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Politiques éducatives, inégalités sociales, crise politique, avec Yannick Prost. Compte rendu OZP de la Rencontre du 23 janvier 2019

4 février Version imprimable de cet article Version imprimable

— -LES RENCONTRES DE L’OZP-------
n°137, janvier 2019

Compte rendu de la 166ème rencontre du 23 janvier 2019

Politiques éducatives, inégalités sociales, crise politique, avec Yannick Prost

Yannick Prost a mené conjointement une carrière dans la haute administration et dans l’enseignement supérieur sur les questions sociales, territoriales et internationales.
Aujourd’hui Conseiller du Haut-commissaire à l’engagement civique, il promeut le développement de la Réserve civique. Il rassemble toutes ses expériences à l’intérieur d’un livre "La démocratie contre le royaume d’Attila - le monde libéral au défi des violences radicales ".
Également engagé dans le secteur associatif du 19e arrondissement de Paris, il ouvrait la première rencontre de l’année 2019 pour l’OZP.

Yannick Prost ouvre son propos en indiquant que l’éducation est une question politique. Au travers de ses ouvrages, il démontre comment le monde a eu un surcroît de violence politique après la guerre, violence qui a débordé les États et qui n’a pas été régulée par les différents systèmes comme l’ONU et le Conseil de sécurité. L’éducation sait-elle résoudre les difficultés que les individus rencontrent ? Les politiques publiques sont-elles à la hauteur ? Des questions auxquelles il va tenter de répondre en développant son intervention en trois points :
• Comment passe-t-on de la violence politique à l’éducation ?
• Pourquoi l’échec ou la réussite des systèmes éducatifs deviennent un enjeu politique en France et à l’étranger ?
• En France, pourquoi les réformes de l’état et plus précisément celles de l’éducation sont-elles au centre de la question politique ?

Comment passe-t-on de la violence politique à l’éducation

Depuis des décennies, la croissance mondiale est très inégale entre les États mais également à l’intérieur des pays, où l’on peut également observer de très fortes inégalités sociales et disparités territoriales. Par exemple, des zones rurales peuvent être de plus en plus isolées et paupérisées alors que des métropoles se développent plutôt bien. En terme de catégories sociales, certaines profitent de ce développement économique et d’autres sont perdantes. Cela crée une espèce « d’économie d’archipel », des îles où se développent des talents, des entreprises, des universités, etc. Et autour, les quartiers relégués et les territoires ruraux, qui ne présentant aux yeux des autres que très peu d’intérêt. Les bénéficiaires de ce développement ne s’intéressent en aucune manière à cette fraction de la population. Dans des sociétés solidaires, un effort peut être fait mais, dans celles où il y a très peu d’unité, on peut les laisser dépérir voire procéder à des massacres. Et cette disparition d’une partie de la population n’affectera en rien l’économie.

À la fin des années 90, créer une société de la connaissance et investir dans l’éducation sont apparus comme des nécessités impérieuses. Les autorités publiques ont répondu à la demande, persuadées que la diminution de l’illettrisme et l’apparition d’une main d’œuvre qualifiée favoriseraient une augmentation de la productivité et réduiraient le chômage. Cela permettrait aussi d’acheter la paix sociale et d’eviter la contestation de la part d’une partie de la population. Considérer l’éducation comme l’assurance d’un bon fonctionnement démocratique est donc mis en avant. Ce discours, tenu dans les pays du Nord, l’a également été par les pays émergents. La Chine et l’Inde, notamment, ont investi massivement dans l’éducation.

Échec ou réussite à l’international ?

L’investissement dans l’éducation dans les milieux défavorisés n’est pas naturel et il a fallu convaincre ces milieux que l’éducation allait permettre à leurs enfants de réussir. Mais force est de constater que les résultats ne sont pas partout à la hauteur. Par exemple en Inde : 35% des enfants de 7 à 14 ans ne sont pas capables de lire et de comprendre un paragraphe de niveau CP. En observant ce qui se passe sur le terrain, on constate qu’un certain nombre d’enseignants n’assurent pas régulièrement les cours devant les écoliers. Au Sénégal, il est pratiquement impossible de trouver un enseignant qualifié prêt à exercer dans les villages, ce qui conduit à un recrutement de personnes non qualifiées. Beaucoup d’enseignants ne parlent pas ou parlent mal le français que ce soit dans les villages comme dans les villes importantes où l’enseignement se fait en wolof. On constate donc l’échec du système éducatif dans les pays en voie de développement. Seuls les bons élèves des milieux aisés peuvent espérer s’en sortir. Le secteur public fonctionnant mal, le secteur privé a émergé pour faire face à ces carences mais les résultats sont à peine meilleurs.
Qu’est-ce qui pousserait donc les familles à envoyer leurs enfants à l’école ? Dans les pays en voie de développement, l’école est considérée surtout comme préparant les jeunes aux concours administratifs. Pour les parents, c’est l’assurance que leurs enfants auront un statut, une stabilité et seront assurés d’une retraite. Pourtant, la réussite à ces concours ne répond pas aux besoins et aux attentes des pays.

