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Violence à l’école : échec du pragmatisme (2), par Marc Bablet

28 mai Version imprimable de cet article Version imprimable

Violence à l’école : échec du pragmatisme (2), sur le blog e Marc Bablet

On a appris en mars que le plan violence attendu ne sortait pas. Il est, à ce qu’il semble, toujours à la peine. Alors qu’en novembre 2018 le ministre avait communiqué qu’il donnerait ses solutions un mois plus tard… parce qu’il fallait quelques semaines pour les concertations inter ministérielles…

On commence donc à mieux voir les limites de la méthode Blanquer toute en communication habile mais en mesures bien droitières.

On continue ci dessous à analyser les prétendues bonnes idées pragmatiques pour résoudre les problèmes de violence à l’école et on rappelle qu’il suffirait peut-être d’assurer une continuité de politique publique bien conçue en appui sur de solides échanges professionnels.

Des policiers à demeure dans les collèges ou lycées
Nous vivons dans la société de la « sécurité ». L’affaire Benalla nous a confirmé pour ce qui est du plus haut niveau de l’État, jusqu’où certains pouvaient arriver dans ce cadre. Le « traitement sécuritaire » des gilets jaunes nous a montré au début du mouvement, quand il recueillait une large adhésion, que l’on n’hésitait pas à y aller avec des mesures violentes qui ne pouvaient qu’amener des radicalisations. Nos promenades quotidiennes dans les grandes villes nous le confirment aussi. L’inquiétude s’accroît quand on voit ce qui se passe en Chine avec la reconnaissance faciale dont certains doivent rêver chez nous. Il y a lieu de défendre que nous sommes encore, malgré tout, un pays où la constitution garantit la liberté. Il y a lieu de défendre cette liberté.

Il y a, pour les éducateurs, un message dramatique dans la présence de policiers dans les établissements scolaires, c’est celui qui est porté sur la question de l’autorité. Il faudrait au professeur un personnage incarnant l’autorité à ses côtés car lui, aurait perdu la sienne. L’autorité du professeur ne viendrait plus de son magistère mais de la sécurisation réalisée par le policier ou le militaire. Les policiers eux-mêmes ne sont pas demandeurs de devenir les gardes fous de la société au risque de l’autoritarisme. Ils ont un métier qui a ses règles encadrées par le droit. Les professeurs ont tout à perdre à les voir rentrer à tout instant dans les établissements et ont tout intérêt à tout faire pour assurer leur propre autorité sur la base des règles de leur art. Celui de l’enseignement. Il y a certes une crise des autorités avec le « déclin des absolus » comme le formule Robert Damien dans son ouvrage « Éloge de l’autorité » mais celle-ci peut être surmontée en consolidant la démocratie et notamment dans sa dimension du dialogue. On peut à ce sujet retenir la leçon de Dewey et entendre ce que dit Serge Boimare quand il enjoint aux enseignants de ne pas avoir « peur d’enseigner ». Et si l’on veut bien en revenir à l’étymologie, on peut rappeler que l’autorité vise l’augmentation de l’être auquel elle s’applique, chacun qui en bénéficie doit davantage devenir « auteur » de sa propre vie. Qui d’autre que l’enseignant est mieux placé vis-à-vis des jeunes pour les aider à s’augmenter, à devenir meilleurs, à être plus libres. Dans leur recherche d’eux-mêmes c’est de l’autorité de l’enseignant éducateur qu’ils ont besoin pour cela.

Il est clair que ce type de mesure s’inscrit dans la confusion qui règne facilement entre autoritarisme sécuritaire et autorité. Plaidons pour l’autorité des maîtres contre l’autoritarisme des mesures sécuritaires. Voilà un beau clivage Gauche droite au moment où certains s’efforcent à le gommer. Cela n’empêche absolument pas que fonctionnaires de l’éducation nationale et policiers (ou gendarmes) travaillent ensemble quand cela se justifie mais cela en respectant le cadre réglementaire et déontologique de chacun de ces corps de l’état.

Les établissements spécialisés pour poly exclus avec jeunes retraités de l’armée dans l’encadrement
Hélas cette question évoque pour moi un des moments les plus douloureux de ma carrière d’inspecteur d’académie adjoint, celui des « établissements de réinsertion scolaire ». J’ai à l’époque fait le choix d’obéir car je souhaitais rester travailler en Seine-Saint-Denis où je pouvais conduire des projets intéressants pour les jeunes des quartiers les plus défavorisés du nord-ouest du département notamment avec la ville de Saint-Denis.

