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"Éducation ou barbarie, pour une anthropo-pédagogie contemporaine", par Bernard Charlot, Editions Economica, 2020. Entretien du Café avec l’auteur

12 février Version imprimable de cet article Version imprimable

Bernard Charlot : « Éducation ou Barbarie »

Après un long silence en France, Bernard Charlot revient avec un livre (« Éducation ou Barbarie », Economica) qui « porte l’idée qu’il faut réintroduire la question de l’homme dans l’éducation ». Selon l’auteur, les différents courants de pédagogie, nouvelle ou traditionnelle, « proposaient un type d’Homme à éduquer ». Un Homme fondé sur des valeur, des normes et des désirs. Aujourd’hui, l’éducation est pensée dans une logique de performance dans un marché concurrentiel : on éduque pour avoir un bon travail plus tard. Pour Bernard Charlot, c’est la fin de l’Éducation et le début de la barbarie. « Ce n’est pas un livre pour donner une réponse à la question "éducation ou barbarie ?", mais c’est un livre pour demander qu’on pose à nouveau dans notre société contemporaine la question de la signification de l’éducation et de ce que nous faisons avec nos enfants ». Dans cet entretien il s’en explique.

Bernard Charlot, que nous n’avons plus lu depuis de nombreuses années en France, est notamment connu pour ses recherches sur le rapport aux savoirs des jeunes, particulièrement en éducation prioritaire. Professeur émérite de l’université Paris 8, il est aujourd’hui professeur à l’université Fédérale de Sergipe au Brésil, pays où il est une référence en sciences de l’éducation. Il a d’ailleurs publié de nombreux livres et articles en portugais.

Après un long silence en France, pourquoi ce livre ?

Pas si long mon silence, c’est surtout que j’ai beaucoup publié en portugais. Alors pourquoi ce livre ? Cela fait plus de quatre ans, depuis 2016 pour être exact, que je me suis lancé dans cette analyse. Avant tout, il me semble utile de définir la barbarie, qui dans mon titre s’oppose à l’éducation. La barbarie, c’est la difficulté croissante à définir une frontière entre ce qui est humain et ce qui ne l’est pas, à dire quels comportements et quelles valeurs doivent être défendus par l’Homme. Ce n’est pas une thématique nouvelle, elle traverse l’histoire. Mais on pensait qu’il y avait un processus de civilisation irréversible, que plus on avançait dans l’histoire humaine, plus on s’améliorait. Force est de constater que cela ne se passe pas vraiment ainsi, que ce soit au Brésil, avec la montée de l’extrême droite, en France avec les violences policières pour réprimer les manifestations et en Europe en général.

Il y a des questions vives qui agitent nos sociétés du vingt et unième siècle et dont ne se saisissent pas les différents acteurs en éducation. Nous traitons nos enfants à l’école, mais aussi dans la société en général, dans des formes avec lesquelles, en fait, nous ne sommes pas d’accord, mais nous continuons. Fondamentalement, nous ne posons plus la question de l’être humain que nous voulons pour demain. Nous vivons dans des logiques de performance et de concurrence. Nous n’arrivons plus à dire à nos enfants ce qui vaut la peine dans la vie. En gros, on leur dit qu’il faut étudier pour ne pas être éboueur plus tard et on cherche à nous persuader que le plus important c’est la place dans la classification PISA.

Nous ne sommes plus soutenus par une représentation de l’homme et de ce qui vaut la peine en général. Des représentations existaient dans les pédagogies traditionnelles et nouvelles, même si elles étaient critiquables, car l’idée de nature humaine permettait, selon moi, de masquer les inégalités sociales. Aujourd’hui, il n’y a même plus besoin de discours pour masquer ces inégalités car nous acceptons des logiques radicales de mise en concurrence. Dans cette situation, nous tentons de bricoler des réponses, en tant que parents et enseignants, sans supports solides comme ceux que proposaient les différents courants pédagogiques.

Selon vous il n’y a pas de pédagogie contemporaine, pourquoi ?

Les différentes pédagogies traditionnelles et nouvelles reposaient sur une certaine conception de l’Homme, à travers une dialectique du désir et la norme. Les pédagogies traditionnelles plutôt du côté de la norme, les nouvelles du côté du désir, mais aucune ne pouvait ignorer cette dialectique. Aujourd’hui, nous ne fonctionnons plus en référence à cette dialectique, la question du désir et de la norme étant « réglée » par le marché. Il n’y a plus de limites aux désirs, il n’y a plus de normes fondatrices qui soient posées sur le plan philosophique et/ou social.

Je résume cela en disant que jamais l’individu n’a été aussi libre, mais que jamais le sujet n’a été autant abandonné. Il n’y a plus aujourd’hui de discours anthropologique fondateur de l’éducation, définissant désir et norme. La scène éducationnelle n’est plus occupée par des débats anthropo-pédagogiques mais par des discours qui mettent en œuvre et en mots les logiques sociales dominantes. Ces nouveaux discours fonctionnent dans les logiques de la performance et de la mise en concurrence.

