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Circulaire de rentrée 2019 sur les maternelles : commentaires du Café pédagogique, Paul Devin, Claude Lelièvre, Caroline Viriot-Goeldel ...

1er juin Version imprimable de cet article Version imprimable

Blanquer normalise la maternelle

Avec la publication au BO de la circulaire de rentrée (qui ne concerne que le premier degré) accompagnée de nouvelles "recommandations", le ministre met en route la mise au pas de la maternelle. La circulaire de rentrée précise comment la hiérarchie va controler l’application des "recommandations". Celles-ci expliquent comment enseigner "le vocabulaire", les nombres et les langues étrangères en maternelle. Ces textes imposent un recadrage brutal de la maternelle amenée à devenir une école élémentaire comme les autres.

Modifié 12h30 - "Les acquisitions progressivement réalisées à l’école maternelle sont déterminantes pour la maîtrise future des savoirs fondamentaux... La connaissance et la manipulation des unités sonores de la langue française font l’objet d’un enseignement progressif. Dès la petite section, la construction d’une conscience phonologique est régulièrement travaillée. Elle se structure jusqu’à la grande section par des activités appropriées. La connaissance du nom des lettres et du son qu’elles produisent est progressivement enseignée... En mathématiques, les résultats de la recherche montrent que les années de l’école maternelle sont déterminantes pour découvrir et intégrer les concepts essentiels de nombre, d’espace et de calcul. Le rapport Villani-Torossian l’a rappelé".

Si dans le début de la circulaire le ministère fait référence au jeu et aux manipulations, le discours instructif selon les orientations du ministre prend nettement le pas. "Pour que les élèves s’approprient la langue française, un enseignement régulier et structuré du langage est nécessaire dans toutes les classes de l’école maternelle." La circulaire annonce une formation des nouveaux enseignants de maternelle en ce sens selon un référentiel national à paraitre.

En ce qui concerne l’apprentissage du vocabulaire en maternelle, les "recommandations" insistent sur la répétition des mots appris selon un apprentissage structuré du vocabulaire. "Un enseignement structuré revient à ne pas isoler des mots mais à les présenter dans des regroupements sémantiques et logiques qui vont permettre d’en faciliter la représentation : l’insertion d’un mot dans un champ lexical avec d’autres mots qui relèvent du même thème, permet d’utiliser des synonymes, des antonymes, par exemple, lorsque l’on dit « ce n’est pas froid, c’est chaud » ou « ce n’est pas gentil, c’est méchant ». En replaçant un terme dans un champ lexical (par exemple le bonnet, l’écharpe, les gants, les pantalons, qui appartiennent à la catégorie des vêtements), les activités de catégorisation permettent une structuration encore plus explicite et une mémorisation efficace, et donnent à l’élève la faculté d’ordonner la langue et de comprendre le monde. Enfin, il ne peut y avoir d’acquisition sans mémorisation. La mémoire est à la fois le moteur, le ressort et le produit des apprentissages. Travailler la mémoire lexicale avec l’enfant nécessite que le mot soit bien articulé, répété souvent par l’enseignant et l’enfant". La suite du texte explique aux enseignants comment il faut lire en classe... La circulaire enjoint aussi l’apprentissage syllabique avec répétition. "Il est attendu des enfants, à la fin de l’école maternelle, la capacité de discriminer des syllabes, des sons-voyelles et quelques sons-consonnes (hors des consonnes occlusives) comme p, b, t, d, k, g, voire m, n dans une moindre mesure, ces sons étant difficilement perceptibles."