Un certain 21 avril 2010, le président de la République d’alors, Nicolas Sarkozy, organise une grande réunion au sommet en Seine Saint-Denis sur la question de la prévention et du traitement des violences. Il exige qu’à la rentrée suivante ouvrent pour le département deux (qui, deux jours après, deviendront trois) « établissements de réinsertion scolaire ». La circulaire ne paraîtra qu’en juillet, montrant l’impréparation du travail concerné. Montrant, comme cela arrive de temps en temps, comment le ministère doit mettre en musique une orientation présidentielle dont il n’a probablement même pas été averti en amont dans un fonctionnement autoritaire où il faut simplement que l’intendance suive. Ce mode de gouvernement reste monarchique.

Les établissements de réinsertion scolaire (ERS) accueillent des collégiens « perturbateurs » dont le comportement nuit au bon fonctionnement de la classe et de l’établissement. Les ERS devaient proposer, pour un an au moins, une rupture avec le cadre de vie habituel et offrir un hébergement en internat. L’enseignement devait y être dispensé en effectifs de 15 à 30. En pratique aucun n’atteindra plus de 12 élèves. C’est un point sur lequel j’avais signalé que nous ne pouvions réussir si nous ne commencions pas par de très petits effectifs mais personne ne voulait contrarier le président de la république qui avait dit initialement entre 20 et 30 élèves. Cela montre aussi que c’est, pour une part, une certaine lâcheté partagée dans le système qui permet les excès autoritaires. Cela pose un très significatif problème de la relation qui doit s’établir entre le politique et les équipes en charge des mises en œuvre. L’échec de cette politique est en grande partie le fait de l’aveuglement idéologique du politique monarchique sur les réalités des jeunes concernés et sur le type de travail que leur situation appelle.

Pourquoi c’est un souvenir douloureux : parce que l’affaire devait être conduite toutes affaires cessantes (on abandonne d’autres projets autrement intéressants pour mettre toute son énergie dans ce projet dont le sens éducatif et pédagogique apparaissait nettement moins bien), parce que les conditions de réussite de l’action ne peuvent être réunies avec des contraintes de dates pareilles : une rentrée normale se prépare dès le mois de novembre, un tel type de projet devait prendre plutôt deux ans. En avril, même le mouvement des enseignants est engagé. Mais ce fut douloureux aussi parce que la conséquence en sera des tensions encore plus fortes dans les ERS que dans les établissements ordinaires obligeant à exclure des jeunes d’établissements qui étaient censés pouvoir leur permettre de se réinsérer. En outre ces établissements mettront leurs animateurs dans des situations très complexes débouchant sur des difficultés professionnelles particulièrement difficiles à surmonter. Tout a montré par la suite, deux ans après, que dans de meilleures conditions de travail il était possible de faire mieux même pour un projet qui n’est pas bon en lui-même.

Car le problème de ces établissements n’est pas que dans les conditions de leur émergence en 2010. Il est aussi dans leur principe même : Rassembler dans des établissements uniquement conçus dans une perspective d’écarter des jeunes de la classe ordinaire et de les prendre en charge dans un contexte militarisé et sécuritaire. Cela ne règle rien mais l’encadrement ministériel de l’époque, soumis à l’idéologie Sarkozy, ne proposait que cela. Je me souviens que nous avions été très critiqués à l’époque, alors que le DGESCO était un certain Jean-Michel Blanquer pour avoir, dans un de ces ERS, mis en place une activité d’équithérapie. Une vidéo présentait des élèves pris en charge dans le cadre d’un travail avec des chevaux. Il s’agissait pour les animateurs de permettre à ces jeunes de trouver une forme de médiation leur permettant de prendre soin de l’animal et d’apprendre la confiance. Certains s’étaient gaussés de voir un de nos jeunes capable de faire un tour de manège sur un cheval les yeux bandés. Ces personnes qui ne connaissent pas grand-chose à l’éducation pensaient cela sans intérêt alors que c’était l’occasion de permettre à ces jeunes de bénéficier d’une activité qui favorisait le développement de leur propre sécurité intérieure qui était beaucoup plus le sujet du travail à conduire que la sécurisation pour autrui. Mais c’est l’idéologie sécuritaire qui dominait la scène alors, la même scène qui revient en ce moment.

L’aventure sera au moins partiellement soldée par un rapport des inspections générales de juin 2012 dont on peut se demander s’il serait paru s’il n’y avait pas eu alors un changement de président de la République.

