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Le projet de réforme de la formation des enseignants (site de Philippe Watrelot)

2 octobre Version imprimable de cet article Version imprimable

Défendre les ESPÉ, oui, mais comment ?

Pour un réel bilan et un aggiornamento des ESPÉ

Non aux effets de yo-yo !
Jean Michel Blanquer semble vouloir aller vite sur la réforme de la formation. On s’achemine vers une réduction du nombre des Espé à 13 comme pour les académies. Les directeurs-trices ne seraient plus élus par leurs pairs mais désignés par le Ministre. Les écoles changeraient de nom pour devenir des Institut Nationaux Supérieurs du Professorat (INSP... ça sonne comme inspection).
On voudrait donc « désuniversitariser » la formation initiale et redonner la main à l’État employeur (et à Jean-Michel plutôt qu’à Frédérique...).
Mais au delà du changement de nom et de gouvernance, il y a des choses bien plus inquiétantes dans la réforme qui s’annonce. D’abord JM Blanquer souhaiterait dissocier la formation des PE de celles des profs des lycées et collèges (PLC). Il y aurait aussi la volonté de confier la formation à des intervenants extérieurs : enseignants sur le terrain, universitaires et peut-être aussi les inspecteurs. Les INSP ne seraient plus alors que des coquilles vides. On envisage aussi une dissociation du concours : l’admissibilité en L3 et l’admission en M2. Et donc la fin des stagiaires avec un "apprentissage" moins rémunéré sur deux ans.
Il y a matière à réfléchir sur le contenu et les modalités de la formation et discuter le projet qui se dessine sur le fond. Ici je voudrais surtout discuter d’une éventuelle mobilisation sur ce sujet.

La formation ce n’est ni "sexy", ni mobilisateur... Et en plus les premiers concernés, les formateurs, auront du mal à mobiliser tant qu’ils n’auront pas intégré et discuté certaines critiques qui sont formulées

La formation n’a jamais fait partie des sujets "sexy" pour les journalistes. A part quelques journalistes spécialisés qui feront les bons articles, je fais le pari que ça ne dépassera pas ce stade et qu’on aura peu d’échos dans la presse généraliste.
Ca n’intéresse malheureusement pas l’opinion et en plus les enjeux sont complexes avec des sigles bizarres (la plupart des gens viennent à peine d’intégrer le sigle IUFM à leur vocabulaire ! ).

Ca risque de ne pas être mobilisateur, non plus, chez les enseignants. Les questions de formation ne passionnent pas les collègues qui tiennent souvent (pas tous) un discours très proche du sens commun et considèrent que le "terrain" est bien suffisant.
Sans rentrer dans le détail de l’arguumentation, la conception de la formation rentre en effet en collision avec deux caractéristiques de l’identité enseignante qu’on retrouve dans les discours des collègues en salle des profs.
- l’identité des profs des lycées et collèges est fondée sur la discipline d’enseignement. Donc toute la formation "transversale" est perçue comme inutile et une perte de temps.
- le métier est vécu comme un métier individuel (voire individualiste) et fondé sur la liberté. Beaucoup de pratiques de formation sont alors perçues comme des entraves à cette liberté pédagogique et des tentatives d’imposition d’une "doxa" ou même un "formatage".

Les premiers concernés, c’est-à-dire les personnels des ESPÉ, parviendront-ils à mobiliser. J’espère me tromper, mais si je m’appuie sur ce que j’ai vu et entendu dans les assemblées générales et lu dans les documents syndicaux, c’est mal parti...
Si on s’en tient à une défense corporatiste des postes des formateurs, c’est mort d’avance. Qui va prendre leur défense ? Je crois avoir donné la réponse plus haut : personne ou en tout cas pas grand monde. Car les formateurs ne sont pas exempts de critiques et feraient bien d’intégrer celles ci dans le bilan nécessaire des ESPÉ, j’y reviens un peu plus bas.
De même si on s’en tient à une crispation sur la défense du dispositif de formation actuel. Dans les discussions internes, on ne trouvera pas grand monde pour défendre la place actuelle du concours en fin de M1. On convient tous que c’est un compromis boiteux qui ne satisfait personne. Quant à la place de l’université, là aussi, il y a beaucoup à dire. J’attends toujours la preuve que cette gestion complexe par les universités et les Etablissement améliore la formation. Et j’ai des doutes sur l’effet de la présence de plus d’universitaires sur la qualité de la formation.
Il faudrait donc faire des propositions et un réel bilan de la formation.

