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Préparation de la rentrée dans des écoles prioritaires de Saint-Denis et de Stains : entretien du Café pédagogique avec deux enseignantes de CP

15 juin 2018 Version imprimable de cet article Version imprimable

CP : Comment les instits préparent vraiment la rentrée
Loin des polémiques qui traversent l’apprentissage de la lecture et le « guide orange » ministériel, que disent les enseignants de CP ? Comment des enseignantes sur le terrain, appréhendent-elles la rentrée ? Comment préparent-elles l’arrivée des élèves, tant d’un point de vu matériel que pédagogique ? Naouel Douma enseigne en CP depuis dix ans, à l’école [REP] Anatole France de Saint-Denis Pleyel, en zone prioritaire.
Nadia Zehou est enseignante spécialisée depuis 5 ans. Elle a enseigné plusieurs années en CP et CE1. « J’ai toujours, dans la mesure du possible, suivi mes cohortes d’élèves en CE1 pour accompagner les plus fragiles dans leur apprentissage de la lecture. Certains enfants ont besoin de temps pour entrer dans la lecture et avoir le même cadre pendant deux ans les rassure » nous explique-t-elle.
Elle enseigne au sein du groupe scolaire [REP+] Victor Hugo – Émile Zola situé en réseau d’éducation prioritaire + à Stains depuis plus de vingt ans.

Concrètement, comment préparez-vous la rentrée ?
« Tout d’abord, je m’occupe du matériel que je vais distribuer à mes élèves, les commandes sont faites à la mi-juin et ce n’est pas une mince affaire. Quels cahiers choisir ? Est-ce que je prends un cahier spécifique pour l’étude des sons et un cahier de leçons ? », ce sont les premières interrogations de Naouel. La question des cahiers d’écriture est aussi très importante selon elle : « En fait, cela dépend vraiment des enfants, est-ce que je prends les interlignes trois et demie Seyes ou le cahier d’écriture avec seulement 2 lignes celle du haut et celle du bas ? Bref, ça a l’air anodin comme ça, mais le choix du matériel est vraiment important pour organiser les apprentissages par la suite ». L’aspect pratique passé, il s’agit pour elle de réfléchir aux projets qu’elle souhaite mettre en place. En effet, cela ne s’improvise pas, les enseignants y réfléchissent souvent dès le mois de juin précédent la rentrée, si ce n’est avant. « Cette année, nous avons mis en place le projet « musique à l’école » avec une intervenante du conservatoire. Les élèves ont beaucoup aimé et se sont pleinement investis. Nous avons aussi travaillé sur le recyclage du papier ».

Nadia, quant à elle, nous présente les différents moments de liaison qu’elle organisait avec ses collègues de maternelle afin de préparer au mieux l’arrivée en CP de ses futurs élèves. « Une rentrée ordinaire en CP se prépare dès la fin de la grande section. En mai-juin, je faisais des échanges avec les collègues de grande section (GS) avec des visites dans leurs classes où mes CE1 lisaient des livres aux petits. Ils leur montraient aussi leurs cahiers d’écriture de CP et de CE1 afin de noter leur évolution, leurs progrès. Les petits faisaient part de leur conception du CP, de son utilité, du pourquoi il est intéressant d’apprendre à lire, et les grands, "leurs pairs", leur donner leurs retours d’expérience » A la rentrée, Nadia utilisait les derniers exercices que les élèves avaient effectués en GS comme point de départ, pour faire la passerelle. « La classe était organisée en "coins" comme à la maternelle avec le système d’ateliers. Coin jeux, coin lecture, coin repos. La classe était disposée en frontal mais le banc de regroupement était toujours présent devant le tableau. Le but pour moi était que le passage " à la grande école" se fasse sans violence. J’ai toujours attaché une grande importance à leurs dates de naissance dans l’année : si un élève peine au début du CP, il est peut-être né en fin d’année. Cela ne signifie pas que cela soit le cas de tous les élèves de fin d’année mais cela peut expliquer certaines difficultés d’entrée dans les apprentissages ».