Constatant que le problème posé était un problème sérieux qui aurait mérité un travail approfondi de diagnostic tant les conditions sont différentes selon les territoires au regard des ressources disponibles et de l’ampleur des besoins, le rapport critique vertement la mise en place précipitée, la localisation des internats plutôt subie que choisie, des équipes manquant de cohésion (vu les temps de travail qui leur avaient été laissés pour élaborer le projet ce n’est pas très étonnant), des adultes désemparés. Il rappelle aussi que les résultats du dispositif furent « mitigés » et que les établissements en question connurent beaucoup d’incidents.

Malgré cela, le ministre qui ne fait que reprendre ses vieilles lunes idéologiques veut y revenir avec l’appui de militaires. Il n’est pas très étonnant qu’il ne revienne pas cette fois avec la PJJ (à l’époque il était très lié avec le Directeur de la PJJ, monsieur Cabourdin qui deviendra ensuite recteur). En cela on voit que le ministre qui se dit « pragmatique » ne l’est pas tant que cela puisqu’il reprend quelque chose qui n’a pas marché alors qu’il l’avait déjà lui-même expérimenté. On voit bien que contrairement à ce qu’il déclare il est à cet égard un pur idéologue.

Il faut discuter fermement cette orientation dont on sait les effets délétères. Il faut par exemple, pour la Seine Saint-Denis, continuer de revendiquer le développement de places en ITEP (Instituts thérapeutiques, éducatifs et pédagogiques) qui sont des établissements, avec ou sans internat, qui permettent des prises en charge bien plus adaptées de jeunes aux profils perturbants car ils comprennent à la fois enseignement, éducation, aide sociale et aide psychologique. Point n’y est besoin de militaires qui ont d’autres missions à conduire pour notre pays. on peut aussi recommander de développer des SESSAD pour troubles du comportement qui sont des lieux ouverts permettant un suivi de jeunes sans contrainte.

La suspension ou suppression des allocations familiales pour les parents du jeune qui s’est mal conduit
Non content d’avoir souhaité maintenir cela pour la lutte contre l’absentéisme, comme le rappelle le café pédagogique, le ministre a tergiversé sur cette mesure particulièrement inacceptable mais soutenue par la droite parlementaire sur laquelle il s’appuie volontiers. Raison pour laquelle le Sénat en a rétabli la proposition.

Chacun comprend que ce type de mesure ne peut rien régler du problème évoqué qui nécessite un travail de fond en prévention et en remédiation dans le cadre d’une justice scolaire bien acceptée par les élèves.

Quant au travail avec les parents, plutôt que de les punir, on ferait mieux de les aider à faire ce qu’ils ont à faire sans tomber dans une conception méprisante qui les considérerait comme « incapables ». On peut par exemple souligner le très intéressant travail de l’association « école et famille » qui mériterait plus de considération de la part des autorités.

Et si simplement on continuait de porter une politique publique sérieuse dans la durée

Un des problèmes du « pragmatique » c’est qu’il ne voit pas les problèmes dans leur ensemble mais uniquement dans leur apparente simplicité et unicité : un problème, une solution. Or un problème est toujours l’indice d’une complexité contextuelle et jamais un problème ne peut être résolu par une solution unique en matière humaine donc sociale, il y faut un ensemble organisé et cohérent d’interventions en interactions les unes avec les autres. Cela confirme que la démocratie continue de souffrir du fait que les politiques ont plus l’œil sur la communication et les sondages que sur le réel et ses contraintes. Plus sur la « comm » que sur la tâche.

Le plus étonnant c’est que le même Jean-Michel Blanquer était DGESCO du gouvernement qui avait eu la bonne idée en 2010 de solliciter Eric Debarbieux le meilleur connaisseur français des politiques de prévention de la violence à l’école. Celui-ci avait alors présidé le comité scientifique des états généraux de la sécurité dont il était sorti un plan assez construit même si Debarbieux avait vu son travail modifié par le cabinet de l’époque et s’était vu par exemple imposer le dispositif CLAIR c’est-à-dire le travestissement de la politique d’éducation prioritaire (centrée sur les apprentissages scolaires) en politique de prévention de la violence (centrée sur les comportements). Ceci pour des raisons purement politiques car pour complaire au président de l’époque, il fallait « supprimer » l’éducation prioritaire.

