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B* Travailler la littérature avec un "bot" au collège REP+ Robert Doisneau à Clichy-sous-Bois. Entretien du Café pédagogique avec Joanna Marques

29 mai Version imprimable de cet article Version imprimable

Joanna Marques : Travailler la littérature avec un bot

Peut-on utiliser la programmation informatique pour travailler autrement la langue et la littérature ? Professeure de lettres au collège [REP+] Robert Doisneau à Clichy-sous-Bois, Joanna Marques a relevé le défi : ses élèves ont réalisé un « bot » qui chaque jour publie des vers originaux, générés aléatoirement à partir d’une structure et de mots tirés de poèmes d’Apollinaire sur la guerre. Le travail invite à des manipulations grammaticales et littéraires qui paraissent fructueuses et formatrices. L’initiation au code favorise aussi une meilleure compréhension de notre environnement numérique. Et si les littéraires s’emparaient de l’informatique pour faire d’internet un espace de créativité et de poésie ?

Qu’est-ce qu’un « bot » ?

Dans le contexte de Twitter, un « bot » (robot) crée des publications automatisées (répondre à certains mots, retweeter certains #, …). Nous avons conçu un bot qui publie une fois par jour des vers, générés aléatoirement à partir d’une structure et de termes tirés de poèmes d’Apollinaire sur la guerre.

Techniquement, comment tout cela se fabrique-t-il ?

Tout d’abord il faut avoir ou créer un compte twitter, celui sur lequel sera publié le bot. Le site www.cheapbotdonequick.com permet de programmer un « bot » sur un compte twitter. On se connecte au compte en question depuis le site, on y écrit le code du bot et on décide de la fréquence de publication ainsi que d’autres détails.

Si on ne maîtrise pas le code, on peut le créer facilement depuis le site www.brightspiral.com/tracery : cette interface « WYSIWYG » (What You See Is What You Get) permet de créer le code en remplissant un formulaire, sans aucune notion de codage. L’intérêt selon moi est de passer par cette interface dans un premier temps, qui va créer à partir d’un formulaire à remplir un code que les élèves vont découvrir puis comprendre la grammaire du code généré afin d’être capable de s’en passer ensuite.

Le bot fonctionne avec une ou des phrase(s) « origin » : la structure de base, invariable, dans laquelle sont insérés des termes variables, par exemple : sujet, verbe … ou adjectif, nom … que l’on choisit, et que le bot piochera aléatoirement à partir d’une liste établie et insérée dans ce code.

Il existe d’autres manières de créer des bots, directement depuis l’API Twitter, mais j’ai suivi le tutoriel de Franck Bodin, directeur de l’Atelier Canopé 94, qui a lancé de nombreux autres bots et c’est le plus accessible.

Vous avez quant à vous lancé un bot autour d’Apollinaire : pourquoi ce choix ?

Nous n’avions pas pu, à regret, participer au projet ApollinR18, un événement de lecture interacadémique dont le point d’orgue a eu lieu le 9 novembre 2018. Cette semaine-là, la classe était en voyage et j’avais 5 élèves en cours pour une semaine. L’occasion parfaite pour expérimenter ! Nous sortions justement d’une séquence sur les mots de la guerre et le poème « Merveilles de la guerre » d’Apollinaire a posé des problèmes de compréhension / interprétation. Nous avons essayé de nous l’approprier autrement : en analysant la structure de quelques vers et en substituant certains mots par d’autres, afin de générer des images sublimes, quasi absurdes dénonçant les horreurs de la guerre.

En pratique, quelles sont les modalités du travail des élèves ?

Le premier travail est déconnecté : les élèves analysent la phrase choisie comme base afin de choisir quels mots peuvent être remplacés, par lesquels … ils comprennent le fonctionnement de la phrase, isolent les éléments la constituant et sélectionnent ceux qui seront variés dans le bot. L’occasion de revoir de nombreuses notions de grammaire. On peut faire travailler les élèves sur des textes imprimés mais également des PDF ou sites internet, les textes choisis étant dans le domaine public.

Nous faisons de premiers tests de substitution afin de décider ce que nous allons chercher dans les textes. Les élèves parcourent ensuite des poèmes d’Apollinaire sur la guerre afin de sélectionner des propositions relatives, des verbes, etc. qui iront nourrir notre bot sur ce thème.

Comment se prolonge ce travail de sélection ?

