Ségrégation scolaire : - Comment Paris est devenue une ville d’apartheid (Le Nouvel Obs) - Les « 2èmes États généraux de l’éducation dans les quartiers populaires » (Véronique Soulé)

17 avril 2018 Version imprimable de cet article Version imprimable

Collèges "ghettos" : comment Paris est devenue une ville d’apartheid

Riches et pauvres, blancs et noirs, bons et mauvais élèves... Dans les collèges parisiens, on se mélange peu. Comment sortir de l’apartheid ? En contraignant le privé ? Ou en repensant le public ?

[...] Discrimination positive ?
Le système parisien, de fait, est si darwinien qu’il a contraint le rectorat depuis le début des années 2010 à mettre en place – discrètement – des dispositifs de discrimination positive à l’américaine qui, en voulant bien faire, ne font que brouiller le paysage.

D’un côté, les boursiers – du moins ceux qui ne sont pas envoyés dans la voie professionnelle – disposent d’un énorme bonus, leur permettant d’accéder de manière quasi certaine au lycée de leur choix.

De l’autre, les enfants des catégories moyennes et supérieures doivent obtenir des notes excellentes pour ne pas atterrir dans un établissements-poubelle, s’ils habitent dans les deux districts – l’est et le nord – où se concentrent la plupart des élèves défavorisés.

Entre les deux, une nouvelle catégorie : les non-boursiers passés par les collèges populaires classés en éducation prioritaire qui, en récompense de leur comportement citoyen, pourraient bénéficier d’un mini-bonus à partir de l’année prochaine. Et accéder ainsi plus facilement à un établissement relativement bien placé. Bonjour, la simplicité !

"Ces histoires de hiérarchisation des lycées et de bonus rendent les gens complètement fous", dit Jean-Jacques Renard, le responsable du secondaire à la FCPE-Paris.
""Comment reprocher aux CSP+ de chercher à contourner. Si leurs enfants ne performent pas suffisamment au collège, ils ont de grandes chances de se retrouver dans des établissements de seconde zone. Qui l’accepterait ?""

Le patron de la FCPE milite pour une stricte mixité scolaire, et non pas sociale. "Un tiers de bons élèves, un tiers de moyens, et un tiers d’élèves plus fragiles. Ce serait peut-être la fin des lycées d’excellence, mais ce serait aussi la fin des ghettos, et en définitive, nous aurions une sociologie proche de celle de la majorité des lycées provinciaux."

Le modèle Turgot
Une utopie ? Pas si sûr. Depuis trois ans, l’établissement le plus demandé de l’académie de Paris n’est pas l’un des quatre lycées historiques créés par Napoléon. C’est le lycée Turgot, une ancienne école municipale supérieure pilotée par un ex-directeur d’école, Christophe Barrand. "A-demi moine soldat et à-demi manager à l’américaine", comme on le qualifie au rectorat, M. Barrand a punaisé sur la porte de son établissement et sur celle de son bureau un feuillet A4 qui annonce clairement la couleur :
""La mission de l’école est d’assurer la réussite de tous les élèves et la promotion de toutes les formes d’intelligence." "

Extrait de nouvelobs.fr du 14.04.18 : Collèges "ghettos" : comment Paris est devenue une ville d’apartheid

 

La chronique de Véronique Soulé : « Il faut une loi contre la ségrégation scolaire »
Plusieurs collectifs et associations (1) ont organisé les « 2èmes États généraux de l’éducation dans les quartiers populaires » les 6 et 7 avril à Créteil (Val-de-Marne). A l‘issue des travaux, ils ont rédigé un cahier de doléances avec des propositions pour en finir avec les inégalités et la ségrégation scolaire, qu’ils enverront cette semaine au ministre de l’Éducation Jean-Michel Blanquer avec une demande d’audience. Largement absente des nombreux discours et interviews de ce ministre très prolifique, la mixité va-t-elle revenir à l’ordre du jour ? Attendons de voir.

Durant deux jours, chercheurs, acteurs de terrain, parents, élus locaux… se sont succédé à la tribune des États généraux pour évoquer les injustices dont souffrent les quartiers populaires : écoles-ghettos fuies par les familles pouvant s’offrir le privé ou obtenant des dérogations, fort turn-over des enseignants envoyés là parce qu’ils débutent et qui rêvent de repartir, remplaçants en nombre insuffisant, offre scolaire de second ordre, etc.

Les intervenants ont aussi débattu des actions et expérimentations menées ici et là pour en finir avec ce qui est trop souvent considéré comme une fatalité. Pour certains en effet, l’école n’est que le reflet d’une ségrégation spatiale contre laquelle elle serait impuissante. Or, les études montrent que l’école amplifie le phénomène, avec des établissements encore plus ségrégués que leur secteur.

