Le recteur Daniel Bloch fait le bilan des années Blanquer : (2) Le collège, l’orientation et la découverte des métiers (ToutEduc)

1er août 2023

Éducation nationale : que restera-t-il des années Blanquer ? Second chapitre : le Collège (D. Bloch)

Le recteur Daniel Bloch propose aux lecteurs de ToutEduc un bilan des "années Blanquer" en plusieurs volets. Voici le deuxième. Selon la formule traditionnelle, les opinions qui y sont exprimées n’engagent que leur auteur.

Pap Ndiaye, successeur de Jean-Michel Blanquer, avait porté sur le Collège un jugement sans appel. Le Collège lui apparaissait comme l’"homme malade du système éducatif". Notre Collège est-il véritablement mal-en-point ? Et en quoi et pourquoi la politique menée en la matière par Jean-Michel Blanquer aurait-elle échoué ?

Afin de répondre à la première question, il est pertinent de comparer les compétences de nos élèves, à la sortie du collège, avec celle des élèves des collèges des autres pays de l’Union européenne, ce que permet le dispositif PISA de l’OCDE. Il apparaît alors que notre pays se situe en milieu de classement. Rappelons qu’il se situe aux tout derniers rangs à la sortie de l’École primaire : une belle remontée à porter au crédit du Collège, qui ne serait donc pas si malade que cela. Il nous faut pourtant affiner cette première analyse : cette position médiane, stable depuis le début des années 2000, résulte d’un double mouvement : d’un côté, l’élévation du niveau des "meilleurs" élèves, et de l’autre la détérioration du niveau des moins "bons"* d’entre eux, de ces élèves qui sont pour l’essentiel issus de milieux défavorisés. Avec des conséquences, économiques mais tout autant sociales, dévastatrices. À cet égard, le collège est en effet mal-en-point : 20% des élèves, sont, à l’issue du collège, loin d’avoir les compétences que l’on pourrait en attendre, avec en conséquence, en ce qui les concerne, des probabilités de poursuite d’études réussies jusqu’à un baccalauréat extrêmement réduites. Même si ces perspectives sont plus favorables dès lors qu’il s’agit de préparer un CAP, moins exigeant. Mais trop nombreux sont ceux qui demeurent au bord du chemin. La mise en place par Jean-Michel Blanquer, d’un dispositif permettant à des collégiens de repartir du Collège, "Devoirs faits" se heurte malheureusement au sentiment d’impuissance des intervenants face aux élèves en grandes difficultés**. Même s’il est utile pour les autres. On ne saurait, par ailleurs, faire grief à Jean-Michel Blanquer d’avoir tenté de développer les classes de grec et de latin, bilingues ou internationales. Mais l’on n’y retrouve guère d’élèves issus de milieux défavorisés.

La question du Collège n’a pas été au cœur des réflexions conduites rue de Grenelle : par exemple, sur les 336 rapports commandés à l’Inspection générale de l’éducation, du sport et de la recherche (IGESR) et achevés au cours de l’année scolaire 2021-2022, un seul – non publié- se rapporte au Collège, et il ne permet pas de tracer l’état des lieux.

La question des élèves en difficulté au collège n’est pas nouvelle. C’est ainsi qu’en 1987 avaient été créées des 4èmes et 3èmes à option technologique en collège et des 4èmes et 3èmes à option professionnelle en lycée professionnel afin de mettre fin aux sorties en fin de cinquième. Avec des effectifs réduits : pas plus de 18 élèves par classe. Et, pour les élèves de ces classes optionnelles, tous volontaires, rassemblant 15 % des effectifs de 3ème, le statut de collégien. Comment l’objectif 80 % au niveau du baccalauréat aurait-il pu être atteint, alors que 30 % des élèves étaient, de fait, exclus du Collège, sans la moindre chance d’atteindre le baccalauréat ? Les 4èmes et 3èmes technologiques sont supprimées en 1996 par François Bayrou, trop coûteuses, et les 4èmes et 3èmes professionnelles, fermées en 1999 par Ségolène Royal, au nom de la mixité sociale. Il n’en restera plus en 2003 dans l’enseignement public. Coïncidence ou non, le niveau des élèves, en fin de 3ème qui s’était amélioré en même temps que ces classes optionnelles étaient introduites, s’effondre, cependant que des structures "sauvages" se créent, au sein des collèges, sur initiatives locales, ces structures rassemblant les élèves les plus en difficultés.

