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La Cour des comptes et l’enseignement dans les Drom : "adapter l’éducation prioritaire aux réalités locales voire y substituer un dispositif spécifique" (Le Café, ToutEduc)

14 décembre 2020

La Cour des comptes pour dérèglementer l’enseignement dans les DROM
"Ca coûte cher et ça marche pas bien". La formule du sénateur Gérard Longuet résume finalement assez bien le rapport de la Cour des comptes sur "le système éducatif dans les académies ultramarines" c’est à dire celles des Antilles, la Guyane, La Réunion et Mayotte. La Cour pointe le surcoût des enseignants lié à la majoration de vie chère et à un pourcentage d’enseignants hors classe beaucoup plus élevé dans certains départements. Plus désagréable encore : il souligne l’écart entre les taux de réussite aux examens qui sont comparables à la métropole et les résultats des évaluations (du CP à la journée de défense) qui montrent un très fort écart de niveau avec la métropole. La solution de la Cour pour améliorer l’enseignement dans les DROM c’est la déréglementation. Il faut laisser les recteurs s’affranchir des cadres réglementaires pour le recrutement et la paye des enseignants. Et substituer un dispositif local à l’éducation prioritaire.

5 académies bien différentes

Présenté devant la Commission des finances du Sénat le 10 décembre, le rapport de la Cour des comptes sur les académies ultra marines (Martinique, Guadeloupe, Guyane, Réunion et Mayotte) pose effectivement des questions gênantes.

Cet ensemble de 5 départements peut en fait être divisé en 2 catégories. Martinique, Guadeloupe et La Réunion ont une population scolaire sur le déclin et par suite un encadrement enseignant supérieur aux besoins. Ce sont aussi des académies attractives pour le recrutement enseignant. A l’inverse la Guyane et Mayotte ont une population scolaire en explosion, peu francisée et a du mal à recruter des enseignants. Dans ces deux académies un nombre important d’enfants n’est toujours pas scolarisé : 5000 au moins à Mayotte, 10 000 en Guyane. La proportion d’enfants qui n’a pas le français pour langue maternelle est estimée à 70 % en Guyane et serait plus importante encore à Mayotte. Le taux de PCS défavorisés est très élevé : 40% en moyenne en France et en Martinique, 46 en Guadeloupe, 60 à La Réunion, 67 en Guyane et 71 à Mayotte.

Les établissements scolaires ont des vécus très différents selon les départements. Dans les 3 départements des Antilles et La réunion, le nombre d’élèves par classe est au standard métropolitain. C’est très différent à Mayotte où, en plus, on pratique l’enseignement alterné : les élèves viennent soit le matin soit l’après midi ce qui génère un nombre d’élèves par établissement très important. Il y a encore d’autres particularités comme la difficulté des transports en Guyane alors que les internats sont très rares. C’est un facteur de décrochage quand il faut aller au collège.

L’Etat met des moyens dans ces départements : un peu plus de 4 milliards. Le cout moyen d’un élève des DROM est nettement plus élevé qu’en métropole : 3790€ pour le premier degré en métropole, 5270 en Guyane, 5500 en Guadeloupe, 5140 à La Réunion, 6300 en Martinique.

Les examens ne reflètent pas le niveau réel

Revenons au "Ca coûte cher et ça marche pas bien". Ce qui justifie ce cri du coeur ce sont les résultats aux évaluations. Officiellement les taux de réussite aux diplômes sont équivalents à ceux de métropole. 87% de réussite au brevet en métropole, 86 en Martinique, 82 en Guadeloupe et La Réunion, 75 en Guyane et un taux inconnu a Mayotte. Notons que le taux d’accès est de seulement 63% en Guyane et inconnu à Mayotte. Au bac général 91% de reçus en métropole, 89 à 92 dans les Antilles et La Réunion , 85 en Guyane et 73% à Mayotte. Mais à Mayotte un élève sur deux (60%) n’a pas accès au bac et 1/4 en Guyane contre environ 15% dans les autres DROM.

N’en déplaise à la Cour on a là un facteur pour expliquer le décalage avec les évaluations. Mais l’écart est tellement fort qu’il reste de l’inexpliqué. Parce qu’aux évaluation de CP 22% des enfants ont des difficultés de lecture en métropole et autant à La Réunion et en Martinique mais 41% en Guadeloupe, 47% en Guyane et 55% à Mayotte. En 6ème la maitrise du français est insuffisante pour 13% des collégiens français mais 21 à 29% dans les Antilles et La Réunion , 44% en Guyane et 75% (!) à Mayotte. On retrouve ces taux aux tests des Journées défense citoyenneté. Le taux d’illettrisme est de 51% à Mayotte par exemple. Parmi les recommandations de la Cour il y a la demande d’explications adressée à l’Education nationale sur ces écarts.