Le choix du manuel, on en parle ?
Dans l’école de Naouel, le choix du manuel, et donc de la méthode de lecture, est l’objet de longues discussions en équipe afin d’utiliser la même dans toutes les classes, ce qui ne remet pas en cause leur liberté pédagogique, nous explique-t-elle. « Nous avons opté pour « l’école des albums ». Pourquoi ce choix ? Par ce qu’il s’agit d’une méthode mixte et qu’elle est basée sur de vrais albums de littérature de jeunesse. Bien évidemment, il y a une étude du code avec le son étudié, des syllabes et des mots à lire pour apprendre progressivement à déchiffrer mais ensuite il y a des textes, de vrais textes avec du sens, tirés d’albums que je lis à la classe. Lire c’est déchiffrer bien sûr mais lire c’est surtout « comprendre ». Il est très important pour les élèves de donner du sens à l’acte de lire, et lorsque je sors le vrai album de littérature « objet livre », le même que celui rencontré dans le livre de lecture, ils sont déjà émerveillés ! »

Quant à Nadia « Pour des raisons de budget, je prenais la série de manuels qui étaient déjà dans l’école. Mais le manuel était toujours complété par d’autres supports comme des mots puis des textes que nous rédigions ensemble. Par exemple : Je m’appelle Nadia. J’ai 6 ans. Je suis en CP. Ma maîtresse s’appelle Lilia. La listes de leurs prénoms, la liste des consignes de la classe, le vocabulaire du matériel scolaire permettaient de composer un texte qui ait du sens pour eux. » Selon Nadia, toujours, « le manuel doit pouvoir être attrayant pour les élèves, alterner les sons de manière logique c’est à dire du son le plus fréquent au moins fréquent. N’étant jamais complètement satisfaite d’un manuel, je préférais sauter certaines pages et les remplacer par la même leçon mais conçue avec la classe collectivement ».

Quels sont les premiers écrits que vos élèves rencontrent ?
Pour Naouel, les premiers mots étudiés à chaque rentrée sont « c’est la rentrée ». « Chaque année je prépare des étiquettes avec les différents écritures (cursive, capitale, scripte) de cette phrase et je l’accroche au tableau avant même de distribuer le livre de lecture. Idem pour leurs prénoms, ils les connaissent déjà puisqu’ils les ont déjà étudiés en maternelle ; cela les rassure de reprendre des choses qu’ils ont déjà vu en début d’année. Ça permet de lever toutes les angoisses qu’ils peuvent avoir dès la rentrée à la grande école. Je prépare aussi des images d’un garçon, d’une fille, d’une école et du matériel qu’ils vont utiliser tous les jours et sous chaque image j’écris le mot en capitale puis en script. J’affiche les couleurs dans la classe et je leur donne le vocabulaire de la rentrée sous forme d’imagier (matériel scolaire, lieux). »

Ensuite, très rapidement, Naouel incite ses élèves à produire des écrits et à les illustrer. « Ils adorent dessiner ». Ils écrivent des phrases telles que : « il y a un garçon », « il y a un cartable rouge. » Pour Naouel, il s’agit de rassurer l’élève en lui montrant que lui aussi est, très tôt capable de manier la langue écrite, « la plupart réussissent très bien, certains veulent écrire très vite à l’entrée du CP, d’autres utilisent des mots- étiquettes, c’est libre ! L’objectif étant de les amener progressivement à abandonner les étiquettes et à écrire seuls. Ils ont à leur disposition un porte vue qui leur sert d’imagier, et sous chaque image le mot correspondant, c’est une aide précieuse ».

Nadia insiste sur la nécessité de la lecture experte de l’enseignante, « je leur lisais une histoire tous les jours en début d’après-midi. L’écoute d’une histoire lue a pour objectif premier le plaisir, plaisir de savoir lire, plaisir d’écouter ».

Comment pensez-vous votre progression de phonèmes et graphèmes ?
Pour Nadia, « la progression de phonèmes doit être liée à la fréquence de leur utilisation dans la classe. Je me suis toujours basée sur la fréquence des phonèmes et des graphèmes qui émanaient des résultats des études de certains chercheurs mais je me basais surtout sur mes petits chercheurs dans la classe. Par exemple, nous travaillions beaucoup sur leurs prénoms. Je faisais une échelle de fréquence des phonèmes propres à ce groupe classe. Cela leur donnait tout de suite, une assise pour rechercher d’autres mots qu’ils ont "dans la tête". Avec la richesse de ce qu’ils ont appris en maternelle, on arrive facilement à créer notre propre liste de mots ou notre texte pour chaque phonème et graphème, sans avoir besoin d’un manuel ».