Sur les nombres, la circulaire enjoint l’apprentissage des nombres jusqu’à 10. "Dénombrer est une compétence complexe qui met en lien plusieurs connaissances et compétences qui s’acquièrent en parallèle. La connaissance de la suite orale des noms de nombres ne suffit pas pour qu’un élève parvienne à dénombrer ou constituer à coup sûr une collection d’objets d’une quantité donnée. Au-delà de la capacité de faire abstraction de certaines propriétés des objets de la collection à dénombrer (compter une grosse bille comme une petite, une bille bleue comme une rouge, etc.) et de la connaissance du principe du cardinal (le dernier mot-nombre énoncé fait référence au nombre total d’objets comptés et pas à un objet particulier), l’enfant doit maîtriser la synchronisation du pointage des éléments de la collection avec la récitation des noms des nombres et apprendre à énumérer tous les éléments de la collection (pointer une et une seule fois, sans en oublier). Cette compétence d’énumération s’acquiert dans l’action, en dénombrant activement, et il est déterminant de concevoir, et proposer aux élèves, des situations permettant des manipulations nombreuses et variées, en prenant le temps nécessaire chaque jour et dans la continuité du cycle 1." Mais là aussi les" recommandations" entrent dans le détail de ce que doit faire l’enseignant en classe.

Dans La Croix, JM BLanquer explique ces textes. "Cette circulaire et les documents qui l’accompagnent détaillent ce que chaque élève doit acquérir pour mieux préparer encore l’entrée au CP...Il faut travailler sur les familles de mots, les synonymes, les antonymes. De même, les élèves doivent pouvoir lire l’écriture chiffrée jusqu’à dix, ordonner les nombres et dire combien il faut ajouter ou soustraire pour obtenir des quantités ne dépassant pas dix... Les évaluations de début de CP nous montrent de trop grandes disparités en matière de vocabulaire – la reine des batailles –, de maîtrise des correspondances entre lettres et sons, de connaissance des nombres".

En 2018 Pascale Garnier avait annoncé les effets délétères sur la maternelle de l’obligation d’instruction à 3 ans. Le Café pédagogique avait publié le 16 avril le projet de circulaire et annoncé une "rentrée bien normalisante" en maternelle et au primaire. On y est.

F Jarraud

Extrait de cafepedagogique.net du 29.05.19

 

La circulaire de rentrée et ses "recommandations"

Un texte adouci mais plus prescriptif

Le Café pédagogique avait publié le 16 avril le projet de la circulaire de rentrée 2019. Par rapport à ce texte, la version définitive a nettement adouci les angles, retirant les formulations les plus malheureuses (par exemple "management" est devenu "pilotage). Des points importants sont ajoutés au texte : le développement affectif des enfants, la place des parents, des arts, des langues, l’école inclusive. La partie qui annonçait un controle systématique des enseignants a été retirée. Mais au final, la circulaire est plus précise sur ce que doivent faire les enseignants dans leurs pratiques pédagogiques. Et ceci est renforcé par les "recommandations" pédagogiques qui accompagnent la circulaire.
[...]

Extrait de cafepedagogique.com du 31.05.19

 

Paul Devin
La maternelle et les savoirs fondamentaux

Les notes de service pour la maternelle qui ont été publiées le 29 mai au BOEN pourraient paraitre, en première lecture, comme relevant des évidences d’une logique de réussite des élèves. D’ailleurs la circulaire de rentrée énonce tout d’abord ces finalités de réussite mais elle le fait dans l’affirmation d’une logique qui est loin d’être en conformité avec ses ambitions annoncées.
[...]

Quel paradoxe : la note de rentrée affirme fortement un objectif de « sécurité affective » tout en incitant à la mise en œuvre d’exercices de discrimination phonologique dès la petite section. Or nous constatons que dans trop de classes, leur introduction s’associe à une pression qui produit des difficultés pour les élèves. Il suffit d’observer ce qui se passe dans les classes de grande section qui mettent en œuvre les méthodes défendues par « Agir pour l’école » pour se rendre compte que de tels choix peuvent difficilement être qualifiés d’apprentissages progressifs et valorisant la confiance en soi ! [...]

[...] Nul ne peut en nier l’importance mais à la présenter ainsi, la question lexicale est posée essentiellement dans un aspect quantitatif qui incite les enseignants à des exercices d’apprentissage de mots et plus globalement à des activités lexicales déconnectées de la production et de l’analyse des discours. Or, il ne s’agit pas seulement d’être capable de disposer d’un « stock lexical » mais de penser sa relation avec une fonction spécifique de l’écrit, de développer des stratégies qui évitent un renoncement complet en cas de difficulté de compréhension ou de production. Le travail de structuration sémantique du lexique ne peut, par exemple, se confondre avec la mémorisation de listes thématiques de mots ! [...]