En 2002, Jean-Luc Mélenchon, encore ministre délégué à l’enseignement, se prononçait pour la réintroduction des classes de 4èmes et 3èmes technologiques dans les Lycées des métiers, rassemblant formations technologiques et professionnelles, qu’il venait de créer, mais aussi des classes de 3èmes de découverte professionnelle en lycée professionnel***. Il s’agissait, pour lui – qui avait enseigné en lycée professionnel - de prendre appui sur les professeurs de lycée professionnel pour proposer aux élèves un mode pédagogique alternatif, tout en maintenant l’objectif d’un tronc commun de savoirs fondamentaux, sanctionné par le même brevet d’études de fin de collège. Ni l’usine à 14 ans, ni la pensée unique. Ces propositions lui valent d’être traité par certains sociologues de "social-traitre . Pour lui, le "Collège unique" ne l’est que par le fait qu’il impose un modèle pédagogique dominant et des contenus calés sur ceux des lycées d’enseignement général. Ce qui, pour certains élèves, constitue un véritable supplice. Il n’aura cependant pas le temps de mettre son projet en exécution.

Il faudra attendre 2005****, et le résultat d’expérimentations probantes, pour que ces troisièmes de découverte professionnelle se développent, lentement, dans l’enseignement public*****, mais plus rapidement dans l’enseignement privé. L’enseignement agricole n’avait jamais de son côté fermé ses 4ème et 3ème de découverte professionnelle. Elles n’accueillent ainsi aujourd’hui, ensemble, qu’environ 45 000 élèves - à peine plus de 5% des élèves de troisième - alors qu’existe une importante demande non satisfaite.

Ces classes de découverte professionnelle constituent-elles des éléments – provisoires - de solution, des éléments d’une médecine d’urgence ? Sans doute, sous condition de revenir aux origines : il ne s’agit pas pour ces classes de préparer directement à un métier, et ce dès 14 ans - un marqueur de droite – comme en avait sans doute l’intention Jean-Michel Blanquer, en modifiant leur intitulé, lorsqu’elles deviennent, en 2019, des 3ème prépa-métiers - mais bien de mettre en avant des démarches pédagogiques alternatives – du type de celles que proposait Jean-Luc Mélenchon en 2002.

Pour certains, leur existence pose question. Ainsi, dans son avis du 8 juin 2016, le Conseil national de l’évaluation du système scolaire (CNESCO) avait affirmé que ces classes étaient "stigmatisantes" et appelait en conséquence à les "fermer d’urgence". Sans que l’on sache sur quelles observations concrètes avait reposé cet avis. L’Inspection générale, tout au contraire, dans un rapport remis en 2015 au ministre de l’Éducation nationale en avait souligné les résultats, conformes à ce qu’attendait d’elles Jean-Luc Mélenchon en 2002. La stigmatisation élèves en grandes difficultés était celle qu’ils subissaient au collège, avant d’accéder en 3ème de découverte professionnelle. Pas dans cette classe.

"La majorité des élèves rencontrés est satisfaite de leur passage en 3ème préprofessionnelle. Tous ont vécu difficilement les années au collège. Pour certains, l’entrée au collège a correspondu à une fracture : jusque-là le parcours scolaire était plutôt bien vécu mais les difficultés liées à l’entrée en classe de sixième n’ont pas été surmontées alors que, pour d’autres, les soucis sont apparus progressivement. Mais dans tous les cas, on observe une mise à l’écart de l’élève, un sentiment de dévalorisation amplifié par certaines remarques ou attitudes d’enseignants, et l’apparition de comportements déviants (absences, perturbations de cours). Les élèves ne souhaitaient plus rester au collège et ont accueilli ce dispositif avec intérêt. La classe de 3eme PP (Prépa-pro) crée une véritable rupture (accentuée par une implantation en lycée professionnel) avec leur ancien environnement : cela leur permet concrètement de prendre conscience d’entrer dans un nouveau dispositif et de prendre un nouveau départ. Les élèves sont très lucides sur leurs parcours et leurs changements. Ils expliquent comment la bienveillance des enseignants leur permet d’oser dire leurs difficultés, même importantes ou anciennes, et qu’en comblant ainsi leurs manques, ils comprennent mieux et reprennent goût à avoir envie de réussir. Un élève d’une classe de 3ème préprofessionnelle installée en collège interroge les inspecteurs généraux : "pourquoi n’étaient-ils (les enseignants) pas comme cela en quatrième ?".