Revenons sur le cas des formateurs. On va m’accuser de "cracher dans la soupe", mais tant pis... J’ai écrit que "formateur" et "prof" étaient deux métiers différents. Mais je crois aussi que l’un doit nourrir l’autre par l’alternance (simultanée ou successive), c’est une question de légitimité, de cohérence et un impératif en termes de modestie... Je raconte souvent cette anecdote. Il y a quelques années à la fête de fin d’année de l’ESPÉ nous avons fêté le départ en retraite d’une collègue formatrice qui avait commencé sa carrière dans ces mêmes lieux du temps de l’École Normale. « Toute sa carrière » Est-ce normal ? je ne pense pas...
Je ne dis pas que tout le monde devrait être, comme moi, en temps partagé (ou alors il faut me faire boire...!) mais je pense qu’il serait nécessaire qu’il y en ait plus (+) et qu’on crée de meilleures conditions pour cette alternance simultanée. Et puis je continue à penser que formateur ne peut pas être non plus un métier « à vie ». Plus que la perte du contact avec le terrain que peut un peu compenser les visites, c’est aussi une nécessité pour maintenir une certaine "modestie" dans son action. Car la critique formulée par les stagiaires sur des formateurs trop prescriptifs ou s’érigeant en « juges » d’une certaine conformité ne résiste pas bien longtemps à cet aller-retour avec la réalité de la classe.
Les ESPÉ aujourd’hui ce sont aussi des universitaires : maitres de conf’, profs d’université et chercheurs, etc. J’ai beaucoup écrit sur le nécessaire lien de l’enseignement avec la recherche. Mais disons le clairement, ce lien est faible aujourd’hui. La recherche est trop souvent hors-sol et sans lien direct avec les établissements et en soutien à ce que peuvent faire des équipes sur le terrain. Mais cela tient surtout au fait qu’un bon nombre de ces collègues universitaires ont « atterri » dans les ESPÉ parce qu’il y avait des postes (rares ailleurs) et sans qu’ils aient une appétence particulière pour la pédagogie ni même pour la didactique...
Pédagogie vs Didactique. Blanquer a tort de penser que les ESPÉ sont un repaire de « pédagogistes », on y trouve surtout des didacticiens. C’est-à-dire des spécialistes de l’enseignement d’une discipline. C’est évidemment utile voire indispensable. Mais la réflexion globale que représente la pédagogie est finalement assez marginale chez mes collègues formateurs. Elle est cantonnée aux « formations transversales » et autres « tronc commun » souvent assurées par des enseignants pour compléter leur services. Cette formation mériterait d’être revisitée et améliorée.

Pour finir provisoirement, je voudrais insister sur un sujet qui me tient particulièrement à coeur. Quand on parcourt les salles d’un ESPÉ aujourd’hui, bien souvent on retrouve des images qui semblent les mêmes que celles d’une École Normale autrefois. Des tables et des chaises alignées face à un enseignant qui fait son cours. Seul le diaporama ajoute un peu de modernité...
La question que je pose sans cesse est celle du principe d’isomorphisme : on enseigne comme on a été formé. Si les stagiaires subissent essentiellement des cours magistraux comment s’étonner de la permanence de cette forme scolaire avec les élèves ? Le rôle de la formation c’est de faire vivre des situations de formation et des dispositifs variés pour que chacun puisse les expérimenter assez tôt.
Quelle pédagogie pour la formation ? Qui formera les formateurs ?
J’ai assuré quelques formations de formateurs à l’IUFM-ESPÉ et à chaque fois j’ai été étonné de la surprise de mes collègues quand je leur proposais des dispositifs qui sortaient un peu de l’ordinaire. J’étais étonné qu’ils ne les connaissent pas alors qu’ils font partie du bagage de base des formateurs qui interviennent dans l’éducation populaire et les mouvements pédagogiques dont je suis issu. Tout ce que j’ai appris sur la pédagogie de la formation, c’est aux associations que je le dois.

Pour conclure, même si je suis inquiet sur la réforme de la formation que nous prépare, pour de mauvaises raisons d’économies budgétaires Jean Michel Blanquer, je suis convaincu que l’on ne pourra pas défendre le beau principe « enseigner est un métier qui s’apprend » sans faire un aggiornamento des formateurs.
En revanche, tant qu’on en restera à une défense corporatiste et crispée et qu’au nom de l’urgence on évitera d’entendre les critiques et de se poser des questions sur la finalité de la formation et sur ce qu’on veut promouvoir, Blanquer pourra faire plus ou moins ce qu’il veut et on enterrera bien vite les ESPÉ, tout comme on l’a fait avec les IUFM sans en faire de réel et honnête bilan.
Philippe Watrelot

Extrait de philippe-watrelot.blogspot.com du 29.09.18 : Défendre les ESPÉ, oui, mais comment ?

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