à mesurer comme la qualité ou le bien-être », mener des recherches longitudinales, « plus coûteuses mais nécessaires car le temps de la réforme est long », enfin donner des marques de reconnaissance à tous les acteurs. « On n’améliorera pas le système si l’on n’accepte pas les enseignants tels qu’ils sont. Il faut leur envoyer des signes de reconnaissance. »

Véronique Soulé

Extrait de cafepedagogique.net du 17.06.19

 

"C’est l’école qui modifie les réformes" (Colloque "Conditions de réussite des réformes en éducation")

Malgré la diversité des expressions, plusieurs points de consensus se sont progressivement dégagés au cours des trois jours du colloque international sur les "conditions de réussite des réformes en éducation" et la boutade de Jean-Marie de Ketele qui était chargé du "cadrage scientifique" des débats, "c’est l’école qui modifie les réformes" les résume. Il n’y a d’ailleurs pas une bonne façon de réformer puisque les contextes culturels différent, confucéens, anglo-saxons, scandinave, latin, suisse... et qu’on connaît au moins deux grands types de réformes, celles qui sont planifiées en vue d’un changement et celles qui mettent en oeuvre les acteurs de terrain pour résoudre un problème, sans vouloir modifier tout le système. Il faut aussi tenir compte de toutes celles qui se font "à bas bruit", malgré les alternances politiques...

Quoi qu’il en soit, le réformateur doit travailler avec les élèves. Jean-Marie de Ketele insiste, "ni sans, ni contre, ni même pour, avec". Il donne l’exemple de la Corée du Sud qui a instauré un semestre sans évaluation, une mesure qui a amené un bien-être nouveau... Mais il faut aussi travailler avec (ni sans, ni contre, ni pour) les enseignants qui sinon "prennent l’enveloppe, pas le contenu", se contentent des aspects formels de la réforme, avec les cadres et tous ceux qui peuvent jouer les tiers médiateurs, avec les parents, avec la société civile, avec les communautés locales, avec les institutions de formation, lesquelles doivent promouvoir le développement professionnel des enseignants plutôt que la conformité à des standards, avec les chercheurs, avec les institutions internationales...

Il insiste sur le besoin qu’ont tous les acteurs d’être reconnus, acceptés, valorisés pour leurs "capacités distinctives", mais aussi de conduire des recherches longitudinales car le temps de la réforme est un temps long, et les effets produits, positifs ou négatifs, se manifestent plusieurs années après son lancement. Reste aussi à conduire des évaluations qualitatives car certaines dimensions de l’action se prêtent mal aux mesures quantitatives. La question du bien-être est en effet fondamentale, ajoute l’universitaire qui était chargé de la synthèse des ateliers.

Voici d’autres échos des débats.

Les syndicats sont-ils toujours contre les réformes ? Non, explique Nina Bascia (Institut d’études pédagogiques de l’Ontario), ils ont soutenu la réforme en Ontario dans les années 90-95, et combattu celle des années 2000 en Colombie britannique où ils ont intenté un procès au Gouvernement, qu’ils ont gagné, tandis que dans l’Alberta, ils ont commencé par s’opposer avant que ne se mette en place une stratégie démocratique. Rien à voir avec la situation mexicaine, selon Carlos Ornelas (université de Xochimilco) : le syndicat hégémonique mis en place dans les années 40 était totalement corrompu ainsi que le système scolaire lui-même puisque les enseignants, "propriétaires" de leur poste, pouvaient le léguer, le vendre, le louer...

Pour Mark Bray (université de Hong Kong), le phénomène de la "shadow education", dont la Corée est "championne du monde" et dont Acadomia est le symbole en France va grandir. Les familles des classes moyennes et supérieures "se fichent" de l’équité du système.

Sur un autre registre, Abdel Rahamane Baba-Moussa (université de Caen et d’Abomey, Confemen) voudrait voir prise en compte l’éducation non formelle, voire informelle, à côté du système scolaire qui n’arrive pas à élever le niveau général de la population.

Caroline Pascal, doyenne de l’inspection générale de l’Education nationale (avant la fusion prévue avec l’IGAENR, inspection générale de l’administration qui couvre aussi l’enseignement supérieur, l’inspection des bibliothèques et celle de Jeunesse et Sports) s’inquiète du bien-être des élèves et (elle insiste sur le "et") des enseignants. Pour elle, l’adaptation du système scolaire permettra celle des élèves à un monde changeant, mais il serait nécessaire que "le pays indique ses attentes". Se pose aussi la question de l’acceptabilité des réformes et elle parle d’une "ligne de crête".

Alioune Sall (Instituts des futurs africains) évoque un continent qui pourrait connaître trois scénarios, l’un ou rien ne change vraiment, pas de grands progrès mais pas de grande catastrophe, tandis que quelques pays émergeraient, et que d’autres seraient capables de se développer sans sacrifier leurs valeurs.

La question du rôle des gouvernements est revenue à plusieurs reprises. Pour Alioune Sall, certains ont deux visages, ils sont serviles avec les bailleurs de fonds et autoritaires avec les faibles, ce qui rend problématiques les réformes. Pour leur part, les Coréens se demandent s’ils ne pourraient pas remplacer le ministre de l’Education par un "Comité national d’éducation".

Autre question omniprésente, celle du temps de la réforme, parfois pour constater que, tout compte fait, les choses évoluent, parfois au contraire, qu’elles bougent bien peu. Au Mali, depuis la fin de l’époque coloniale, quand seuls les fils des chefs étaient scolarisés, et malgré la parenthèse des années 68 à 91 du pouvoir militaire, la scolarisation des filles progresse. Mais en France, la part des filles dans les filières scientifiques et techniques a très peu bougé, et elle est très variable selon les filières, elle est très faible en informatique notamment, fait remarquer Dominique Epiphane (Cereq) et Patrick Rayou (Paris 8) se demande si les concepts qui fondent les réformes sont "assez forts pour entraîner" les acteurs. On peut d’ailleurs "ne pas appliquer la réforme sans s’y opposer".

Jean-Marie de Ketele fait état du pessimisme de nombreux intervenants qui évoquent "la fatigue des acteurs" pour qui "plus ça change, moins ça change", ou qui voient dans les nouvelles sciences un danger mortel pour l’école, mais il fait "le pari de l’optimisme" en s’appuyant sur "la permanence des acteurs" dont les "micro résolutions de problématiques locales" peuvent, si le pouvoir central y est attentif, produire un "effet macro". Il faut, aussi bien "en haut" qu’en bas "des leaderships forts". Car, ajoute Pierre-François Mourier, le directeur du CIEP qui accueillait le colloque, à des degrés divers, "tous les pays sont confrontés à la même crise de l’école".

Extrait de touteduc.fr du 14.06.19

 

Voir aussi Le colloque du CIEP sur les conditions de réussite des réformes en éducation (Le Café, ToutEduc) (1)

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