Prof bashing

"Il y a le Hors classe et le hors la classe". La formule, pas très gracieuse, est du président Louis Gautier de la Cour des Comptes. Si l’enseignement coûte si cher c’est, pour la Cour, à cause des enseignants.

Les enseignants des DROM bénéficient d’indemnités spéciales qui augmentent leur cout. Certains départements sont aussi entièrement en éducation prioritaire. La Cour estime qu’un certifié ayant 5 ans d’ancienneté perçoit net 49 000€ à Mayotte, 40 000 en Guyane soit nettement plus qu’en métropole (27 000€). De plus certaines académies attractives (Antilles Réunion) comptent un nombre très élevé d’enseignants en fin de carrière.

Les enseignants coutent trop cher estime la Cour qui leur trouve aussi bien d’autres défauts. Ils sont "peu impliqués dans la formation". Surtout la Cour dénonce un nombre important de journées d’enseignement perdues "à reconquérir" mais qu’elle ne peut estimer. "En sus des absences non remplacées des enseignants, d’autres facteurs spécifiques à l’outre-mer augmentent le nombre de jours d’enseignement perdus liés aux conditions climatiques et sanitaire et à l’adaptation du calendrier scolaire aux fêtes locales (le carnaval, par exemple, n’est pas sans effet dans les Antilles où il s’étend sur plus d’un mois). Les conflits sociaux ont également un impact significatif mais non objectivable car le ministère de l’éducation nationale n’établit pas de statistiques par académie. Cependant, les réactions de l’opinion publique, au premier rang desquelles celle des parents, témoignent du malaise et du mécontentement. Par ailleurs, les spécificités géographiques de ces territoires font qu’un mouvement social, qu’il soit propre à l’éducation nationale ou non, peut facilement bloquer les accès à un grand nombre d’établissements scolaires (les deux autres académies ultramarines ne sont pas épargnées par ces phénomènes). Au total, il est indéniable que l’élève scolarisé dans ces trois académies pourtant anciennes reçoit un nombre de jours d’enseignement inférieur à la moyenne des élèves de métropole". La Cour dit aussi que les chefs d’établissement sont laxistes dans l’attribution des autorisations d’absence, qu’il y a des habitudes de ne pas travailler le vendredi et/ou le mercredi après midi.

Dérèglementer

La solution proposée par la Cour c’est la déréglementation. "Les règles nationales de gestion des personnels, en particulier enseignants, prévalent sur les adaptations : hormis dans le premier degré à Mayotte, le recrutement des enseignants se fait selon les règles du droit commun et les mécanismes d’affectation en outre-mer ne permettent pas de pourvoir tous les postes. Le dialogue de ces académies avec le ministère ne fait pas une place suffisante aux spécificités locales : il reprend à l’identique les priorités ministérielles de facto difficilement applicables (les rythmes scolaires à Mayotte, par exemple), des difficultés localement très importantes (la question linguistique en Guyane) n’y sont pas traitées. L’éducation prioritaire, qui est massivement utilisée, ne semble plus l’outil approprié : outre les limites inhérentes à ce dispositif (déjà relevées par la Cour dans son évaluation de politique publique), la délimitation du périmètre et l’intensité de l’effort dans les Antilles et à La Réunion semblent davantage un produit de l’histoire qu’une adaptation réaliste au contexte".

La Cour demande une adaptation du dispositif éducatif variable selon les difficultés des académies. C’est ce que commence à faire le ministère avec le concours spécifique de Mayotte dans le premier degré. A partir de 2021 il y aura aussi un capes particulier à Mayotte et il y en aura peut etre aussi un en Guyane. Devant la Commission des finances du Sénat, E. Geffray, Dgesco, a évoqué un plan de préprofessionnalisation en Guyane (200 postes). En Guyane il est question de recruter des enseignants certifiés avec une titularisation plus longue.

"Les difficultés à pourvoir certaines compétences devraient pousser le ministère, comme il s’y emploie pour les concours dérogatoires d’enseignants à Mayotte aujourd’hui et en Guyane demain, à assouplir les règles de recrutement ; le niveau d’attractivité des académies devrait peser davantage dans l’octroi d’avantages spécifiques (financiers, évolution de carrière, autres) qu’il s’agisse de les limiter ou au contraire de les renforcer", estime la Cour.

Cela concerne en premier l’éducation prioritaire. On sait que la Cour a publié un rapport demandant une réforme de l’éducation prioritaire allant dans le sens de ce que prépare le ministre. Pour les DROM il invite à récupérer les moyens pour les utiliser autrement. "La même démarche modulée devrait concerner les dispositifs existants, surtout l’éducation prioritaire. Une révision en profondeur s’impose pour revoir l’allocation des moyens entre les cinq académies ultramarines, éviter d’appliquer uniformément la règle des heures de pondération qui consomme des heures précieuses sans effet prouvé, trouver des modalités d’action de terrain plus réalistes en donnant aux recteurs de nouvelles marges de manoeuvre pour affecter les moyens. Dans les deux académies où l’éducation prioritaire est omniprésente (Mayotte et Guyane), le ministère devrait redéployer les importants moyens qu’il distribue au titre de l’éducation prioritaire selon des procédures détachées d’une simple réplication des règles métropolitaines, aux mains des recteurs".

