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L’interdiction de l’abaya (suite) : - La validation du Conseil d’Etat (Le Monde) - The Conversation - La Ligue - Une tribune dans Le Café

8 septembre 2023

Abaya : le Conseil d’Etat valide l’interdiction à l’école
La plus haute juridiction administrative estime « que l’interdiction du port de [l’abaya et du qamis] ne porte pas une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale ».

Le Conseil d’Etat a avalisé l’interdiction du port de l’abaya dans les écoles, collèges et lycées publics dans une décision rendue jeudi 7 septembre.

La plus haute juridiction administrative avait été saisie en urgence par l’association Action droits des musulmans (ADM) pour obtenir la suspension de cette mesure. Le référé a été rejeté, le juge estimant « que l’interdiction du port de ces vêtements [l’abaya et son pendant masculin, le qamis] ne porte pas une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale ».

Pour les plaignants, l’interdiction de cette longue robe traditionnelle à l’école, annoncée le 27 août par le ministre de l’éducation nationale, Gabriel Attal, « porte atteinte aux droits de l’enfant, car elle vient viser principalement les enfants présumés musulmans, créant ainsi un risque de profilage ethnique à l’école ».

Extrait de lemonde.fr du 07.09.23

 

Débat : peut-on « faire nation » sans sortir des logiques d’humiliation ?

auteur
Sébastien Ledoux
Maître de conférences, historien, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)

« Faire nation » : l’expression a été martelée comme le nouveau « chantier » du président de la République, selon ses mots, lors d’un entretien donné au Point fin août, et en réponse aux émeutes qui ont suivi la mort du jeune Nahel à Nanterre au début de l’été.

[...] Cette éducation à la laïcité dans le domaine scolaire engage par conséquent un enjeu pédagogique pour tous les acteurs éducatifs. Il s’agit d’éviter un discours polarisé sur l’islam, de rappeler le principe de laïcité autour de la liberté de conscience (croire ou ne pas croire), de pratiques religieuses autorisées au sein de l’espace public (en différenciant l’école de l’espace public), et enfin de la neutralité de l’État qui prescrit une égalité de traitement entre les croyants de différentes religions que ce principe protège.

Cet enjeu éducatif et pédagogique de la transmission scolaire de la laïcité pour faire nation se révèle aujourd’hui aussi délicat que nécessaire. En effet, nombre de familles musulmanes ressentent un déficit de reconnaissance notamment de la part de l’institution scolaire. Par ailleurs une étude d’opinion auprès de lycéens a montré en 2021 qu’une majorité d’entre eux approuvent le port de vêtements religieux à l’école (bien au-delà des élèves musulmans) et que les lois sur la laïcité sont jugées discriminatoires envers les musulmans par 37 % d’entre eux.

Extrait de theconversation.fr du 06.09.23

 

Abaya : la Ligue de l’enseignement s’inquiète des démonstrations de fermeté sélectives

Communiqué de presse

La note de service du 31 août 2023 adressée aux cheffes et chefs d’établissement d’enseignement fait entrer « le port de tenues type abaya ou qamis » (sic) dans le périmètre d’application de la loi du 15 mars 2004, au motif que « le port de telles tenues manifeste ostensiblement en milieu scolaire une appartenance religieuse » et, pour cette raison, ne peut y être toléré.

Attachée à l’application d’une loi votée démocratiquement, la Ligue de l’enseignement prend acte d’une décision à laquelle les cheffes et chefs d’établissement trouvent avantage puisqu’elle allège leur part de responsabilité dans l’appréciation des situations qui se présentent à eux.

Cependant, la Ligue de l’enseignement exprime son inquiétude devant les démonstrations de fermeté sélectives en matière de laïcité et de séparatisme. Trois risques surtout lui semblent redoutables.

Les avantages institutionnels et financiers assurant la prospérité d’un enseignement privé dont nul n’ignore le « caractère propre » religieux, le plus souvent catholique, qui contribue à en faire un instrument de sélection scolaire et sociale, ces avantages peineront à convaincre celles et ceux qui en doutent que les divers cultes pratiqués sur le territoire national y jouissent d’un égal respect.

