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Les parents et l’école : la transmission dans les milieux populaires (entretien de Cholé Rohan, Paris X Nanterre, avec France culture)

2 août 2023

Chloé Riban : "Dans les quartiers populaires, l’école cherche à acculturer les parents"

Après les révoltes urbaines du mois de juillet 2023, le gouvernement n’a pas tardé à blâmer les parents des enfants auteurs de violences considérés comme démissionnaires. Une idée fausse qui continue d’alimenter un malentendu entre les parents des quartiers populaires et les institutions. Entretien.
Chloé Riban est maitresse de conférence à l’Université Paris X Nanterre en sciences de l’éducation. Après deux années d’enquête en immersion dans un quartier populaire en Bretagne elle a soutenu une thèse en 2020 intitulée L’école dans le quotidien de mères de famille ethnicisées.

Quand il s’agit des enfants de quartiers populaires il y a un discours récurent sur les parents qui ne "tiennent pas leurs enfants" ?

Oui. Ce discours sur les parents qui ne tiennent pas leurs enfants, je le trouve vraiment très intéressant parce que bien souvent, les mères de ces familles, quand elles ont un emploi, ont des emplois qui sont dans des horaires particulièrement décalés quand elles font des ménages par exemple, elle travaillent tôt le matin et tard le soir. Donc effectivement, elles ne sont pas là, peut être au moment de la sortie des classes ou en début de soirée et on leur dit qu’elles tiennent pas leurs enfants. En revanche, si elles ne travaillent pas, on leur dit que ce sont des parents qui profitent du système. C’est une injonction paradoxale impossible à tenir.

[...] Mais comment cela tient-il au quotidien ?
Globalement, on observe qu’il y a quand même une responsabilisation des enfants. Assez rapidement, ils sont responsables d’eux-mêmes et puis, éventuellement, du reste de la fratrie, des petits frères et sœurs. Parce que si la maman travaille, ce sont les grands qui vont accompagner les plus petits à l’école, par exemple. L’organisation familiale est aussi une forme d’anticipation : les mères cuisinent pour que le soir il y ait quelque chose à réchauffer lorsque les enfants seront seuls. Il y a aussi la solidarité entre femmes, elles se dépannent les unes les autres, à aller chercher les enfants de celles qui vont avoir un empêchement par exemple. Elles mettent également en place un ensemble d’activités comme l’aide aux devoirs pour que les enfants soient encadrés à la sortie de l’école. L’organisation familiale apparaît donc très dépendante à la fois du temps de travail des mères et des aides publiques ou de solidarité dont elles peuvent bénéficier ou pas. C’est une organisation au jour le jour, en fonction des coups du sort qui s’abattent parfois sur les familles.

Et quid des services publics ?
Les services publics existent évidemment ! Il y a l’école, les centres sociaux. Mais si on prend l’exemple du CMP, le centre médico psychologique, des mères expliquent que pour un rendez-vous orthophoniste, c’est six mois, un an d’attente. Finalement, souvent, il n’y a donc pas de soins. Idem pour l’aide au devoir. Bien souvent, il n’y a pas assez de places. Des mères seraient en demande que leurs enfants y aillent deux fois par semaine et ce n’est possible qu’une seule fois.

[...] Pourriez-vous expliciter cela ?
Si je prends un exemple, le suivi de la scolarité de l’enfant. Les parents des classes populaires, notamment les mères des classes populaires, sont préoccupées, très préoccupées de la réussite scolaire de leur enfant. C’est une préoccupation majeure pour elles. Seulement la manière dont elles font la démonstration de cette préoccupation est polymorphe : cela peut passer par un soutien oral, des achats ou l’accompagnement des sorties, mais cela ne va pas forcément prendre la forme validée par l’institution du suivi des devoirs ou de la rencontre avec l’enseignant ou l’enseignante, selon les modalités prévues par l’institution scolaire. Cela peut donc donner l’impression qu’elles ne sont pas présentes ou qu’elles ne sont pas investies, alors que lorsque l’on les côtoie, que l’on travaille avec elles, on voit bien que la préoccupation est permanente. Mais elles empruntent des formes invisibles pour la plupart des enseignants ou des éducateurs, éducatrices.
C’est pour cette raison que je dis que l’institution scolaire cherche à acculturer les parents, c’est-à-dire à faire en sorte qu’ils partagent un ensemble de codes de manière de préparer l’enfant à l’école pour qu’il s’y adapte immédiatement. Qu’il sache s’asseoir, lever la main, écouter. Et ce travail là est un vrai travail qu’un ensemble de familles ne font pas, parce que, pour elles, cela relève de l’école.
C’est toute la différence avec les classes moyennes et supérieurs chez qui il y a un rapport pédagogisé au savoir, c’est à dire qu’on va mettre la table et on va dire à l’enfant : "Alors, combien on met d’assiettes ?". Et donc on va compter les assiettes, les fourchettes, etc. Mais ce rapport au savoir ne se retrouve pas dans toutes les franges de la société.

Quel est il dans les classes populaires ?
Dans les classes populaires, la transmission se fait différemment. Elle se fait sur des objets, sur des manières d’être qui ne sont pas scolaires. Il y a de la transmission culturelle, de la transmission des valeurs, de la transmission du patrimoine culinaire. Enormément d’histoires qui se racontent, des manières d’être aux autres, qui sont transmises dans toutes les familles. Seulement l’école, elle, ne valorise qu’une manière de transmettre et pas et pas les autres. Et c’est là que réside tous les malentendus. [...]

Extrait de radiofrance.fr/franceculture du 13.07.23

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