C’est le cas, notamment, de la pseudo neuroéducation. Les recherches sur le cerveau produisent des résultats scientifiques intéressants, mais elles servent d’alibi à ce que j’appelle un « neurocharlatanisme » envahissant. En outre, leur finalité n’est autre qu’utiliser son cerveau pour avoir des résultats de plus en plus performants et être de mieux en mieux classé dans la concurrence scolaire. La neuroéducation n’ouvre aucun débat sur les finalités de l’éducation car, en réalité, elle ne s’occupe pas d’éducation, mais d’optimisation des performances de mémorisation et d’apprentissage par des techniques de gestion des réseaux de neurones. Et si l’on réduit l’élève à un réseau de neurones assisté par un réseau électronique, on s’enferme dans une problématique information-apprentissage-mémorisation qui, pour intéressante qu’elle soit, laisse hors-champ la question pédagogique centrale du désir et de la norme. Le cerveau ne suffit pas : parents et enseignants doivent éveiller le désir d’apprendre chez l’enfant-élève et définir ce qui vaut la peine d’être appris.

Quelle place pour le traitement des inégalités scolaires et l’échec scolaire ?

La question n’est presque plus posée - ce qui ne veut pas dire qu’elle ne se pose plus. Jusqu’aux années 80, la question des inégalités était au centre des débats scolaires, dont la référence fondamentale était Bourdieu. A partir des années 80, on est passé à un discours dont la référence est la qualité de l’éducation. La question des inégalités n’est donc plus posée qu’à travers celle de la qualité de l’éducation et celle-ci est traitée de façon quantitative. On considère comme bonne l’éducation de la Finlande et de la Corée du sud car ces pays sont parmi les premiers du classement de l’enquête Pisa : le qualitatif est défini à partir du quantitatif. C’est un changement de paradigme très important.

Nos enfants étudient "pour avoir un bon métier plus tard". Nous sommes dans cette forme de société. Macron en est un exemple intéressant. Il est fruit de ce système, il croit à la logique de performance, il fait tout pour améliorer le classement de la France au niveau international. Et quand les gens manifestent et lui disent qu’ils n’arrivent plus à survivre dans ces conditions, il considère que cette question qualitative n’est pas légitime dans la logique qui est la sienne, la logique de la concurrence. Alors il envoie la police avec des instructions qui produisent des violences.

Vous mettez en perspective l’évolution de l’Homme et la vision de ce que doit être l’éducation. Pourquoi un tel parallèle ?

On a arrêté de penser l’éducation en fonction de ce qu’est un être humain et on la pense plutôt en fonction de la société, alors que nous ne devrions pas séparer les deux. L’éducation est un triple processus d’humanisation, de socialisation et de singularisation. Nous formons des êtres humains, et cela nous l’avons un peu oublié. Nous formons des sujets qui auront une vie singulière. Nous formons des membres d’une société, et ça s’est devenu de plus en plus dominant. Nous occultons la singularité de l’élève et le fait qu’il est un être humain. Il me semble donc important de redéfinir, en appui sur des philosophies contemporaines et sur les recherches en paléoanthropologie, ce qu’est l’être humain, de ne plus le regarder comme un individu isolé mais dans sa place au sein de l’humanité.

Aujourd’hui, une orientation post humaniste philosophique défend l’idée que l’être humain doit cesser de prétendre occuper une place centrale sur la planète et qu’il faut établir une connectivité générale entre l’Homme, les êtres vivants et les machines. Pour ma part, je pense que le monde est celui que l’Homme a créé et qu’il doit donc l’assumer afin d’éviter de mener l’espèce humaine à la fin de son aventure. C’est une question urgente. Une question d’éducation. Ou de barbarie…
Propos recueillis par Lilia Ben Hamouda

Bernard Charlot, Education ou barbarie, Economica, ISBN 9782717871050

Aperçu et table des matières

Extrait de cafepedagogique.net du 12.02.20

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Education ou barbarie : Pour une anthropo-pédagogie contemporaine
Bernard Charlot

Éditeur : Editions Economica
Collection / Série : Anthropos - Anthropologie
Prix de vente au public (TTC) : 29 €
336 pages ; 215 x 138 cm ; broché
ISBN 978-2-7178-7105-0
EAN 9782717871050

Résumé : Il n’y a pas de pédagogie « contemporaine », anthropologiquement fondée, qui serait l’équivalent de ce que furent les pédagogies « traditionnelles » ou « nouvelles ». Celles-ci proposaient un type d’homme à éduquer. Aujourd’hui, l’objectif est : un bon métier plus tard, une meilleure position dans les classifications internationales. Cela ne veut pas dire qu’il n’y ait pas de nouveaux discours. Mais les recherches scientifiques sérieuses servent d’alibi à un neurocharlatanisme envahissant, la cyberculture promet l’intelligence collective et nous livre fakenews et cyberbullying et le transhumanisme annonce, avec une jubilation suicidaire, la fin proche de Sapiens.
Pendant ce temps, chacun survit comme il peut avec ses enfants ou ses élèves et les logiques de performance et de concurrence dévorent notre monde. Ce livre est porté par l’idée qu’il faut réintroduire la question de l’homme dans le débat sur l’éducation. Mais comment penser l’homme ? Bernard Charlot pose la question à des auteurs modernes et contemporains, en particulier Gehlen, Heidegger, Arendt, Patočka, Sloterdijk, Descola, Schaeffer, et il interroge la paléoanthropologie, qui étudie scientifiquement comment sont advenues ces diverses espèces humaines dont nous, Sapiens, sommes l’ultime forme. Cet appel à une anthropo-pédagogie contemporaine est une contribution importante au débat sur l’avenir de notre monde, de notre espèce, de notre planète. Éducation ou barbarie… Moins
Annoncé par l’éditeur

Extrait de nouveautes-editeurs.bnf.fr du 03.02.20

 

Note : Bernard Charlot a beaucoup travaillé sur l’éducation prioritaire et est le fondateur d’Escol (université Paris 8)
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