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"Pays de malheur ! » (ouvrage) Echange entre Stéphane Beaud et un jeune des cités

3 novembre 2004 Version imprimable de cet article Version imprimable

Extrait du « Nouvel Obs » du 28.10.04 : un nouveau livre de Stéphane Beaud

Le sociologue et le révolté : « Monsieur, je me permets de vous écrire... »
Comment un échange de mails fortuits entre un chercheur et un jeune des cités devient un livre bouleversant sur l’itinéraire d’un fils de Marocains en France

« Je vous ai dit que si j’ai pris un pseudo, ce n’est pas pour rien... Me demander une photo de moi, même dans l’ombre, même de dos, même gamin ? Ce n’est même pas la peine d’y penser. Ça ne donnera pas de valeur ajoutée à votre article ! » Et pan ! Quel écorché ce « Younes Amrani », qui se cache au moment où il faudrait se montrer. Il a la trouille : « Dès qu’on écrit sur soi on se met en danger. » Il ne veut pas « afficher » sa famille. Il se méfie de la presse comme de la peste. Pas de photo, qu’on lise le livre, point final. OK, faites-le, citoyens, vous ne perdrez pas votre temps. Un jeune de cité nous y livre l’intime de sa cervelle. C’est explosif. Ça s’appelle « Pays de malheur ! » (1). Vous aurez ensuite de quoi discuter de tous les Younes du pays.

Ce livre pas comme les autres n’avait pas été programmé. Il s’est fait tout seul. C’est un document brut. On y découvre la correspondance que se sont échangée par ordinateurs pendant une année ledit Younes, 29 ans, et le sociologue Stéphane Beaud. Rien d’un entretien, mais un échange au long cours. En décembre 2002, Younes, 28 ans, avant-dernier enfant d’une famille nombreuse marocaine immigrée, marié et père d’un petit garçon, est emploi-jeunes dans une bibliothèque de sa commune de la banlieue lyonnaise. Il a abandonné la fac en deuxième année d’histoire. Un échec qu’il rumine. Il tombe sur l’enquête de Stéphane Beaud, « 80% au bac… et après ? » (2), qui dénonce la démocratisation scolaire mal menée. Les longs récits des jeunes des HLM de Montbéliard, qui se sont eux aussi plantés en fac et qui avec l’aide du chercheur analysent leurs parcours, il s’y « voit dans un miroir ». Il cherche le mail de l’auteur et lui envoie, « les larmes aux yeux », une belle lettre de remerciement. « Cher Monsieur, je me permets de vous écrire… C’est incroyable à quel point les vies que vous avez décrites ressemblent à la mienne… Votre livre va sûrement m’être utile pour mon avenir. » Le chercheur lui répond aussitôt : « Cher Monsieur, votre lettre m’a beaucoup touché. » Younes retapote un mot et met sur le tapis Pierre Bourdieu, « dont je suis en pleine découverte ». Les deux « Monsieur » ne vont plus se lâcher. En un mois, le fil est noué, l’élève se lance dans l’exposé de sa vie en empruntant tous les langages, y compris le bourdieusien. Avant Noël, ils s’appellent par leurs prénoms, le maître tutoie l’élève et l’assure de ses « amitiés ». En janvier, ils se rencontrent à Paris pour la première fois et reprennent le fil des échanges. Younes met à jour sa vie, dissèque des « étapes », scrute des pans de son histoire avec une lucidité parfois terrible. C’est nous qui avons la gorge souvent nouée.

