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Compréhension vaut mieux qu’évaluation, par Marc Bablet

5 décembre 2019 Version imprimable de cet article Version imprimable

Compréhension vaut mieux qu’évaluation

Le blog de Marc Bablet

On continue d’explorer des alternatives aux politiques éducatives prônées actuellement par un ministre qui se décrédibilise chaque jour par des déclarations de communicant… Il convient en particulier de remettre en question la conception dominante de l’évaluation qui repose sur des conceptions de l’humain, des apprentissages scolaires et du management erronées.

Mise en garde sur l’évaluation des établissements scolaires

Dès la fin des années 1970, une nouvelle conception de l’éducation comme recherche de la performance amène l’apparition de multiples évaluations qui vont se développer d’une manière très peu maîtrisée. Dès 1977, Guy Berger, grand spécialiste des sciences de l’éducation s’interroge dans un article de la revue « Pour » malheureusement épuisée sur « Qu’est ce qui nous prend à évaluer ? ». Vingt ans plus tard, avec son complice, Jacques Ardoino, il va proposer de réfléchir au passage « D’une évaluation en miettes à une évaluation en acte » en prenant comme point d’appui un travail d’analyse de la situation universitaire. Dans un compte rendu de cet ouvrage, Jacky Beillerot indique le sens de la démarche : « Les apports principaux de ce livre sont doubles : d’une part les auteurs reprennent et établissent leur distinction entre contrôle et évaluation, trop souvent confondus. Le premier terme, assujetti à la logique de la preuve et à la recherche de la conformité, n’a rien à voir avec le second qui représente une analyse de la complexité et met en jeu la question du sens (des actions et des institutions). La différence des deux termes apparaît encore dans la conclusion générale lorsqu’il est souligné que l’évaluation, pour mériter son nom, nécessite que la totalité du dispositif concerné soit en évolution, que celle-ci soit négociée et enfin qu’il soit perceptible pour tous que l’évaluation a pour fin son inachèvement. »

Au moment où l’on va développer l’évaluation des établissements, il est important que les responsables veillent à ces principes car pour l’instant on voit surtout les risques des propositions faites comme il apparaît dans le texte de présentation du site ministériel : « La loi confie au Conseil d’évaluation de l’École la définition du cadre méthodologique et des outils du futur dispositif d’évaluation et en fixe les grands principes : deux phases pour l’évaluation, auto-évaluation et évaluation externe ; régularité dans le temps ; publicité. La mise en œuvre sera placée sous la responsabilité des recteurs d’académie qui devront en rendre compte au futur conseil. »

Si l’on peut apprécier que soit encouragée l’auto-évaluation, qui permet aux acteurs des établissements d’estimer leur travail, selon des principes qu’ils partagent, et d’envisager les voies et moyens de son amélioration, on doit être très circonspects vis-à-vis de ce qui est envisagé comme « publicité » qui fait clairement craindre concurrence et compétition entre établissements alors que l’on sait l’importance de leur complémentarité et coopération. En outre, le fait que l’évaluation soit confiée aux recteurs laisse penser que le travail d’appui et d’aide à l’établissement, conduit par les IA et Recteurs, ne sera pas inclus dans le processus évaluatif. Or chacun de ceux qui travaillent dans les établissements ou à leurs côtés savent bien que le contexte institutionnel de la vie des établissements a aussi une incidence sur ce qu’ils peuvent réussir ou non. La façon dont on les dote, dont on les aide à monter ou non des formations, la façon dont on les aide ou non lors des situations de crise, la façon dont on les aide vis-à-vis de personnels en difficulté, tout cela a des incidences sur leur fonctionnement. Cela fera-t-il partie de l’évaluation ?

Si l’on suit l’idée d’une évaluation véritablement globale des établissements, il faut aussi que cette évaluation permette de dire explicitement quelque chose du management de l’établissement. Les personnels de direction ont-ils été concertés dans ce sens ? Peuvent-ils adhérer à une conception pertinente du management au regard de l’action éducative. Je reprends ci-après un passage que j’ai déjà donné l’an dernier sur le management qui permet aux équipes de progresser dans leur action : On peut se tourner vers les travaux de la psychologie sociale des groupes. Je propose ceux de Haslam et al. The new psychology of leadership. Identity, Influence and Power. New York Psychology Press (2011) que je n’ai pas lu mais qui est cité par le « traité de psychologie sociale » De Boeck 2013 et par d’autres ouvrages spécialisés. Ces auteurs identifient quatre facteurs qui permettent de parler de leadership effectif (c’est-à-dire réussi) sur un groupe :

correspondre au prototype du groupe, à son identité sociale, être perçu comme « l’un des nôtres »,
agir dans le sens des valeurs et des intérêts du groupe,
ne pas se contenter de l’identité déjà là du groupe mais constamment repréciser le sens du « nous »,
traduire dans la réalité sociale les aspirations du groupe.

