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Les trois défis de Pap Ndiyae : la crise du recrutement favorisée par la désastreuse réforme de la formation, l’accroissement des moyens de l’école élémentaire et la levée du tabou de la mixité sociale et ethnique, tribune de Pierre Merle dans Le Monde

25 août

« Le nouveau ministre de l’éducation nationale doit relever trois défis pour assurer l’avenir des jeunes Français »
TRIBUNE
Pierre Merle
Sociologue

La rentrée sera chargée pour Pap Ndiaye, puisque le ministre devra rendre le métier d’enseignant plus attractif, améliorer le niveau des élèves, développer l’égalité des chances et la mixité sociale à l’école, estime le sociologue Pierre Merle dans une tribune au « Monde »

Trois défis incontournables attendent Pap Ndiaye. Le premier est la crise du recrutement. Les résultats au capes 2022 sont désastreux. En maths, sur 1 035 postes à pourvoir, seuls 557 candidats ont été admis. La situation est comparable en physique-chimie (425 postes, 209 admis), en lettres modernes (755 postes, 598 admis), en allemand (215 postes, 60 admis), etc. Pour le concours de professeur des écoles, les résultats sont également catastrophiques. En Ile-de-France, 1 728 postes n’ont pas été pourvus.

La baisse du nombre de candidats et d’admis est souvent expliquée par la faiblesse des salaires des enseignants. La revalorisation des débuts de carrière, instaurée par Jean-Michel Blanquer [en 2021], est, certes, pusillanime. Après quinze ans d’ancienneté, ce salaire est aussi 20 % en dessous de la moyenne européenne. Mais cette faible rémunération caractérise le métier depuis longtemps et n’explique pas la chute constatée en 2022. Celle-ci est liée à la réforme Blanquer de la formation des maîtres.

Désormais, les étudiants ne passent plus leur concours à la fin du master 1, mais du master 2. Celui-ci est consacré à la rédaction d’un mémoire, un tiers-temps en établissement et la préparation de leur concours. Des exigences invraisemblables. La réforme a transformé plus de 20 000 professeurs stagiaires payés 1 500 euros net par mois en étudiants stagiaires payés moitié moins. En catimini, le ministre Blanquer a paupérisé l’entrée dans le métier. Pour réaliser des économies dérisoires, il a sacrifié l’avenir. Les conséquences en sont connues. A la rentrée 2022, des contractuels vont être recrutés en masse.

Le deuxième grand défi tient à la faiblesse du niveau des élèves français.
Enfin, il est nécessaire d’augmenter les moyens alloués à l’école élémentaire. L’OCDE indique que, avec 19,5 élèves par enseignant, l’école française se situe très au-dessus de la moyenne des pays de l’OCDE (15,2 écoliers par enseignant). Initiée en 2017, la politique de dédoublement des classes est bienvenue. Elle comporte toutefois une limite majeure. Elle a été restreinte aux seuls CP et CE1 de l’éducation prioritaire, soit moins de 7 % des effectifs de l’école élémentaire. Les moyens mobilisés ont été insuffisants. Le nombre d’élèves par enseignant doit rejoindre les standards européens.

Le troisième défi est celui de l’égalité des chances et de la mixité sociale. Ces deux objectifs sont en partie liés. De nombreuses recherches ont montré les avantages de la mixité sociale des établissements scolaires. D’une part, la mixité favorise une hausse du niveau moyen des élèves. Au contact des bons élèves, les élèves moyens et faibles progressent davantage. L’inégalité des chances est ainsi réduite. D’autre part, la mixité sociale réduit le nombre de « classes difficiles » dans lesquelles les professeurs débutants et contractuels sont plus souvent affectés. Une affectation source de démission.

Mise en œuvre à la rentrée 2016 par Najat Vallaud-Belkacem [ministre de l’éducation nationale de 2014 à 2017], une politique de mixité des collèges a fait l’objet d’une évaluation positive. En 2021, la réforme de l’Affelnet parisien [le système d’affectation des élèves de 3e] a amélioré la mixité des lycées de la capitale. Ces politiques de mixité réussies, dont le coût est nul, doivent être amplifiées. En scolarisant ensemble les enfants de la nation, elles sont aussi plus efficaces qu’une loi contre le séparatisme. Le nouveau ministre a indiqué vouloir promouvoir l’égalité des chances. Mais, dans la continuité de la politique de Jean-Michel Blanquer, la mixité sociale demeure une question taboue. Universitaire, étudiant la condition noire, Pap Ndiaye ne peut ignorer que, sans une politique volontariste de déségrégation ethnique et sociale, l’objectif d’égalité des chances est une hypocrisie politique.

Relever ces trois défis et assurer ainsi l’avenir des jeunes Français et de la nation sont des priorités. Elles nécessitent des financements supplémentaires. Il est urgent aussi de réformer autrement. La réforme du lycée est l’exemple à ne pas suivre, tout comme celle de la formation des maîtres. Au lieu de régler des problèmes, ces réformes conduites par le haut en ont créé de nouveaux. Pour construire une école de la réussite, outre ces trois priorités cardinales, il faut partir des réalités du terrain, écouter les acteurs, créer du consensus.

Pierre Merle est professeur émérite de sociologie à l’université de Bretagne occidentale. Il est notamment l’auteur de « Parlons école en 30 questions » (La Documentation française, 2021)

Extrait de lemonde.fr du 24.08.22

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