Une fois que les élèves ont une liste conséquente de termes dans lesquels le bot peut piocher, je projette le site Tracery, complète le formulaire avec la phrase « origin ». Pour nous cette phrase était : Que c’est #adjectif# ces #GNPluriel# qui #verbe# etc. Ensuite on entre quelques variables : la liste des #adjectif#, des #GNPluriel#. Les élèves voient s’afficher des premiers tweets générés. Nous vérifions que cela fonctionne encore une fois. Nous remarquons que les groupes verbaux au singulier ne fonctionnent pas avec le sujet car pluriel, donc ils sont retirés de la liste et les recherches suivantes doivent s’orienter sur des singuliers ; les groupes nominaux où le déterminant a été conservé génèrent des phrases incorrectes pas car « ces » a été gardé dans la phrase d’origine : les déterminants sont supprimés des variables, etc.

Puis, et c’est pour moi une partie non obligatoire mais très intéressante, on affiche le code généré : on comprend alors son fonctionnement, sa grammaire. Il est collé dans un texte collaboratif (Framapad) et les groupes peuvent le compléter directement depuis le traitement de texte : ils insèrent les bo ns caractères (une virgule après chaque proposition de variable, sauf à la fin, un /n pour sauter de ligne) et codent directement, sans passer par l’interface WYSIWYG.

Une fois que chaque groupe a complété le code, il est collé dans cheapbotdonequick : le site indique les lignes où il y a des erreurs. Nous cherchons ensemble et les élèves trouvent assez rapidement les erreurs de grammaire du code : virgule manquante le plus souvent, mais aussi guillemet non fermée. Le code est correct, nous réglons la fréquence de publication et le bot est lancé !

En quoi un tel bot favorise-t-il selon vous l’acquisition de compétences et connaissances en français ?

Ce travail a amené d’intéressantes discussions sur la langue : par exemple les élèves ont vite remarqué que la proposition subordonnée relative pouvait être remplacée par une autre relative mais également par un adjectif qualificatif ou un complément du nom. Ce travail est au centre de la création de bot, j’ai pu revoir de nombreuses notions grammaticales avec eux en contexte d’écriture.

Le travail de « fouille » sur les textes d’Apollinaire et de remix de ses vers a permis de découvrir davantage le style de l’auteur, de se l’approprier. Avec plus de temps, j’aurais demandé aux élèves de créer eux-mêmes l’anthologie de poèmes sur la guerre qui sert de corpus en amont.

Quel vous semble l’intérêt d’un tel travail pour la formation chez les élèves d’une culture numérique ?

Montrer aux élèves que des publications peuvent être automatisées, programmées … leur permet de mieux comprendre l’environnement numérique et adopter un recul nécessaire face à certaines publications. Le travail mené sur le code les initie à ce langage : les variables, la nécessaire rigueur sous peine qu’il soit incorrect et ne fonctionne pas, sa grammaire propre.

Le dispositif vous semble-t-il transférable ?

De nombreux bots sont déjà en ligne et d’autres continuent d’être publié. J’en oublie certainement mais me viennent à l’esprit le chatbot Charles Bovary @CharlesBOTvary où sont programmées de possibles réponses du personnage de Flaubert à certains mots (deuil, dette …) : ce travail permet de s’approprier une œuvre, réfléchir à un personnage … Le bot conjugaison @botconjugaison qui poste aléatoirement des verbes/temps/mode/personne à conjuguer pour des entraînements flash ; le bot La Fontaine @LaFontaineBot génère des micro-fables à partir de personnages et mots de La Fontaine ainsi que le Cid Bot @BotCid qui remixe la célèbre réplique de Rodrigue « Je suis jeune … » avec d’autres termes pris chez Corneille et se veut contributif : on peut remixer une autre réplique du Cid et en nourrir le bot ! Cela peut aider à se lancer avec une classe.

Je pense également que les professeurs de langues peuvent s’emparer du dispositif pour travailler la syntaxe, le vocabulaire et différents éléments de la langue. Et pourquoi pas un bot en latin ?

Propos recueillis par Jean-Michel Le Baut

Voir les liens sur le site du Café
Le bot des élèves sur Apollinaire
Le tutoriel de Franck Bodin
Article de Julia Dumont et Joanna Marques sur les bots littéraires
Présentation de la démarche à suivre
Le site cheapbotdonequick.com
Le site brightspiral.com
Le projet Apollinr18

Extrait de cafepedagogique.net du 20.05.19

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