Seule l’enfance, passée en vadrouille entre foot et cabanes, résiste au rouleau compresseur de son regard. Ensuite, c’est la « sale ambiance » qui s’annonce. Il grandit dans un quartier où l’humanité se divise entre « les Français » et « nous ». A la maison, on crie beaucoup, mais sans jamais rien se dire. Younes se cache quand le père sort sa ceinture pour frapper ses frères. Mais il découvre un soir dans la salle à manger le même père « dans le noir tout seul qui pleurait ». Il a 16 ans quand les parents repartent au bled avec le petit dernier. Il veut alors « assurer à l’école », quitte à faire « souvent péter les cours pour aller lire au CDI ». Au lycée, c’est plus dur, il « prend tout sur la défensive », et la scolarité se grippe quand il s’inscrit en section scientifique. Trois échecs successifs, suivis d’une descente en enfer l’année de ses 20 ans : c’est la cité non-stop avec canettes de Kro(nenbourg) et joints en compagnie de potes, tous sur le flanc, chômeurs, malades ou candidats au suicide. Le quartier est « vidé de sa composante ouvrière française ». Younes a « tous les modèles de jeans 501 possibles », mais « dans la tête c’est la guerre ». La « défonce 24 heures sur 24 » continue au service militaire, qui se termine par désertion et réforme. Le miracle survient peu après. Au bout du rouleau, Younes s’arrache « au noir total ». A 22 ans, il commence à « reconstruire la vie d’aujourd’hui ». Foyer Sonacotra, patates, riz pour commencer, sans oublier deux sortes d’anges gardiens qu’on sent comme concurrents : frères de la mosquée d’un côté, bouquins de l’autre. La prière l’aide un temps « à ne pas devenir fou », « la bibli » le tire vers le bac, obtenu en candidat libre. C’est « le plus beau jour » de sa vie, il « voit le bout du tunnel ». Il entame la fac, il s’y rétame. Par « manque de savoir-vivre », faute de pouvoir sortir de son isolement intérieur. Quatre ans plus tard, cet échec n’est pas digéré. « C’est sa faute indélébile », estime Stéphane Beaud.

Le jeune intellectuel qui émerge de ce travail épistolaire est un rescapé, mais encore faible. Il déprime et n’en finit pas de charcuter sa souffrance, tour à tour victime et coupable. On finit d’ailleurs par s’interroger sur la méthode de l’analyse sociologique. « Vous m’avez sauvé, Stéphane, mais à quel prix ? », demande Younes.

Son histoire, Younes l’a décapée, mais il est à vif. « Il est dans un entre-deux, dit Stéphane. Son malheur est tellement intense qu’il ne voit pas encore qu’il peut rebondir. » Sa vie d’avant, personne n’en réchappe à ses yeux, et il se défend d’y chercher la moindre valeur refuge. Sa vie future est dans les limbes. Politiquement, il est de la graine de rebelle, écœuré par à peu près tout le monde, à commencer par « tous ceux qui glorifient la banlieue ». Mais il finit par se demander un soir « comment ne plus toujours être contre »… Le quartier, il le rejette, mais il en est autant « nostalgique ». Il aimerait travailler dans une ZEP s’il était prof un jour… La tribu familiale, il a « du mal à l’aimer ». Les « protocoles d’Arabes » le « saoûlent », tout juste s’il aime encore le couscous ! Il houspille maman – « on n’est pas à Bagdad ici » – et taxe sa Sofia – « mon épouse » – de « blédarde » (fille du bled) ! Tout cela ressemble aussi à un remue-ménage positif dans une tribu dont il est le seul Français officiel (il a pris la nationalité française à 18 ans). Quant à la religion, elle « n’est pas la solution aux crises de la jeunesse ».

Reste aussi la donne totalement nouvelle qui se trouve dans les pattes de Younes. Il a 3 ans et s’appelle Ismaël, on finit par l’apprendre au détour des embarras domestiques qu’évoquent de très loin les deux intellos (Moi non plus je n’aime pas le bricolage…). Le petit surgit lentement mais sûrement. Son père se découvre même à « délirer » avec lui. Et il s’autorise à lancer un jour de désespoir : « Ismaël, je vais tout faire pour qu’il soit super ouvert. J’aimerais pas qu’il vive comme nous, plein d’aigreur, de jalousie, de haine et de rage. Je veux qu’il aime la France, tout simplement. »

Anne Fohr.

(1) Par Younes Amrani et Stéphane Beaud, La Découverte, 234 p., 16 euros.
(2) « 80% au bac… et après ? Les enfants de la démocratisation scolaire », par Stéphane Beaud, La Découverte 2003, 372 p., 24 euros

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