Il reste encore beaucoup de marge pour que ces consignes sur le travail de compréhension prennent les dimensions culturelles d’une véritable acculturation à l’écrit sous toutes ses formes et non seulement par le biais d’une nécessaire mais insuffisante lecture d’histoires. [...]

Les enfants des classes populaires, qui ne bénéficient pas d’un environnement donnant une place importante à l’écrit ont impérativement besoins de l’école pour faire cette découverte et oser s’en approprier les usages. C’est essentiellement aux dépens de ces élèves que se joue l’obsession ministérielle à centrer les objectifs sur des entraînements instrumentaux. Elle prétend pouvoir se justifier par une certitude de « la science » mais la réalité est largement plus complexe. Malheureusement, les consignes données par le ministre continuent à vouloir privilégier cette certitude et donc à desservir les ambitions égalitaires de l’école.

Extrait de blogs.mediapart.fr/paul-devin/blog du 30.05.19

 

Claude Lelièvre
Non à la transformation de l’école maternelle en un pré-élémentaire très primaire !

Car c’est ce qui risque de se passer si on prend au sérieux nombre des préconisations faites par le ministre de l’Education nationale dans sa circulaire de rentrée.

Ce serait rompre en effet avec ce qui a été doublement fondateur pour »l’école maternelle » et l »’école primaire ».

Une école primaire qui, selon les propres termes de Jules Ferry, se distingue de celle de »l’Ancien Régime » par tout ce qui n’est pas le »lire, écrire, compter » : « Pourquoi tous ces enseignements dits »accessoires » autour du »lire, écrire, compter » ? Parce qu’ils sont à nos yeux la chose principale, parce qu’en eux réside la vertu éducative. Telle est la grande distinction , la grande ligne de séparation entre l’Ancien régime et le nouveau » (Jules Ferry au congrès pédagogique des instituteurs et institutrices de France du 19 avril 1881).

Et une école »maternelle » qui est certes une »école », mais avec des formes tout à fait spécifiques qui la distingue de »l’école primaire élémentaire » et a fortiori d’un élémentaire »très primaire », celui des »rudiments’‘ ( »lire, écrire, compter »).

L’arrêté du 28 juillet 1882 (écrit sous l’influence décisive de Pauline Kergomard) signe la naissance de « l’école maternelle » française (une quasi exception dans le paysage européen) : « l’école maternelle n’est pas une école au sens ordinaire du mot : elle forme le passage de la famille à l’école ; elle garde la douceur affectueuse et indulgente de la famille, en même temps qu’elle initie au travail et à la régularité de l’école […]. Tous les exercices de l’école maternelle doivent aider au développement des diverses facultés de l’enfant sans fatigue, sans contrainte ; ils sont destinés à lui faire aimer l’école et à lui donner de bonne heure le goût du travail, en ne lui imposant jamais un genre de travail incompatible avec la faiblesse et la mobilité du premier âge ».

Le décret du 18 janvier 1887 précise que « les écoles maternelles sont des établissements de première éducation ». Il s’agit bien d’éducation et non d’instruction.

Pauline Kergomard mènera durant trente ans une lutte incessante pour que l’école maternelle ne soit pas envahie par des programmes scolaires, mais soit le lieu où le jeu est reconnu comme étant l’activité la plus formatrice pour de jeunes enfants.

Si l’on juge par ce qu’en dit elle-même Pauline Kergomard, le bilan de cette orientation et de ces luttes persistantes n’a pas été pleinement satisfaisant, signe de difficultés récurrentes qui peuvent encore se poser aujourd’hui . « C’est là la grande faille de notre éducation maternelle : on y confond le développement intellectuel avec l’instruction ».

Eh bien, on n’en a pas fini avec cette confusion entre »développement intellectuel’‘ et »instruction » si l’on en juge par nombre des préconisations de Jean-Michel Blanquer. On risque même d’en finir avec l’école maternelle elle-même.