Pour Naouel, le choix de la progression de graphème et phonème a été sujet de beaucoup de questionnement : « Avant je suivais toujours le manuel pour l’étude des graphèmes. A chaque nouveau phonème étudié, on découvrait sa graphie. Puis j’ai entendu parler de la méthode Dumont et du coup j’ai voulu tester cette année. Aussi, je prépare mes cahiers d’écriture en fonction d’une progression du geste graphique. Parfois c’est compliqué parce que les élèves écrivent des mots qu’ils n’ont jamais rencontrés, ils ne savent pas ce qu’ils écrivent même si je le leur lis. Par exemples « étui ». C’est vraiment une source de préoccupation et de questionnement pour moi, tout comme dans l’écriture du « e » en boucle ou le « e » avec la cassure. »

Concernant vos modalités pédagogiques…
« J’ai compris depuis deux ou trois ans que les élèves qui arrivaient en CP avaient des habitudes de travail dès la maternelle qu’il fallait garder. L’organisation en ateliers, par exemple, me semble très intéressante. Nous sommes donc organisés en ateliers tous les après-midis, des ateliers tournants pas forcément avec la même compétence, il peut y avoir un atelier numération, un atelier arts visuel, un atelier graphisme... » nous explique Naouel. Selon elle « il est primordial que les élèves manipulent et qu’ils aient à leur disposition des outils pour le faire. L’objectif est de les rendre autonomes, si nous travaillons sur de la résolution de problèmes mathématiques, l’élève doit pouvoir aller seul chercher le matériel dont il va avoir besoin pour l’aider - sans que j’aie à lui dire « tu peux prendre les buchettes pour compter ». Au départ, ils ont tous besoin de manipuler pour compter, puis progressivement certains s’en détachent. D’autres en auront besoin toute l’année. Les élèves sont différents et ne progressent pas à la même allure on le sait mais parfois on l’oublie ! »

Concernant la lecture, Naouel varie les supports, « nous utilisons la méthode du manuel que j’adapte en fonction du niveau de mes élèves mais que je combine avec les gestes de Borel Maisonny. Les élèves adorent prendre la photo et faire le geste qui correspond au son, on l’accroche ensuite dans la classe avec le mot référent. Nous utilisons aussi les alphas mais seulement en début d’année, nous visionnons le dessin animé et puis nous faisons chanter les lettres. » Nadia a, quant à elle, toujours gardé une organisation spatiale et des modalités pédagogiques similaires à la grande section en début de CP.

Concernant le climat de classe, n’est-il pas spécifique en CP ?
Pour Naouel « Quel que soit le niveau de classe, le climat de classe est essentiel pour travailler dans de bonnes conditions. Les élèves doivent se sentir en sécurité. Ils doivent avoir envie de venir en classe. C’est vraiment ma priorité de faire en sorte que mes petits CP se sentent bien. D’ailleurs j’accorde une réelle importance à la classe, ma classe ma deuxième maison ! J’aime qu’elle soit « belle », j’ai installé un joli coin bibliothèque avec des coussins douillets, les élèves adorent y aller pour lire un livre ou pour m’imiter en début d’année quand ils ne savent pas encore lire. J’ai aussi placé les tables pour qu’ils échangent entre eux, qu’ils s’entraident. Certes cela amène parfois à un peu plus de bavardages au début mais une fois le travail sur les règles de la classe posé ça s’améliore et la coopération peut avoir lieu. Il est aussi important que chaque enfant soit bien installé face au tableau, je fais attention à leur posture afin qu’il puisse prendre de bonnes habitudes d’écriture. C’est pourquoi j’évite les tables par quatre ou certains sont parfois obligés de se tourner pour écrire. J’ai opté pour des tables en u, plusieurs petits ilots en u ou l. Dans la classe, nous travaillons, nous chantons, nous rions et il arrive même que nous pleurions… Bref, on vit ! »