La Cour fait finalement 11 recommandations. Deux sont des demandes d’explication sur l’écart entre évaluations et examens et sur le nombre de jours perdus. La Cour demande aussi la révision du plan de remplacement peu efficace. Les autres invitent à une nouvelle gestion : "adapter l’éducation prioritaire aux réalités locales voire y substituer un dispositif spécifique" ; intensifier l’adaptation des concours de recrutement.

François Jarraud

Le rapport "Le système éducatif dans les académies ultramarines", 10.12.20

Extrait de cafepedagogique.net du 11.12.20

 

Le système éducatif dans les académies ultramarines doit s’adapter encore plus aux réalités du terrain (Cour des comptes)

"Ça coûte cher et ça ne marche pas très bien !", a résumé Gérard Longuet, le sénateur de la Meuse, lors de l’audition, ce jeudi, par la commission des finances du Sénat, de Louis Gauthier, président de la troisième chambre de la Cour des comptes et d’Edouard Geffray, DGESCO, à propos du système éducatif dans les académies ultramarines. Louis Gauthier a présenté le rapport de la Cour, suite à l’enquête sur l’organisation, le fonctionnement, le coût et les résultats du système scolaire à la Martinique, la Guadeloupe, la Réunion, la Guyane et Mayotte réalisée à la demande de la commission des finances du Sénat. Il a d’abord souligné les caractéristiques communes à ces académies, notamment géographiques et socio-économiques, et les différences tenant à la taille, au niveau de vie, à la démographie ou au plurilinguisme.

Des résultats insuffisants

La Cour remarque que les résultats scolaires sont difficiles à apprécier car différents selon les modes d’évaluation des acquis. Ainsi, "si les taux d’accès au brevet et au baccalauréat se sont améliorés et, pour La Guadeloupe, la Martinique et la Réunion, sont très proches des moyennes nationales, les évaluations de niveau montrent des écarts considérables". Par exemple, en moyenne nationale, 13,3% des élèves qui entrent en 6e ont une maîtrise insuffisante ou fragile du français, ils sont 21,5% à la Réunion, 25% à la Martinique, 28,7% en Guadeloupe, 44,2% en Guyane et 75,4% à Mayotte.

Autre constat : "le coût annuel du système scolaire dans les cinq académies ultramarines s’élève à un peu plus de 4Mds pour le seul ministère de l’éducation nationale. Rapporté au nombre d’élèves, il est supérieur d’environ 30% à la moyenne nationale." Pour la Cour, "cette différence s’explique principalement par les sur-rémunérations versées aux agents titulaires affectés en outre-mer" mais aussi à "un effort particulier consenti pour étendre le dispositif d’éducation prioritaire à environ la moitié du territoire en Martinique et à la Réunion et à la quasi-totalité de Mayotte et de la Guyane". Louis Gauthier estime que "cette généralisation en a banalisé les effets alors que la mise en œuvre de dispositifs spécifiques eût été une voie plus innovante et mieux adaptée".

Des difficultés spécifiques

L’adaptation aux réalités du terrain est sans doute le maître mot du rapport de la Cour des comptes ; "Certaines règles doivent être revues pour mieux calibrer les moyens, la nature et l’ampleur de cette évolution et dépendent des situations locales. Elle est beaucoup moins nécessaire dans les académies des Antilles et de la Réunion, où une gestion rectorale plus vigoureuse est attendue, qu’en Guyane et à Mayotte où l’éducation nationale est confrontée à des défis majeurs". Et la Cour d’insister sur le nombre d’enfants à scolariser dans des bâtiments déjà saturés, l’absence de cantines, de places d’internat, la langue maternelle qui n’est généralement pas le français ou le manque d’attractivité pour les enseignants.

Face aux recommandations de la Cour, Edouard Geffray a affirmé que "l’Etat a bien conscience des réalités différentes selon les territoires ultramarins" et que "son engagement est aussi quantitatif que qualitatif". Il affirme que "ces territoires sont justement des lieux d’innovation pédagogique" et cite la Martinique qui a rejoint le réseau européen EOL sur l’apprentissage des langues ou l’application des "plans français et mathématiques". A propos de la nécessaire adaptation de la formation des enseignants qui se rendent dans ces territoires, il souligne que "la maquette des INSPE prévoit 10% de formation aux réalités de terrain". Il espère que la préprofessionnalisation instaurée en Guyane suscitera des vocations et prévoit plus généralement le développement des cordées de la réussite et des internats d’excellence.

Colette Pâris

Extrait de touteduc.fr du 11.12.20

 

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