> PILOTAGE, ACCOMPAGNEMENT, ÉVALUATION, ORIENTATION > Confinement, Enseignement à distance, Devoirs à la maison > Que fait un CPE quand il n’y a pas d’élève ? Réflexion sur le concept de (...)

Voir à gauche les mots-clés liés à cet article

Que fait un CPE quand il n’y a pas d’élève ? Réflexion sur le concept de "distance" (l’éducateur équitable)

4 mai Version imprimable de cet article Version imprimable

JOURNAL DE BORD D’UN CPE EN REP +
CPE à distance
Entre les vacances anticipées et cette reprise sans élève, j’avoue me sentir quelque peu désorienté. J’ai la sensation d’être « empêché » d’exercer mon travail de CPE d’où ma difficulté à répondre à cette question de mon ostéopathe : « Que fait un CPE lorsqu’il n’y a pas d’élèves ? ». Cette question ne cesse de m’interroger. Pour me rassurer, je peux me persuader que je peux continuer à suivre mes élèves à distance, à m’assurer qu’ils disposent de bonnes conditions pour travailler, mais au fond de moi, je n’y crois pas. Je ne parviens pas à concevoir mon activité « à distance » ou devrais-je dire, pour reprendre un néologisme très en vogue dans l’Education Nationale, « en distanciel ».

Il n’en reste pas moins que cette question de la distance interroge mon activité professionnelle. Il est intéressant de s’arrêter quelques instants sur ce concept de « distance ». La définition du dictionnaire précise les différents sens de ce mot : 1). Longueur qui sépare une chose d’une autre : écart, éloignement, espace, étendue, intervalle – A distance : de loin. 2). Espace qui sépare deux personnes. Prendre ses distances. Tenir quelqu’un à distance (respectueuse), l’empêcher d’approcher ; fig : tenir à l’écart : repousser la familiarité en se tenant dans la réserve. Garder ses distances. 3). Écart entre deux moments du temps. 4). Fig. Différence notable séparant des personnes ou des choses. Comme le souligne Genevièvre Jacquinot-Delaunay, « la distance renvoie à la notion d’une séparation entre deux personnes. La formation à distance a été mise en place pour compenser l’absence du face-à-face entre enseignants et apprenants, en cherchant à mettre à disposition les savoirs et à véhiculer les signes de la présence de l’enseignant, puis des étudiants, suivant l’évolution des technologies disponibles »1. L’auteur précise aussi que la « distance » géographique et temporelle est indissociable du nécessaire recours à des moyens de communication liés aux évolutions technologiques disponibles. Cette question de la disponibilité des outils numériques renvoie directement à la question de la fracture numérique, le risque étant en effet que cette « mise à distance scolaire » ne soit en réalité qu’un « enclavement scolaire », c’est-à-dire, pour reprendre une déclinaison géographique, une configuration dans laquelle les distances sont infranchissables, rendant, de fait, le contact entre les deux espaces impossibles.

C’est la réalité que vit une partie de mes collégiens incapables de se mettre « en distance scolaire », faute d’équipements informatiques ou d’un environnement propice aux apprentissages. Il ne suffit pas, en effet, de distribuer des tablettes pour que les élèves puissent se projeter dans une scolarité à distance. Cette mise à disposition de matériels informatiques suppose des compétences et des habitudes d’utilisation que ne possèdent pas forcément les élèves, surtout s’ils n’ont pas accès à un abonnement internet. A ce niveau, la « distance » devient non pas une « présence à distance », mais une forme d’invisibilité accentuant les inégalités scolaires.

Par ailleurs, cette « mise à distance scolaire » me paraît être en contradiction avec ma pratique professionnelle qui s’appuie sur la « rencontre éducative », celle qui tente justement de « mettre à distance » la distance pour aller vers l’autre. Comme le faisait remarquer Jean-Yves Séradin dans un livre consacré à l’approche pédagogique de Michel de Certeau : « Mais, homme de la rencontre et de la confrontation, l’éducateur qu’est le professeur ne peut se satisfaire d’un dialogue fictif, formel. Certeau suggère une direction. « Le dialogue est (…) ce qui fait, ce qui doit faire d’une nécessaire information l’élément d’une formation. L’échange entre l’éducateur et l’éduqué tend à être le creuset où s’opèrent lentement la mutation de la culture et l’évolution du langage « . Ce sont, à travers ces deux individus, deux cultures qui dialoguent (…). Une des phrases clés du film de Laurent Cantet, prononcée par un professeur d’anglais du collège, au centre du film Entre les murs, souligne bien la tâche de l’enseignant : « Il faut aller les chercher, ces gamins ». Comment « échanger » pour aller les chercher si cela ne fonctionne que dans un seul sens ? Des ponts sont à construire dans notre école de la diversité »2. Mais comment construire des ponts lorsque la distance entre l’éduqué et l’éducateur devient physique ? Comment « aller chercher ces gamins » lorsque la distance devient infranchissable ?