La fermeté laïque toujours réaffirmée à l’adresse des musulmans cache de plus en plus mal l’impuissance à changer un ordre des choses, des réalités sociales qui nourrissent les revendications identitaires. Les tensions que ravivent périodiquement des formes variées de discrimination seront-elles apaisées par une communication qui instrumentalise les peurs et les fantasmes plutôt que de combattre les ignorances et les préjugés ? Étrange République que celle où les décisions concernant un vêtement dont, il y a peu, beaucoup de Français ignoraient jusqu’à l’existence, saturent l’espace médiatique, quand plus de 40 000 enfants dorment comme leurs parents dans une voiture, une caravane ou un squat.

Enfin, l’argument qui met en avant la libération des jeunes filles, leur affranchissement d’une pression ou d’une contrainte subie, s’il mérite assurément être pris en considération, ne saurait avoir une valeur absolue et générale. Il faudrait pouvoir démontrer que, dans tous les cas, le port de tel ou tel vêtement a une signification religieuse et ne résulte pas d’un libre choix. Qui le pourrait ? À désigner ainsi à l’attention publique des jeunes filles qui, trop souvent déjà, ne voient plus dans notre laïcité qu’une multiplication d’interdits, pense-t-on qu’on les persuadera mieux de son caractère essentiellement émancipateur ?

Au lendemain de la création de la Ligue de l’enseignement, en 1867, le ministre de l’instruction publique avait fait sensation en répondant à ceux qui réclamaient que les membres du clergé soient dispensés du service militaire : « le pays ne comprendra jamais qu’avec trois aunes de drap noir ou gris un chef de communauté puisse faire un dispensé militaire ». On aspire à entendre un Victor Duruy du XXIe siècle dire que ce n’est pas le fait de porter ou non « trois aunes de drap noir ou gris » qui menace la République et l’identité nationale.

Extrait de laligue.org du 06.09.23

 

Vêtements contre la laïcité : une histoire interminable

Pour Jean-Claude Bourdin, philosophe et ancien professeur de philosophie, la laïcité et les vêtements, c’est une histoire interminable. « Après le foulard (octobre 1989, déjà !), il y eut le burkini (2016, avec une piqûre de rappel en 2022). Nous avons aujourd’hui l’abaya (et le qamis). Demain, quoi d’autre ? Les babouches ? » interroge-t-il dans cette tribune qu’il qualifie « d’essai d’analyse du discours prohibitionniste » et qu’il signe pour Café pédagogique.

La récurrence de ce thème doit étonner. Certes, il est agité en guise d’écran (éviter de parler de sujets plus graves) et de piège (si vous êtes »pour » vous êtes un mauvais républicain, voire un dangereux « islamlo-gauchiste »). Mais la répétition révèle que si ces prétendues graves attaques contre la laïcité ne cessent pas, malgré la législation sur l’interdiction du port d’objets assimilés à des signes religieux, c’est qu’il y a un problème. Et ce problème pourrait bien être la façon dont les initiateurs de la dénonciation, dès 1989, exposent les choses. Quatre notions organisent les discours pour l’interdiction : la laïcité est remise en cause ; le port de ces vêtements est l’expression d’un prosélytisme agressif ; qui est piloté par des islamistes qui veulent tester la résistance de la République ; les Lumières doivent être notre boussole.

Laïcité
Malgré la qualité et le nombre de travaux en sciences sociales sur la laïcité, il est frappant qu’une erreur de fond ne cesse d’être commise. Je renvoie à l’analyse impeccable faite ici même par Jean Baubérot.

Le ministre Gabriel Attal, après d’autres, parle de l’École comme étant un « sanctuaire ». On peut ironiser sur le recours à un terme religieux pour qualifier une École qui étant laïque est indifférente aux religions et relève donc elle-même d’une institution non religieuse, ni dans son contenu, ni dans sa forme. Parler de « sanctuaire » à propos de l’École dévoile le désir inconscient que la laïcité soit la religion de la République, son credo.

