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Confinement. Journal de bord d’un Cpe en REP+ (du 16/03 au 03/04/2020)

3 avril 2020

De la semaine 24 à la semaine 27 (du 16/03/20 au 03/04/2020)

Je peine à trouver mes mots tant la situation que nous vivons est sidérante et totalement inédite. Elle m’apparaît comme une rupture, violente, qui appellera certainement un changement en profondeur de notre mode de vie. Professionnellement, ce confinement marque aussi un coup d’arrêt. C’est une épreuve très déstabilisante qui vient remettre en cause nos habitudes de travail. Mais comme le soulignait Claire Marin : « La rupture est créatrice si elle se saisit de ce qu’elle brise. Peut-être cette force plastique, cette puissance à créer une nouvelle forme de vie nous sauve-t-elle »1. En effet, cette rupture nous a obligé à inventer de nouvelles formes d’actions pour tenter de maintenir un lien si fragile soit-il avec les familles les plus en difficulté car comme le souligne magnifiquement Jean-Paul Delahaye dans une tribune dans Libération : « La pauvreté de biens est aussi une pauvreté de liens »2. Il ajoute également que : « Pour les familles pauvres et leurs enfants, le confinement est une catastrophe. D’abord parce que l’école, on l’oublie quand on ne connaît pas la vie de nos concitoyens pauvres, n’est pas seulement pour les pauvres le lieu des apprentissages. L’école est aussi une institution d’aide aux familles, un premier recours face aux situations de détresse sociale »3.

De mon expérience quotidienne dans un collège en éducation prioritaire, je mesure à quel point les propos de Jean-Paul Delahaye ne sont pas que des mots. L’école est en effet un lieu d’écoute et les bureaux des CPE, des assistantes sociales, des infirmières résonnent des maux et des souffrances de certains de nos élèves et de leur famille que nous essayons d’accompagner au mieux. C’est aussi un lieu de rencontres et d’échanges parfois informels mais tellement importants dans le suivi des élèves et des familles. C’est pourquoi cette mise à distance de notre travail est compliquée à vivre. Et pourtant il faut continuer « à maintenir en vie » cette relation qui s’est dématérialisée.

Au cours des semaines écoulées, j’ai eu plusieurs contacts téléphoniques avec des familles et beaucoup d’entre elles paraissent en difficulté soit parce qu’elles n’ont pas accès aux outils informatiques, soit, s’il s’agit de familles nombreuses, parce qu’elles n’ont qu’un ordinateur ou une tablette pour deux ou trois enfants d’âges différents. Certains élèves évoquent aussi leurs conditions de travail très compliquées comme pour cet élève de troisième qui a envoyé un mail de détresse en précisant que « c’est beaucoup trop compliqué à la maison ». Il explique que ses parents travaillent le matin et qu’il doit s’occuper de son petit frère. L’après-midi, c’est la maman qui prend le relais mais ce petit frère est très bruyant et cet élève ne trouve pas d’endroit où s’isoler « correctement comme en classe où rien ne peut me distraire ou attirer mon attention ». Un autre élève de sixième m’a expliqué qu’il ne parvenait pas à s’organiser car les premiers jours les professeurs ont envoyé beaucoup de travail en même temps. Il ajoute : « J’ai du mal avec mes devoirs car il faut les imprimer » et bien sûr il n’a pas d’imprimante. Le collège et les centres sociaux ont mis en place des permanences pour que les élèves dans cette situation puissent venir imprimer leurs documents mais il n’est peut-être pas simple pour lui de s’y rendre.

Dans notre collège nous avons mis à disposition des tablettes pour les familles mais cela n’est pas suffisant et je sais que certaines d’entre elles ne parviendront pas à s’en servir. J’ai le sentiment qu’il s’agit aussi, pour l’institution, de se donner bonne conscience. J’ai une famille, par exemple, arrivée récemment en France, ne comprenant que très peu la langue française et que j’ai réussi à joindre par l’intermédiaire d’une de leur voisine. Celle-ci m’a expliqué que cette famille essayait tant bien que mal d’aider leur fille en lui faisant faire des mathématiques et qu’elle ne possédait pas d’outils informatiques. J’ai expliqué à la voisine que les parents pouvaient se déplacer au collège pour récupérer une tablette mais sans un accompagnement comment s’y prendront-ils ? Pierre Perier qui a travaillé sur les familles populaires explique que cette situation va accroître considérablement les inégalités : « Je pense qu’on va avoir un effet catalyseur d’inégalités avec la situation actuelle et une accélération de ces inégalités. Les familles populaires vivent souvent dans des espaces réduits, avec la difficulté à dégager du temps pour le travail des enfants, avec des emplois précaires et sans les outils ou la maitrise des outils pour les apprentissages. Les inégalités s’ajoutent les unes aux autres. On ne transfère pas seulement à ces familles les devoirs à faire mais toute la responsabilité des apprentissages. Impensé social et catalyseur d’inégalités : voilà les deux traits dominants de la situation de confinement »4.

Ce confinement semble également avoir figé certaines situations inquiétantes relevant de la protection de l’enfance. Nous avions par exemple transmis des éléments inquiétants concernant une élève de troisième et le placement était une éventualité. Notre assistante sociale s’est entretenue avec la juge pour enfant en charge de ce dossier qui lui a expliqué que la solution la moins pire serait qu’elle reste à son domicile car le placement en foyer aurait été violent dans la mesure où elle n’aurait pu recevoir aucune visite tout le temps du confinement. La juge a ajouté que l’institution était en grande difficulté dans la gestion d’une centaine de dossiers pour les placements en urgence ou les mesures éducatives à domicile !

Comment se passeront les jours d’après ? Alain Pothet, IA-IPR dans l’académie de Créteil, a parfaitement résumé dans un tweet les objectifs de sortie du confinement dans le domaine éducatif : « Non seulement il faudra prendre le temps de l’écoute et de l’émotion mais aussi penser une pédagogie du retour qui sera attentive à restaurer le lien social indispensable aux apprentissages »5. La situation que nous vivons me semble être une transition entre deux moments, une sorte de « cicatrice blanche » que l’artiste William Kentridge voit comme « une mise en mouvement par laquelle l’arrière plan se révèle (…) susceptible de faire advenir une compréhension de l’histoire »6. Autrement dit, nous ne pourrons pas reprendre le temps d’avant confinement sans avoir pensé/pansé cette « cicatrice blanche ».

Bonne semaine de confinement à toutes et tous !

PS : Vous pouvez aussi me suivre sur mon compte twitter : https://twitter.com/educateurequit

1 Marin, Claire, Rupture(s), Paris, L’Observatoire, 2019, p. 144.

2 https://www.liberation.fr/debats/2020/04/01/le-confinement-une-catastrophe-pour-les-enfants-pauvres_1783813

3 Idem.

4 http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2020/03/30032020Article637211503666747207.aspx

5 https://twitter.com/Apothet

6 Kentridge, William, Un poème qui n’est pas le nôtre, Paris, Flammarion, 2020, p 17.

Extrait de educateurequitable.wordpress.com} du 05.04.20

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