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L’éducation prioritaire n’est plus pilotée (2), par Marc Bablet

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L’éducation prioritaire n’est plus pilotée (2)
11 JUIN 2019 PAR MARC BABLET BLOG : LE BLOG DE MARC BABLET
Depuis l’arrivée du ministre Blanquer, l’éducation prioritaire n’est plus pilotée. Il n’y a de communication que sur le dispositif des CP et CE1 dédoublés qui donnent lieu à une transmission d’instructions descendantes autoritaires comme on en a rarement vu.

Depuis l’arrivée du ministre en 2017, les correspondants académiques pour l’éducation prioritaire n’ont plus été réunis sur ce thème, signe que le pouvoir n’a rien à leur dire. Et surtout que la diffusion des orientations ne doit pas reposer sur ce canal. Il fut déjà très clair que la question des CP et CE1 à 12 devait être traitée par la bureau en charge des écoles et que le bureau de l’éducation prioritaire y fut très peu associé. J’avais montré toutefois que dans les premiers mois nous avions produit des propositions pédagogiques qui n’eurent pas l’heur de plaire à la mission qui est de fait à la DGESCO responsable de ces orientations dans une position transversale où elle est donneuse d’ordre au bureau des écoles dont la marge de manœuvre est très faible actuellement. On voit bien, sur internet, en cherchant un peu, comment la DGESCO est amenée à répéter le livre orange sur la lecture et le discours convenu sur les évaluations. Le ministre sait ce qu’il faut faire dans la classe et toute la chaîne hiérarchique répète à l’envi ce qu’il croit bon comme si c’était à un ministre de dire comment enseigner.

Ce n’est pas du tout la conception du pilotage qui a présidé aux travaux sur l’éducation prioritaire ni plus largement à la refondation de l’école entre 2013 et 2017 où les modalités de travail avaient pour principale perspective de donner des orientations générales et d’aider ensuite les acteurs de terrain à concevoir et réaliser leur mise en œuvre sur la base de l’analyse du travail observé dans les réseaux et des enseignements que la recherche et les inspections générales pouvaient en tirer.

Il est très clair aujourd’hui, pour les cadres des académies, qu’il n’y a plus de pilote pour l’éducation prioritaire et qu’au pilotage s’est substitué une stratégie d’instructions descendantes qui rabâche les textes produits sur la lecture et les mathématiques. Il ne suffit pas d’avoir adressé une enquête aux REP+ pour dire que la politique d’éducation prioritaire existe encore, est encore pilotée, même si ce fut une bonne initiative car elle a le mérite de rappeler les orientations pour les REP+. Comme on l’a vu dans le précédent billet,, la circulaire de rentrée confirme que l’éducation prioritaire est reléguée de fait, comme si l’on voulait progressivement en supprimer le vocable. On a vu que l’éducation prioritaire est désormais traitée dans cette circulaire sous la rubrique « Assurer l’équité entre tous les territoires de la République » faisant disparaître dans le corps du texte et ne valorisant plus en tête de chapitre l’éducation prioritaire et donc faisant d’elle un territoire parmi d’autres.

Les informations, dont nous pouvons disposer, sur la réorganisation en cours de la DGESCO, qui était déjà dans les tuyaux lors de mon départ du ministère (depuis les syndicats ont été concertés sur le sujet) confirment cette vision des choses : le « bureau de l’éducation prioritaire et des dispositifs d’accompagnement » qui était rattaché à une sous direction chargée des questions éducatives (notamment par exemple de la politique des rythmes et de la mixité sociale) va être désormais supprimé. Un nouveau bureau est créé dans une sous direction chargée « de la performance et des politiques éducatives territoriales ». Ce bureau devrait s’appeler « bureau de l’éducation prioritaire et des territoires » mais comme il y a par ailleurs un bureau spécifique pour les territoires d’outremer, les territoires en question sont ceux de la ruralité et d’autres types de territoires de métropole. Il est donc très clair que le bureau chargé de l’éducation prioritaire quitte de fait ce qui concernait plus largement la question de la lutte contre les inégalités (qui faisait de l’éducation prioritaire une politique publique sociale) au profit d’une problématique territoriale où l’éducation prioritaire est un territoire parmi d’autres qui présentent des caractéristiques très diverses (rural, centres villes en cours de désertification, villes moyennes, notamment). Il est très significatif aussi que le ministère de l’éducation nationale ait laissé le ministère de la ville prendre la main sur les cités éducatives et sur les stages de troisième, qu’il ne s’intéresse plus aux parcours d’excellence. C’est un signe de plus que le ministère de l’éducation nationale n’a plus de politique prioritaire comme c’était le cas (avec les difficultés inhérentes à cette dénomination) avec un ministère de la réussite éducative qui avait une vocation englobante où la question de l’éducation d’un jeune dans divers cadres était pensée en articulation avec la politique de la ville.