S’il n’existe malheureusement pas de suivi, au niveau national, des trajectoires de ces élèves au-delà de la classe de troisième – preuve du manque d’intérêt qu’elles suscitent - les quelques études longitudinales, comme celle conduite à Clermont-Ferrand avec un suivi sur 6 ans d’une cohorte d’élèves - témoignent également de leur réussite, avec, pour la majorité des élèves, au niveau national, des poursuites d’études jusqu’au baccalauréat professionnel, alors que d’autres, moins nombreux, s’orientent vers un CAP, et même pour quelques-uns vers un baccalauréat technologique. Jusqu’au BTS parfois.

Un témoignage éclairant portant sur le fonctionnement même de ces classes est fourni par l’académie de Nice : "Le choix académique de les implanter seulement en lycée professionnel permet de s’appuyer sur l’expertise des PLP (les professeurs de lycée professionnel) et de recourir aux plateaux techniques des établissements pour la découverte professionnelle. Les taux de pression généralement élevés pour entrer dans ces classes ne permettent pas d’y accueillir tous les élèves qui y trouveraient un bénéfice […]. Les équipes pédagogiques y sont globalement stables, investies et volontaires. Les professeurs qui accueillent ces élèves, après la classe de troisième, en CAP et en Bac Pro, notent la plus-value apportée par ce dispositif. Les élèves sont remobilisés et bien préparés à leur poursuite d’études dans la voie professionnelle. Au regard de la fragilité des élèves accueillis dans ces classes, les taux de passage vers les 2nde professionnelles dénotent une orientation ambitieuse. Quelques élèves, ayant retrouvé confiance en eux, s’orientent en 2nde générale et technologique. Les élèves qui se sont orientés en seconde professionnelle ont été affectés dans une spécialité conforme à leur premier choix, à près de 90 %. On note des taux plus faibles, voisins de 55% pour les CAP, compte tenu du nombre réduit de classes de CAP dans l’académie."

Satisfaction des élèves, mais aussi des enseignants. Certes, ces classes ne sont pas des modèles de mixité sociale. Elles peuvent en raison de cela, faire l’objet d’un anathème, tel celui lancé par le Cnesco. Pourtant ces classes conduisent nombre de ceux qui ont pu y accéder à une meilleure intégration sociale pour le reste de leur vie.

Une réforme de l’enseignement professionnel est en cours. Elle conduira à la fermeture de formations pour lesquelles l’accès des diplômés à un emploi est le plus difficile. Et donc à des professeurs de lycée professionnel en excèdent dans leur discipline. Une aubaine : mettre à profit leurs compétences pour donner un second souffle aux 3èmes de découverte professionnelle. Et ainsi fournir une seconde chance aux élèves, au sein de l’Éducation nationale. Sans avoir à chercher ailleurs.

* Daniel Bloch, L’enseignement professionnel : une priorité. Terra Nova, décembre 2018.

** Devoirs faits. IGEN-IGAENR-Note-2019-055-Devoirs-faits_1216935 (1).pdf

*** Manifeste pour une école globale. La République sociale, L’Harmattan, 2002.

**** Daniel Bloch, Découverte professionnelle en classe de troisième, Office national d’information sur les emplois et les professions, juin 2005.

***** Daniel Bloch. Une histoire engagée de l’enseignement professionnel, Presses universitaires de Grenoble, 2022.

Extrait de touteduc.fr du 31.07.23

Répondre à cet article