Autrement dit, il est attendu du « leader » ou pilote qu’il représente le pouvoir du groupe et non qu’il ait du pouvoir sur le groupe. Cela rejoint les aspirations que l’on entend souvent actuellement à être davantage associés à la mise en œuvre démocratique des politiques publiques. Cela rejoint aussi le fait que l’on attend des dirigeants qu’ils aient une attitude exemplaire. On voit en effet bien, que, partout, les leader sont mis en cause car ils ne jouent par le rôle attendu d’eux en échange de leur "domination" : respect, protection et image positive du collectif.

Si l’on revient à la citation que je donnais en ouverture : « l’évaluation, pour mériter son nom, nécessite que la totalité du dispositif concerné soit en évolution, que celle-ci soit négociée et enfin qu’il soit perceptible pour tous que l’évaluation a pour fin son inachèvement. » Il reste à se dire que le sens de l’évaluation des établissements, ne saurait être de déterminer des niveaux de performance, de classer et de mettre en concurrence. Tout au contraire, il s’agit de comprendre comment fonctionnent les établissements dans toutes leurs dimensions et de déterminer ce qui peut avoir une incidence positive sur leur fonctionnement. Cela suppose des procédures d’évaluation pensées conjointement par les acteurs et leurs évaluateurs dans des perspectives de débat démocratique renouvelé à chaque évaluation dans une logique d’enquête propre à chaque établissement. Bien loin d’un dispositif unique proposé par quelque conseil que ce fut.

Évaluer les performances des élèves ou comprendre les besoins des élèves

Sur l’analyse des résultats aux évaluations de CP et CE1, j’adhère, comme souvent, à ce que dit Paul Devin sur son blog ainsi qu’à ce que dit Roland Goigoux.

J’ajoute à leurs analyses que quand on regarde les principaux écarts entre REP+ et hors EP ou privé, on observe que les plus grands écarts concernent la compréhension des mots ou des phrases lues par les enseignants. Si le ministre était cohérent avec cette observation, il proposerait que l’enseignement en milieu populaire travaille la question de la compréhension en priorité… Hélas le livre Orange reste, « urbi et orbi » (ceci pour dire le caractère quasi religieux de la pensée dominante et le risque de déboucher sur des excommunications en conséquence), l’expression de la pensée officielle en la matière. Cela pour rappeler que l’on peut faire des évaluations et n’en tirer aucune conséquence.

Les évaluations que l’on nous propose permettent d’observer des performances dans des domaines très limités et non véritablement des compétences. En outre pour en faire quelque chose d’utile dans l’enseignement, en prévention des difficultés des élèves de milieux populaires, comme j’ai eu l’occasion de le proposer dans le billet précédent, il faut aller bien plus loin dans l’analyse des travaux conduits par les élèves. Il faut les observer au travail, il faut les écouter quand ils sont invités à expliquer pourquoi ils donnent telle ou telle réponse.

Ainsi l’évaluation peut-elle avoir deux fonctions utiles à l’enseignement :

comme évaluation formative pour chaque élève, elle contribue à permettre à l’élève de faire évoluer ses apprentissages en l’éclairant sur ce qu’il est entrain de faire quand il apprend ; j’ai déjà eu l’occasion de mettre l’accent sur l’intérêt du dispositif « apprenance », mis en œuvre dans l’académie de Grenoble.
comme évaluation auto évaluative pour l’enseignant, elle lui permet de faire évoluer son enseignement pour permettre de faire évoluer les apprentissages de ses élèves en prenant mieux en compte leurs besoins dans une perspective préventive qui vaut mieux qu’une perspective de remédiation. On peut voir des perspectives pratiques de ce type chez certains de nos collègues suisses qui réfléchissent à la manière d’évaluer collectivement dans des discussions professionnelles entre enseignants à partir de problèmes qui se posent effectivement dans leur pratique de l’enseignement.

Ainsi passe-t-on d’une conception de l’évaluation comme contrôle de conformité d’un attendu (qu’il s’agisse d’une norme établie dans un programme ou une programmation ou d’une moyenne, établie suite à des épreuves constituées en statistiques) à une conception de l’évaluation comme compréhension de ce que l’on observe du travail des élèves et des enseignants par les enseignants eux-mêmes aidés dans une démarche formative qui fait d’eux le cœur de leur métier.

Si l’on lit aujourd’hui chez Matthew Crawford ( Contact) ou sous la plume d’Arthur Lochmann (La vie solide) le souhait d’un retour au métier comme ensemble de règles imposées par la matière même du travail de transformation et par conséquent le sens donné à l’action dans la durée, on peut espérer que ce qui permet de donner une certaine joie du travail bien fait, une certaine sérénité dans une action sure d’elle, soit aussi applicable au travail d’éducation qui requiert une conception humaine débarrassée des urgences imposées par des conceptions néo libérales au profit d’une conception sociale et humaniste du métier qui est en totale contradiction avec les orientations actuelles incarnées par le ministre Blanquer.

Extrait de blogs.mediapart.fr/marc-bablet du 04.12.19

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