Car la rencontre est aussi celle du corps. Lorsqu’un élève franchit la porte de mon bureau, le premier dialogue qui s’instaure est celui du corps, de ce qu’il donne à voir. Le visage, en particulier, transmet un certain nombre d’informations que nous pouvons tenter d’interpréter telle une « herméneutique de l’autre ». Comme le disait Lévinas, « le visage parle »3 et nous appelle donc au langage, à la parole, au dialogue. Pierre Antoine Chardel précise à ce sujet « qu’il s’agirait pour cela tout d’abord de concevoir le visage comme un texte qui serait perçu à partir de ses expressions et de ses traits »4. Je me souviens, par exemple, du visage (certes caché par un masque) de cet élève de sixième qui avait demandé à me rencontrer pour m’évoquer un problème personnel. Ses yeux résonnaient d’inquiétude et de souffrance. Des yeux qui en avaient déjà trop vu. La suite de l’entretien a d’ailleurs confirmé mes craintes. Maria Salmon explique à propos du visage : « Ce que nous voyons matériellement de l’autre c’est d’abord son visage : il s’adresse à chacun de nous, nos regards se croisent. Il peut même arriver qu’il nous soit difficile de regarder quelqu’un « en face », dit-on, parce qu’il y a en lui quelque chose qui nous gêne, nous est insupportable. Pensons aux condamnés à mort, dont le bourreau ne doit pas voir le visage, ou à ces tueurs qui cachent le regard de leurs victimes en leur bandant les yeux, ou plus près de nous, à ces mendiants, à qui l’on donne l’obole sans les regarder ou si peu, parce que notre geste dérisoire reste étranger devant leur détresse ». Elle ajoute : « Tous ces visages sont visibles, très visibles, ce sont des visages qui se montrent, qui s’expriment, qui veulent dire quelque chose : le visage parle. Le visage me parle. Il ne parle pas à tous, le visage visible est une adresse à moi, une adresse encombrante parfois, mais une adresse dont je ne peux m’exempter »5. Il y a des visages qui marquent et que nous n’oublions pas. Je repense, par exemple, à cette jeune fille de troisième, au regard dur et fermé, exprimant une réticence à parler par manque de confiance envers l’adulte, et qui a fini par s’ouvrir en parole, ou bien de cette jeune étudiante de lycée professionnel au regard hagard qui avait été la veille droguée et violée. Son regard exprimait bien avant sa parole une sidération et un traumatisme.

Cette « mise à distance » est donc aussi celle de l

Extrait de educateurequitable.wordpress.com du 02.05.21

 

Voir aussi
"Enseigner à distance, inventer un nouvel espace relationnel", FLorence Lecerf-Lhomme, Chronique sociale, 96p., 12,90€

Présentation
Lorsque l’on parle de l’école, immédiatement, des images surgissent. On voit l’enseignant, avec ses élèves, dans une salle de classe. Il circule entre eux, s’attarde derrière l’épaule de l’un pour lire ce qu’il écrit, remarque le découragement de l’autre et d’un geste ou d’un regard l’aide à ne pas baisser les bras. Il
revient au tableau, écrit le cours, distribue la parole. Bref, quand il s’agit d’école, les scènes qui nous viennent à l’esprit ont toujours à voir avec l’interaction, la relation humaine. Comment maintenir ce lien lorsque les circonstances nous
obligent à enseigner à distance ?
Certes, grâce à Internet, les savoirs sont désormais accessibles en ligne. Les chaînes vidéo d’enseignants se multiplient et facilitent l’accès des élèves à des notions de cours. De même, nombre de sites proposent des exercices interactifs souvent très bien faits et qui permettent aux élèves de travailler en autonomie.
Pour autant, ces outils ne permettent pas de maintenir le lien pédagogique.
Ils sont l’équivalent numérique des manuels ou des cahiers d’exercices et ne peuvent remplacer la relation de confiance qui, peu à peu, s’instaure entre l’enseignant et ses élèves. Tous les enseignants en ont fait l’expérience, un même cours dispensé à deux classes distinctes n’aura jamais le même effet. Suivant le groupe, les relations entre les élèves, l’horaire, les réactions diffèrent et emmènent la séance vers un chemin parfois que l’on n’aurait pas soupçonné. Et c’est bien cela qui fait la magie du métier d’enseignant. Est-il possible de retrouver, à distance, l’atmosphère de la classe et ainsi, continuer de construire la relation avec les élèves ?
Voilà, le véritable défi de l’enseignement à distance : non pas recréer la classe mais inventer un nouvel espace qui permette d’abolir la distance et de renforcer les interactions entre l’enseignant et ses élèves, entre pairs, afin de susciter le
plaisir et l’envie d’apprendre. Cet ouvrage se veut une réflexion sur ce que signifie enseigner à distance du point de vue du lien humain, et propose des pistes concrètes pour construire un travail pédagogique qui fasse sens et permette d’accompagner tous les élèves.

Extrait de leslibraires ;fr du 06.05.21

Répondre à cet article