Mais, plus grave, vouloir sanctuariser l’École, vouloir donc que n’y pénètre rien qui la profane, est commettre un contresens sur l’École laïque, sur la République laïque et sur la laïcité. Il faut répéter ceci, pourtant simple : la laïcité à l’École et dans les institutions de la République signifie très exactement que dans les espaces qui sont sous l’autorité de l’État, aucune religion n’est présente au titre dudit État et que l’État ne fonde ses décisions sur aucune croyance religieuse. Ce qui se voit à l’absence de signes religieux dans les bâtiments, à la neutralité des agents qui, en toute rigueur, sont indifférents aux religions, s’abstiennent évidemment de faire du prosélytisme pour leur religion personnelle. Il n’est jamais compris dans ce concept que les personnes qui ont recours aux services et aux institutions de l’État doivent adopter la même conduite que celle des agents, sauf à répondre du respect de « l’ordre public ». Autrement dit, ce qui affirme le caractère laïque de l’École, pour se limiter à ce cas, ce sont les bâtiments, les agents de l’École, les programmes. Il n’y a aucun sens à attendre et exiger des élèves qu’ils adoptent le comportement qui est celui des agents qui respectent ce principe. Les élèves emportent avec eux, venant à l’école depuis la société civile, des traits particuliers qui font le concret de leur vie (famille, religion, ou absence de religion, etc.) et le fond de leur conscience. Que l’École laïque forme le projet d’instruire quiconque en faisant abstraction des particularités des uns et des autres et de conduire tout le monde à exercer son jugement, est sans doute une tâche qu’on peut accepter et saluer. Mais le principe de laïcité n’est pas, n’a jamais été et ne doit pas être un shibboleth, un « mot de passe », un « code » exigé pour entrer à l’École. Il n’est pas attendu des élèves qu’ils soient laïques, si tant est que cette expression ait un sens. En quoi porter un foulard ou un abaya est-il anti-laïque ? Jusqu’à présent personne n’en a fait la démonstration. Leur interdiction, nous dit-on, repose sur le fait que ces accessoires (foulard) ces vêtements sont des signes religieux et que le port de ces signes manifeste une intention de prosélytisme. Signes religieux et prosélytisme sont interdits à l’École. Voyons cela.

Signes religieux et prosélytisme

Un signe religieux est une chose qui est investie de valeur et de signification propres à une religion. Valeur et signification qui existent d’abord pour ceux/celles qui le portent. C’est donc à eux/elles qu’il faudrait poser la question (qu’est-ce que cela représente pour vous ?) et demander pourquoi ils/elles estiment important de le rendre visible. Il est stupéfiant de constater qu’au lieu de leur donner la parole et d’en tenir compte, tout un chacun s’institue spécialiste en sémiologie religieuse et en islamologie. Le caractère complexe a été analysé par Mohamed H. Benkheira dans son livre L’amour de la loi. Essai sur la normativité en islâm, Presses Universitaires de France, 1997. Au début de cette longue histoire, à propos du foulard, on a eu le droit à de véritables conférences sur l’infériorisation de la femme imposée aux jeunes collégiennes françaises. Depuis il semble que ce thème ait été abandonné, sans doute après les études en sociologie qui redressent la pertinence de cet argument. Concernant l’abaya, voici ce qu’écrit Jean Baubérot : « Rappelons que la plupart des autorités musulmanes, notamment les instances comme le CFCM et la Fondation pour l’islam de France (censée conseiller le gouvernement en la matière) ne considèrent pas l’abaya comme étant un « vêtement religieux ». Pour l’institution scolaire, en revanche, elle le devient. L’école, au nom de la laïcité, s’institue donc en instance qui fabrique du religieux. Bref la mise en cause de ce vêtement comme signe religieux repose sur une ignorance et commet le contraire que ce que la laïcité proclame : se mêler des religions et des consciences. En toute rigueur, l’École laïque ne « voit » même pas ce que portent les élèves, elle est y indifférente. Disons plus : la laïcité étant le respect de la conscience, y compris religieuse, elle s’interdit de s’y intéresser et d’en juger les expressions, forcément visibles (un signe non visible est comme un cercle carré). Oui, dira-t-on, mais vous oubliez que le port d’un signe religieux a une finalité extérieure : faire du prosélytisme. C’est-à-dire amener les autres à faire partie de la même confession. Cet argument laisse songeur car il relève d’une psychologie bien fruste des interactions sociales, surtout à l’adolescence, et concernant des accessoires ou des vêtements. Et si la curiosité amène un élève à demander à la personne qui porte un abaya pour quoi elle le fait, eh bien espérons que la réponse lui ait appris quelque chose sur une habitude vestimentaire et sur ses vertus, sur les motivations de celles qui le portent. Chacun en pense après ce qu’il veut. Il faut n’avoir soi-même jamais essayé de faire adhérer un collègue, un voisin, un ami à un parti, un syndicat, pour avancer que porter un foulard ou un abaya est un instrument de prosélytisme.