Quelques exemples (parmi bien d’autres possibles). Selon la circulaire, « il est attendu des enfants, à la fin de l’école maternelle, la capacité de discriminer des syllabes, des sons-voyelles et quelques sons-consonnes (hors des consonnes occlusives) comme p, b, t, d, k, g, voire m, n dans une moindre mesure, ces sons étant difficilement perceptibles. » Toujours selon la circulaire, »l‘enfant doit maîtriser la synchronisation du pointage des éléments de la collection avec la récitation des noms des nombres et apprendre à énumérer tous les éléments de la collection (pointer une et une seule fois, sans en oublier) ».

Dans le journal »La Croix » du 29 mai, Jean-Michel Blanquer explique ces textes réglementaires : « cette circulaire et les documents qui l’accompagnent détaillent ce que chaque élève doit acquérir pour mieux préparer encore l’entrée au CP. Pour enrichir leur vocabulaire et donc faciliter l’apprentissage de la lecture, il faut travailler sur les familles de mots, les synonymes, les antonymes. De même, les élèves doivent pouvoir lire l’écriture chiffrée jusqu’à dix, ordonner les nombres et dire combien il faut ajouter ou soustraire pour obtenir des quantités ne dépassant pas dix« 

Une dernière question (et non des moindres) : quelles sont les compétences du ministre de l’Education nationale Jean-Michel Blanquer pour assurer le choix de telles préconisations ?

Extrait de blog.educpros.fr/claudelelievre du 30.05.19

 

Caroline Viriot-Goeldel, maître de conférence à l’ESPE de Créteil
Quatre questions à la circulaire de rentrée...

• Les évaluations « invitent à la mise en œuvre d’interventions pédagogiques ciblées pour conduire un accompagnement personnalisé auprès des élèves et les aider à dépasser leurs difficultés »
• « Une priorité : l’enseignement structuré du vocabulaire oral »
• « Atteindre l’objectif d’une lecture d’au moins 50 mots à la minute en fin de CP »
• « Dès la petite section, la construction d’une conscience phonologique est régulièrement travaillée. Elle se structure jusqu’à la grande section par des activités appropriées ». « Au CE1, la fluence continue de faire l’objet d’un travail très régulier ».
• Et la compréhension ?

[...]
Pour conclure :
Au final, dans cette nouvelle circulaire, les mots « régulier », « structuré » reviennent souvent, accompagnés d’indications de durées ou de seuils à atteindre. Face à ces document extrêmement prescriptifs et normatifs, il faut espérer que les maitres sauront construire en classe l’équilibre entre ces tâches répétitives hautement structurées évoquées dans cette circulaire - certes d’autant plus nécessaires que les élèves sont faibles, mais loin d’être suffisante pour former un lecteur compétent- et celles permettant d’apprendre à comprendre des textes, à acquérir des savoirs par la lecture et à raisonner, des compétences vitales pour tous. Pour cela, nous avons besoin d’enseignants qui ne soient pas de simples exécutants de prescriptions détaillées, mais de vrais professionnels capables d’équilibrer les différentes composantes de la lecture en fonction des besoins de leurs élèves.

31 Mai 2019

 

Violaine Morin, Le Monde
De nouvelles exigences pour l’école maternelle
[...] Dans la scolarité des écoliers, la maternelle ne sera donc plus une exception, d’autant plus que l’instruction deviendra obligatoire dès 3 ans lorsque sera promulguée la loi pour une école de la confiance.

[...] De la petite à la grande section, la priorité est claire : asseoir les prérequis qui permettront aux élèves d’entrer dans les apprentissages au CP. [...] Le travail sur les « unités sonores » et la « construction d’une conscience phonologique » (la connaissance du nom des lettres et du son qu’elles produisent) est assumé, mais présenté comme progressif, de la petite à la grande section de maternelle.

En mathématiques aussi transparaît le souci d’approfondir les stratégies d’enseignement dès les premières années d’école. Les élèves devront pouvoir lire l’écriture chiffrée jusqu’à dix, ordonner les nombres et dire combien il faut ajouter ou soustraire pour obtenir des quantités ne dépassant pas dix. [...]

Extrait de lemonde.fr du 31.05.19 (article réservé aux abonnés)

 

Consulter aussi :
- lefigaro.fr du 29.05.19 : Blanquer recadre les enseignants du primaire

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