Quant à la sous direction chargée de la pédagogie et donc des CP et CE1 à 12, il est également symptomatique qu’elle s’appellerait « sous direction des savoirs fondamentaux et des parcours scolaires ». On a déjà vu que le ministre, pour des raisons principalement de communication veut se dégager de la problématique dite « du socle commun » au profit de celle « des savoirs fondamentaux ». Ce n’est pas qu’un artifice de communication, c’est aussi un parti pris idéologique, un recentrage sur le français et les mathématiques qui oublie les composantes fondamentales des connaissances et de la « culture » présentent dans le socle. Et qu’on ne me dise pas que l’éducation artistique et culturelle, qui eut ses heures de gloire sous le ministre Jack Lang, répond à ce besoin de « culture ». En effet le mode de diffusion de la culture est de plus en plus commercial avec une prétendue démocratisation par l’accès à des animations qui édulcorent la part historique de la culture au profit de l’immédiateté des images (C’est un point sur lequel il y aurait beaucoup à dire). On n’entend plus parler en ce moment d’histoire, de géographie, de sciences et de technologie. En outre, la question de la culture et notamment de la culture scolaire, qui est un fort moteur et révélateur des inégalités d’accès aux savoirs scolaires, est ignorée. Il serait temps de revenir à des « fondamentaux » à ce sujet tels qu’ils sont par exemple formulés par le grand psychologue américain Jérôme Brunner par exemple dans son ouvrage « Et la culture donne forme à l’esprit ».

Dans cette réorganisation on peut s’interroger sur la place d’un dispositif comme les « parcours d’excellence » proposés sous le précédent gouvernement par Pierre Mathiot sur la base d’une expérience solide à Sciences Po Lille. Outre le fait que le ministre ne connaît que les cordées de la réussite et n’a pas souhaité piloter les parcours d’excellence, on peut se demander qui sera amené à gérer ces dispositifs qui ont justement pour vocation de ne pas enfermer les élèves dans des territoires mais de leur permettre des accès plus larges à des formations de qualité au niveau universitaire. Sont-ils encore pilotés ? Seront-ils de la responsabilité du bureau en charge des lycées ? Lycées généraux et technologiques ou Lycées professionnels ou les deux ? Puisque l’on n’a pas su profiter d’une réorganisation de la DGESCO pour enfin traiter tous les lycées dans un même bureau… afin de véritablement reconnaître l’égale dignité des différentes voies de formation et de porter une politique favorable à la polyvalence des lycées.

Significatif aussi de l’absence de pilotage de l’éducation prioritaire par le ministère chargé de l’éducation nationale et de la jeunesse le fait que le travail sur les séquences d’observation en entreprise ( dite stage de troisième) qui était une bonne initiative du premier ministre est principalement pilotée par le ministère de la ville qui est le porteur principal de la plateforme « Mon stage de troisième », avec l’appui technique de l’ONISEP.

Enfin on ne peut que remarquer que tant les inspections générales en juillet 2016 que la cour des comptes en octobre 2018 ont produit des rapports publiés qui restent lettre morte en ce qui concerne le pilotage national et académique de l’éducation prioritaire. C’est particulièrement patent pour les recommandations du rapport des inspections générales qui invitait les académies à piloter plus nettement l’éducation prioritaire : en l’absence de pilotage national qui les y invite et leur montre l’exemple, on a peu de chances de voir ces bonnes intentions connaître un début de réalisation.