La menace islamiste

Mais non, vous n’y êtes pas, vous êtes naïf, vous devriez savoir qu’il est bien connu que des forces de l’islam rétrograde, rigoriste et subversif complotent contre la France, sa République, ses valeurs, sa laïcité. Alors qu’il y a des terroristes et des fanatiques assassins dans l’ombre, des jeunes filles en foulard, en abaya, en burkini sur nos plages et dans nos piscines, sont envoyées en commandos pour tester la résistance de la République. C’est pourquoi il ne faut rien céder.

Il faut surtout être sérieux et cohérent. Car s’il est vrai que des islamistes, attachés à notre perte, sont assez forts pour résister aux interdictions légales que la France a multipliées contre le port de certains vêtements et accessoires, tout en préparant de nouveaux attentats, alors les gesticulations du ministre sont dérisoires. Heureusement que nous faisons plutôt confiance aux services de renseignements français, et à la justice qui s’occupe, entre autres, de ceux qui ont été les déclencheurs de l’assassinat de Samuel Paty. Gouverner par la peur est un procédé très ancien et qui marche bien. Les jeunes filles avec foulards et en abaya tombent vraiment à pic pour renforcer l’idée que nous avons besoin d’une poigne pour gouverner ce pays, au prix du respect des libertés publiques et de la liberté de conscience.

Les Lumières

Si l’École doit être un sanctuaire, les Lumières sont notre Livre. L’invocation des Lumières s’adresse à une réalité fictive, un récit dont la 3ème République a eu besoin pour établir sa légitimité, contre une majorité monarchiste, pour faire pièce aux socialismes après la peur suscitée par la Commune, pour donner une justification civilisationnelle à la colonisation et pour réarmer moralement et intellectuellement les Français en vue de récupérer l’Alsace et la Lorraine. L’ennui c’est que les Lumières n’ont pas empêché qu’une Chambre du Front Populaire, amputée il est vrai de ses députés communistes, a voté les pleins pouvoirs à Pétain et signé le décès de la République en faveur de l’ État français, de sa politique de collaboration avec les nazis et de zèle meurtrier antisémite. Le nombre de philosophes et intellectuels français formés à l’École fille des Lumières soutenant Pétain est impressionnant. La grande philosophie, la littérature, la musique allemandes n’ont pas empêché le nazisme. Les Lumières qui sont invoquées rituellement se réduisent à des slogans qui ne coûtent rien : tolérance, démocratie, droits de l’homme, et le fameux « esprit critique ». C’est cet esprit critique qui fait défaut aux arguments des prohibitionnistes. Car si on prenait ces notions au sérieux, on verrait que la laïcité prônée par le ministre Attal, soutenu dorénavant par le PCF et le PS, tourne le dos aux effets de la loi de séparation des églises et de l’État et à la laïcité à l’École défendue par Jules Ferry et d’autres. La laïcité et les Lumières étaient des projets d’émancipation et non de discrimination, non des religions de substitution. La laïcité est un régime juridique de séparation des normes, religieuses d’un côté, de l’autre … laïques. En aucun cas elle n’est un « état d’esprit », une « morale » à appliquer, une obligation faite à la conscience de croire.

Ces propositions de clarification seront sans doute sans effet sur la politique du gouvernement et sur l’opinion de la plupart des partis, sauf la FI et EELV — qui sont évidemment soupçonnés de faiblesse vis à vis de l’islamisme politique. Que faire alors ? Sur le terrain de l’École, si les comportements vestimentaires deviennent un « problème » (par les Rectorats, des parents, la presse de droite, les médias Bolloré), et qu’il faut « prendre des mesures », on peut suggérer d’agir avec tact et discrètement, afin de dégonfler ce qui n’aurait jamais devenir une énième affaire, et passer à ce qui compte vraiment à l’École laïque, s’instruire, apprendre à exercer son jugement, à comprendre, à ne pas croire aveuglément n’importe quelle autorité, à douter, à chercher la vérité, à aimer les choses belles.

Jean-Claude Bourdin
Ancien professeur de philosophe à l’Université de Poitiers

Extrait de cafepedagogique.net du 0809.23

 

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