Deux exemples d’échec des politiques éducatives :
• Les Printemps arabes : en Tunisie, en Égypte, au Maroc, recruter du personnel qualifié est très difficile. Les concours administratifs passés ne génèrent pas des compétences dans des secteurs de pointe ou en plein essor qui permettraient de jouer à armes égales avec des pays comme la Chine par exemple. La jeunesse s’est révoltée contre un régime autoritaire mais surtout contre un mépris social, contre l’absurdité d’un système qui ne les a pas formés correctement.
• Le Sahel : les mouvements djihadistes ne sont pas des métastases de Daesh venus s’installer localement. Ce sont souvent des révoltes de populations délaissées qui saisissent l’opportunité d’une idéologie. Le mouvement est davantage dirigé contre l’État, contre un système de clientélisme, contre la violence déployée par la police ou l’armée, et l’absence d’école favorise le recrutement islamiste.

Et en France ?
La massification de l’école a permis à tous les enfants d’avoir accès à l’enseignement secondaire et cependant cela n’a pas modifié les inégalités sociales. L’école est performante et un certain nombre d’études concluent même qu’elle le accroît les inégalités. Les résultats catastrophiques du pays ont d’abord provoqué un rejet de la méthode d’évaluation. Puis, d’autres tests sont venus renforcer ce constat qui est maintenant accepté.
L’OCDE a travaillé en particulier sur les bonnes pratiques des systèmes éducatifs et sur les facteurs qui les rendent plus ou moins performants(cf. les rapports internationaux en ligne). En France, les performances sont médiocres. les élèves faibles décrochent de plus en plus et les écarts entre les bons et les mauvais élèves s’aggravent au fil des tests PISA depuis 2000. La France est devenue un des systèmes les plus inégalitaires. Cette inégalité est territoriale et dépasse les établissements scolaires. Il faut donc avoir une politique de la ville forte et penser l’aménagement urbain. Il est nécessaire d’aborder la question de l’éducation prioritaire en l’insérant dans un projet global de territoire qui traite de la santé, de l’insertion professionnelle, de la sécurité, de la petite enfance, etc. Or, depuis deux ans, peu de choses ont été faites dans ce sens.
Aujourd’hui, les moyens sont concentrés sur les niveaux des CP/CE1 des REP et REP+. Et lorsque des établissements ne sont pas en éducation prioritaire mais accueillent une population défavorisée, cela n’est pas pris en compte. La politique d’intégration doit également être observée avec attention.

Les réformes de l’État et de l’éducation au centre de la politique

Un enjeu social ressort davantage aujourd’hui parce que l’on attend énormément de l’éducation. On est dans une société qui investit énormément sur l’enfant, raison d’être de la famille. Face au blocage social à la fin des années 90, les familles ont reporté sur leurs enfants tous leurs rêves et l’injonction de se réaliser par les diplômes. Ceci est d’autant plus vrai pour les classes moyennes, qui craignent la mixité sociale et souhaitent une sectorisation accrue pour éviter que leurs enfants se retrouvent dans un établissement dont les résultats sont médiocres.
Dans les banlieues, l’école est perçue par la population comme de moins bonne qualité qu’ailleurs et n’accompagnant pas les enfants vers la réussite sociale.
La demande sociale d’éducation est plurielle mais est difficilement reprise par les politiques parce qu’elle n’est pas homogène et qu’elle est sous contrainte budgétaire, même si un réel effort a été fait sous le mandat précédent avec la création de 54 000 postes.
Cette demande sociale est aussi réparatrice. On demande par exemple à l’école de faire nation alors que la cohésion nationale se délite, de rappeler aux élèves les valeurs d’ordre, d’autorité, d’ancrage culturel, Il y a une demande de justice.
Ces demandes émanent surtout des classes moyennes et aisées alors que les classes défavorisées sont peu entendues.

Aujourd’hui, la politique publique conduite va-t-elle dans le bon sens ? On constate un recentrage sur l’école primaire mais celui-ci date de 2012. Jean-Michel Blanquer insiste dans son discours sur le management des établissements, sur la gestion des ressources humaines et sur la formation et le suivi des enseignants. En revanche, il n’y a aucune mesure radicale sur le discours de la méthode et sur l’accélération du recours aux sciences cognitives. Au-delà de la mesure CP/CE1 qui pose quand même un problème de financement, aucun propos n’est tenu sur la mixité sociale ou sur l’évolution de la sectorisation.

Pour conclure, la question éducative sera au centre des prochaines élections municipales et il est pratiquement sûr qu’elle se reposera dans les prochaines années.
Compte rendu rédigé par Brigitte d’Agostini

L’introduction de la Rencontre (vidéo, 6:21)
Cet enregistrement a été réalisé par Christian Lefevre, Initiateur du projet RollerFootBall© JEU DU RESPECT ET DE LA CITOYENNETÉ 06 79 84 02 40)
Lien ROLLERFOOTBALL

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