Selon Nadia, le climat dans la classe est la clé de la réussite du CP, comme de toutes les classes d’ailleurs. « Pour ce qui est du CP, c’est encore plus spécifique. Il vaut mieux perdre les quinze premiers jours de septembre à instaurer un climat de classe bienveillant, où chaque élève a trouvé sa place, où il leur a été expliqué les nouvelles règles de vie tout en leur laissant le temps de quitter "le petit costume" de la maternelle, chacun à son rythme. Le plus traumatisant dans l’arrivée en CP, comme dans l’arrivée en sixième et l’arrivée en seconde, d’ailleurs, c’est de nier le passé des élèves, faire table rase de ce qu’ils savent et ont appris antérieurement, afin de les installer, militairement, dans une nouvelle étape de leur scolarité. »

Et les parents en CP, les relations sont tout de même là aussi assez spécifiques…
La réunion de rentrée permet de lever les premières inquiétudes. Selon Naouel, Les parents sont souvent plus stressés que leur enfant, « alors, avant tout, mon rôle est de les rassurer et de répondre au mieux à leurs questions. Je prépare ma réunion de rentrée avec beaucoup de soin : un ordre du jour distribué aux parents, ainsi que du café et des gâteaux. Je fais en sorte d’éviter le jargon institutionnel pédagogique. J’enseigne depuis dix ans maintenant dans le 93, et il est vrai que nous sommes souvent confrontés à des parents qui ne comprennent pas bien la langue, il faut donc s’adapter pour que le message soit compris de tous. Je suis généralement disponible pour des entretiens avec les parents qu’ils soient informels ou formels. Pour moi, c’est important, les parents font partie intégrante de la communauté éducative. De plus en tant qu’enseignant, il me paraît essentiel de connaître l’environnement de l’enfant. J’ai parfois été confronté à des situations très difficiles, ce n’est pas une généralité dans le 93 mais ça arrive quelque fois et c’est difficile. Certains parents ne savent pas comment aider leur enfant, alors je leur dis toujours « montrer de l’intérêt même si vous ne savez pas bien lire, regardez les cahiers » ».

Naouel leur donne aussi de petits conseils sur les bienfaits du sommeil, d’une alimentation équilibrée et les oriente vers les différentes structures éducatives de la commune. Nadia nous rappelle que l’apprentissage de la lecture est une étape très angoissante pour les parents, avant d’être angoissante pour les enfants. « Pour que les enfants arrivent sereins, il faut avant tout rassurer les parents. À la réunion de rentrée, je verbalise cette angoisse et les invite à l’exprimer avec moi. Je leur explique aussi l’importance de la maturité affective nécessaire à l’apprentissage de la lecture, je les invite à encourager leur enfant même quand il n’y arrive pas encore. J’ai, aussi, toujours proposé à tous les parents qui le souhaitent de venir assister à la classe une journée ou une demie journée pour vivre ce que vit leur enfant. Cela a permis de redonner confiance en l’école à certains parents qui avaient eu une expérience douloureuse en tant qu’enfant, de faire découvrir notre école à des parents venus de d’autres pays. »

Bon, j’avoue avoir tout de même tenu à vérifier qu’elles déambulent bien entre les rangs... Naouel nous tranquillise : « bien évidemment, je passe dans les rangs parfois pour rassurer, reformuler individuellement la consigne pour les élèves qui ont besoin d’un étayage plus fort, parfois pour aider, féliciter ou gronder celui qui ne s’y est pas encore mis. » Quant à Nadia : « Je crois n’avoir jamais été assise à mon bureau ! Déambuler dans les rangs est primordial. Même les meilleurs élèves ont besoin de l’adulte près d’eux. Avec des moments privilégiés à une table avec les élèves à besoins spécifiques. ».

Les dictées ? Tous les jours, mais pas seulement sous leur forme classique. « Tout le temps ! Pour jouer, pour rien, sans noter forcément… On s’entraine sur l’ardoise pour mémoriser les mots ou au tableau. On joue au photographe pour mémoriser les mots, puis j’en efface un dans la liste qu’ils doivent retrouver. Bref, nous faisons plein de petits jeux pour fixer l’orthographe… On mémorise, On mémorise… »
Lilia Ben Hamouda

Extrait de cafepedagogique.net du 23.05.18 : CP : Comment les instits préparent vraiment la rentrée

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