Compte tenu de cet état d’esprit et de cette réorganisation de la DGESCO, on doute fort que le chef de « bureau de l’éducation prioritaire et des territoires » puisse porter en priorité la politique d’éducation prioritaire alors que l’organisation proposée est justement faite pour que les différents territoires soient davantage pris en compte de manière différenciée. Gageons que le moment électoral à venir avec les municipales, normalement en mars 2020, sera propice à des discours sur la ruralité puisque dans les institutions françaises, elle est particulièrement utile pour former les majorités au Sénat. En revanche les quartiers populaires, où l’on a continué de voir des taux d’abstentions très élevés, sont moins intéressants pour gagner des voix et des sièges à court terme. Et comme pour les mêmes raisons on renoncera à revoir la carte de l’éducation prioritaire…

Pas de révision de la carte à attendre

Lors d’une intervention à l’OZP à laquelle on pourra se reporter, j’ai eu l’occasion de dire pourquoi une révision de la carte est nécessaire comme elle était prévue par le précédent gouvernement pour 2019. J’ai pu y présenter des outils actuels qui permettent de faire encore mieux qu’hier pour établir une carte juste qui privilégie vraiment les territoires qui en ont le plus besoin au regard d’indicateurs bien objectivés. Mais peut-on croire qu’elle sera menée à bien comme l’a dit le ministre en 2020, année électorale où LREM jouera sa présence locale face au rassemblement national et aux élus locaux actuels dont on peut espérer que certains parviennent à résister pour éviter une France bicolore ?

Le paradoxe du renforcement des moyens dans l’éducation prioritaire, avec les dédoublements, est que la carte va devenir beaucoup plus difficile à revoir pour la rendre encore plus juste comme cela était prévu par le précédent gouvernement. En effet, ce gouvernement n’a pas l’assise politique locale indispensable à une révision de carte qui ne consisterait pas en une extension de l’éducation prioritaire. Rappelons que l’on ne peut être favorable à l’extension de la carte car avec déjà 20% des élèves du public en éducation prioritaire, il est difficile d’assurer de vraies priorités. La situation de la carte actuelle des collèges est particulièrement préoccupante car les Recteurs et DASEN sont amenés, dans une période de vaches maigres en ce qui concerne les moyens du second degré, à retirer des moyens à l’éducation prioritaire. Cela s’est vu dans diverses académies. Si on étendait la carte ils seraient en peine pour maintenir des écarts de moyens significatifs et l’appartenance à l’éducation prioritaire n’aurait plus de sens. Le problème vient du fait que le gouvernement n’a pas clairement porté l’effort de réduction de moyens du second degré sur les lycées du fait de sa réforme alors que c’est sur ce segment du système que l’on doit faire les économies envisagées dans le cadre des analyses de l’OCDE.

Le problème est que, pour réussir des sorties de l’éducation prioritaire, et donc rééquilibrer une carte, il faut un minimum de soutien local. Ce soutien n’est pas acquis à LREM dans la mesure où ce parti politique ne dispose pas d’élus locaux même si certains sont déjà allés ou vont « aller à la soupe » pour avoir ce soutien aux prochaines élections. En outre, la proximité des élections municipales prévues en 2020 ne favorise pas chez les politiques la capacité à porter des décisions courageuses car parfois peu populaires bien qu’elles soient porteuses de l’intérêt général. Actuellement la société est plus orientée vers la reconnaissance des intérêts locaux, indépendamment des comparaisons entre territoires qui montrent à l’évidence lesquels sont les plus fragiles sur le plan social. Les dernières données du vote aux européennes révèlent très nettement cette opposition entre les périphéries pauvres et les centres riches. On ne peut donc pas attendre autre chose que des repliements sur ce dont chacun dispose même s’il serait juste d’ajuster la carte. Et par ailleurs on peut craindre que, si la question était mise à l’ordre du jour, les politiques laissent se développer de nouvelles priorités, étendent la carte au lieu de la maintenir ou de la resserrer pour la rendre plus juste et plus forte.

La circulaire de rentrée est publiée avant les conclusions du rapport Azéma/Mathiot qui est portant censé proposer de nouvelles orientations pour l’an prochain. La temporalité de ce rapport est ainsi établie que, si des décisions venaient à être prises, rien ne sera possible à cet égard que des aménagements aux marges. Et le rapport ne portera assurément pas sur une politique globale et systémique de l’éducation prioritaire mais seulement sur la question des moyens puisque c’est ce qui en est attendu par le ministre qui veut résumer la politique prioritaire à une question de distribution de moyens. Que ce soit des moyens pour les emplois dans le premier degré ou des euros pour les indemnités en REP+.

On verra la prochaine fois que les formations de formateurs pour l’éducation prioritaire disparaissent et que l’évaluation nationale de l’éducation prioritaire, qui était prévue en 2019, n’aura pas lieu.

Extrait de mediapart.fr/marc.bablet du 11.06.19

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