Les mères du Petit Bard-Pergola, à Montpellier, ont montré un film sur leur mobilisation de 2015 contre la ghettoïsation du collège du quartier. Une élue de Haute Garonne a présenté l’expérimentation menée à Toulouse pour plus de mixité scolaire. Et le collectif parisien « Apprendre ensemble » (2) a parlé du « double secteur » créé dans le 18ème arrondissement pour déségréguer des collèges. Le rappeur Kery James, qui a une fondation, est venu en invité surprise, avant une pièce de la compagnie Kahina « Sois re-belle et t’es toi ».

Au nom du comité d’organisation, Jérôme Decuq, du Collectif Apprendre ensemble, tire un bilan de cette rencontre.

Par rapport aux Etats généraux de l’an dernier (3), avez-vous constaté des changements dans un sens ou dans un autre ?
Il y a eu une mesure en direction des quartiers populaires : les classes à douze dans les CP en REP+ (réseaux d’éducation prioritaire renforcés) - mesure qui doit être étendue aux CP en REP et aux et CE1 en REP + et REP. Mais ça s’est arrêté là. On a bien entendu parler de mixité dans le discours officiel mais c’était autour d’un service militaire qui permettrait aux jeunes de voir autre chose… A l’école, le manque de mixité ne semble pas gêner.

En revanche, on a remis des options qui servaient largement à contourner les établissements « fuis » : les classes bilangues et latin. Et avec la scolarité obligatoire en maternelle, on voit venir la question du financement du privé.

Les classes à 12, vous n’êtes pas contre ?
C’est sûr, on ne va pas s’élever contre, c’est toujours bien d’améliorer les conditions d’enseignement. Et pour avoir plus de chances de réussir, il vaut mieux être moins nombreux que plus.

Mais des participants ont regretté la disparition du « Plus de maîtres que de classes ». Ils ont aussi évoqué les répercussions sur les classes d’autres niveaux qui se sont retrouvées surchargées.
Et si c’est pour faire des cadeaux de l’autre côté... Les autres mesures – bilangues, latin... - vont dans le sens d’une école inégalitaire. On évoque aussi la liberté pour les chefs d’établissements de choisir leurs enseignants. On imagine la catastrophe ! Il existe déjà une sélection à l’ancienneté qui défavorise les quartiers populaires. Cela ne pourrait que s’aggraver.

Que préconisez-vous face à cela ?
Si le ministre veut absolument remettre des classes bilangues, qu’il le fasse exclusivement dans les quartiers populaires. Les élèves qui veulent réellement les suivre, y viendront . De même pour la liberté de choix des chefs d’établissement, qu’elle soit réservée aux établissements pour qui trouver des enseignants est compliqué.

Quelles sont vos principales propositions ?
Grâce aux travaux des chercheurs, on sait que ségrégation et inégalités sont très liées. La ségrégation urbaine fait des dégâts. Pour qu’on cesse de mettre tous les logements sociaux aux mêmes endroits, on a la loi SRU (Solidarité et renouvellement urbains) (4) - qui oblige les communes d’une certaine taille à avoir un minimum de logements sociaux.

Dans les écoles les plus ségréguées, on mène quelques expérimentations et on voit que ça peut marcher. Mais elles sont liées à la bonne volonté des politiques locaux, au niveau des communes et des départements. Sinon, rien ne se passe.

Nous pensons qu’il est temps de faire une loi SRU pour l’éducation, pour lutter contre la ségrégation scolaire. Si localement le politique ne veut rien faire, c’est à l’Etat de prendre la main, de la même façon que face aux refus de construire des logements sociaux, le préfet préempte. Il faut une obligation d’agir.

Vous pensez à d’autres mesures ?
La mixité n’est pas la solution à tout. Nous avons de nombreuses propositions sur les inégalités, notamment sur les moyens humains. Il faut que l’on donne plus aux REP, que l’éducation prioritaire soit réellement prioritaire. Si l’on regarde la masse salariale par exemple, un lycée plein d’agrégés de 55 ans coûte beaucoup plus cher qu’un autre où les enseignants ont 30 ans.

Dans la loi SRU sur l’éducation que nous défendons pour en finir avec les ghettos scolaires, nous prévoyons des mesures sur les enseignants, sur la sectorisation, sur l’affectation, y compris dans le privé, etc. Une loi qui devrait dépasser les débats partisans.

Vous avez bon espoir d’être entendus ?
On espère que nos interlocuteurs auront envie d’étudier de près nos propositions. Certaines mesures ne coûtent rien. Le double secteur dans le 18ème, par exemple, n’a rien coûté.

Si ce n’est pas par humanisme ou par souci d’égalité, ils peuvent le faire par pragmatisme, lorsque l’on voit le coût social, humain et financier engendré par la ségrégation scolaire. La balle est dans leur camp.
Recueilli par Véronique Soulé

Extrait de cafepedagogique.net du : La chronique de Véronique Soulé : « Il faut une loi contre la ségrégation scolaire »

Répondre à cet article