La gauche en 2012 a eu la bonne idée de confier au même Eric Debarbieux une délégation « chargée de la lutte et de la prévention des violences en milieu scolaire ». Ainsi un début de continuité de politique publique en appui sur des solides travaux universitaires a pu voir le jour et la délégation a travaillé sur le fond des questions et notamment de manière très intéressante sur le climat scolaire en développant un appui très sérieux aux académies dans ce qu’elles avaient à faire sur le sujet. Il y a convergence de vue entre des praticiens (on peut citer « Problèmes de comportement à l’école » chez Chronique sociale) et de chercheurs comme Eric Debarbieux qui a notamment travaillé sur la punition et sur l’ensemble des perspectives à développer pour lutter contre la violence à l’école. On trouve aussi nombreux travaux internationaux comme chez les Québécois qui ont montré qu’il faut toujours d’abord se donner le temps de comprendre avant d’agir. De nombreux travaux sur les dispositifs relais comme ceux de Serge Boimare proposent des pistes qui reposent sur des pratiques professionnelles éprouvées. Eric Debarbieux au moment de son départ rappelle l’importance du travail sur le « climat scolaire ». D’autres recherchent les meilleures manières de conserver l’inclusion en milieu ordinaire. D’autres encore évoquent la manière de travailler avec les parents sur ces questions. Bref, s’il y avait une solution simple et universelle, elle serait connue. La vérité est que les politiques feraient mieux, sur ce type de question, de laisser travailler les professionnels et de faciliter l’accompagnement de ceux-ci par des universitaires compétents.

Mais quand Jean-Michel Blanquer arrive en 2017, la délégation, qui avait changé de délégué en 2015 ne sait plus très bien ce qu’elle doit faire. Manifestement le ministre a d’autres priorités que d’assurer une continuité en cette matière. L’espoir d’un travail cohérent continu fortement piloté nationalement se dégrade progressivement et lors des violences de novembre 2018 on ne parle même pas de la délégation (qui a encore changé de délégué après une période de vacance) comme outil pour répondre aux problèmes car c’est une structure mise en place par le précédent gouvernement et comme pour le « pragmatique », il n’y a pas d’histoire, rien avant lui… Il se pourrait maintenant que cette délégation devienne un bureau de la DGESCO ce qui voudrait dire qu’elle n’a plus la confiance de son institution et qu’il faut la mettre au pas du politique.

Et pourquoi concentre-t-on en ce moment la question des violences sur la question du harcèlement ?

Toutes les questions éducatives et scolaires sont d’abord des questions politiques et idéologiques n’en déplaise aux « pragmatiques qui ne sont ni de droite ni de gauche », aussi le choix des thèmes de travail des politiques sont-ils orientés par leurs idéologies profondes.

La gauche avait préféré entrer par la question du climat scolaire qui concerne la communauté éducative, la droite préfère le harcèlement qui a une dimension individuelle surtout quand il est décrit comme harcèlement entre pairs. La communication politique est beaucoup plus simple si ce sont les jeunes qui sont responsables de tout… Vous pouvez vous faire une idée de la manière dont la question est traitée dans une séquence de communication conjointe au ministre et à la femme du président.

Qu’il soit bien clair que le harcèlement est un sujet sérieux qui doit être travaillé. Le gouvernement précédent avait lancé un plan suite à un rapport d’Eric Debarbieux qui rappelait que la question du harcèlement doit passer par le travail sur le climat scolaire. Individuel et collectif sont intimement liés. On ne peut les séparer puisque l’éducation c’est bien le processus de construction de l’individu dans le collectif. La politique de lutte contre le harcèlement ne doit pas être déliée de l’éducation en général et elle doit être d’abord prise en compte dans la prévention quotidienne avant de faire l’objet de remédiation.

Le problème c’est que la communication politique devient beaucoup plus complexe si l’on accepte de regarder la réalité des problématiques des violences scolaires dans toutes leurs dimensions interactives qui doivent amener à voir aussi la manière dont les professionnels se comportent entre eux dans les équipes éducatives, la manière dont se nouent les relations entre parents et enseignants, la manière dont les attitudes professionnelles sont plus ou moins porteuses de violence et génératrices de violence chez les jeunes… Une vraie politique publique de prévention se doit de ne rien négliger. Elle doit se donner une approche modeste d’enquête et de construction patiente de réponses adaptées et acceptables pour tous les acteurs. Heureusement que nos collègues sur le terrain le savent. Mais il faudrait aussi arrêter de mal considérer l’école et je ne peux que largement partager les avis d’Eric Debarbieux dans son ouvrage "Ne tirez pas sur l’école" où il conseille aux politiques de travailler plutôt que de communiquer. Espérons que les politiques actuels finiront par faire ce qu’ils disent qu’il faut faire : laisser aux acteurs une plus grande autonomie. Tant que ce sont des libéraux autoritaires qui sont au pouvoir, moi qui crois à l’importance du pilotage national continu et cohérent des politiques publiques, j’en arrive à préférer qu’ils arrêtent de se mêler de tout comme ils le font pour l’apprentissage de la lecture.

Extrait de Mediapart.fr/marc-bablet du 27.09.19

 

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