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"L’inexorable fragmentation des systèmes éducatifs nationaux", Revue internationale d’éducation Sèvres n° 76. Des exemples en France sur l’EP, les PEDT, Montessori (Café)

14 février Version imprimable de cet article Version imprimable

L’inexorable fragmentation des systèmes éducatifs nationaux

Alors que JM Blanquer évoque la territorialisation du système éducatif, les sociologues Anne Barrère et Bernard Delvaux coordonnent un passionnant numéro de la Revue internationale d’éducation (n°76) sur "la fragmentation des systèmes scolaires nationaux". Un numéro qui fait un peu la chronique des empires qui vacillent, voire qui ont disparu, comme en Suède ou à La Nouvelles Orléans. Anne Barrère et Bernard Delvaux y voient l’aboutissement de la mondialisation. Ils mettent l’accent sur les risques de fragmentation sociale qui accompagnent cette dilution des systèmes éducatifs nationaux. Pour eux la question n’est plus de sauver les systèmes nationaux mais de savoir jusqu’à quelle échelle territoriale leur dilution ira.

L’hypothèse de la fragmentation
"L’hypothèse sous tendant ce dossier est que des processus de fragmentation déstructurent les systèmes scolaires nationaux les plus solidement établis", écrivent Anne Barrère et Bernard Delvaux, "tandis qu’ils freinent les efforts d’unification des Etats disposant de systèmes scolaires peu unifiés.. La prééminence des systèmes scolaires dans les champs éducatifs tend à s’éroder lentement sous les coups de butoir d’initiatives multiples de familles, d’associations, de communautés, d’entreprises et de fondations privées".

A l’appui de cette thèse, Anne Barrère et Bernard Delvaux ont réuni des articles venus de plusieurs continents. La revue montre par exemple comment le système éducatif péruvien se diversifie au lieu de se construire.

Des exemples de La Nouvelles Orléans aux PEDT
Un éclairage très intéressant est donné sur le développement des charter schools à La Nouvelle Orléans. Au début il s’agissait d’aider les écoles qui ne réussissaient pas bien à s’en sortir. Au final s’est constitué, grâce au chèque éducation, une hiérarchie d’écoles privées sur fonds publics qui se distinguent socialement et "racialement". Plus de 7000 professeurs du public ont été licenciés et remplacés par de jeunes étudiants inexpérimentés recrutés par Teach for America, une organisation qui commence à s’implanter aussi en FRance avec le soutien des autorités académiques. Alors que le principe du chèque éducation promettait aux familles de leur donner la possibilité de choisir leur école et d’échapper à l’école du quartier, c’est l’inverse qui s’est produit :les écoles privées sont en concurrence et choisissent leurs élèves du moins pour celles des strates supérieure et moyenne. Les plus pauvres sont dans des écoles encore plus ségréguées.

Daniel Frandji étudie le cas de l’éducation prioritaire et des PEDT en France. Ces derniers "activent une variété d’attentes et de discours éducatifs qui tendent àminimiser la spécificité des apprentissages scolaires". Pour D Frandji on assiste à une accentuation de la segmentation de l’action éducative.

L’exemple des écoles Montessori
Du côté des acteurs, Marie Laure Viaud étudie le développement des écoles Montessori. En forte croissance en France , on compterait près de 170 écoles et dans le monde près de 22 000. Certaines écoles sont élitistes mais on trouve aussi des écoles pour défavorisés voire des écoles religieuses. Qu’ets ce qui fait le succès des écoles Montessori ? C’est "la moins subversive et la plus socialement acceptable des pédagogies nouvelles", note-elle. Elle montre aussi que scolariser ses enfants dans ces écoles c’est imiter les élites pour réussir comme eux. Alors même que les élites les utilisent pour s’isoler socialement.

Mondialisation et éclatement des systèmes nationaux
Pour Anne Barrère et Bernard Delvaux, ce phénomène de fragmentation peut sembler paradoxal à l’heure de la mondialisation et de la globalisation et alors que celle ci a exporté le modèle des systèmes éducatifs nationaux. Mais pour les coordinateurs de ce numéro, c’est bien la mondialisation qui pousse à la fragmentation par plusieurs mécanismes.

D’abord parce que la mondialisation suscite des mouvements de repli communautaire qui se traduisent scolairement.D’autre part elle affaiblit les pouvoirs nationaux et encourage l’aspiration à l’autonomie individuelle.

La fragmentation est aussi poussée par des acteurs institutionnels internationaux (OCDE par exemple) qui visent le rapprochement des systèmes nationaux plutôt que leur conservation. Certains relaient l’idéologie libérale qui fait la promotion de la mise en concurrence des écoles et de leur autonomie. Même des systèmes bien classés dans les évaluations internationales, notent les coordonnateurs, finissent pas se remettre ne question. Le cas de la Suède est évoqué dans ce numéro et le Café lui avait consacré deux articles récemment.

D’autres acteurs se développent comme des ONG ou des entreprises privées qui développent des réseaux d’écoles. Par exemple les écoles Bridge ou les Omega schools qui comptent des milliers d’écoles. On les a vu démembrer le système éducatif anglais récemment.

Un scénario pour la France ?
Mais sans aller aussi loin la fragmentation est aussi à l’œuvre dans les système éducatifs nationaux avec le développement de l’autonomie des établissement et la demande de diversification du public. Les PEDT évoqués plus haut sont un exemple de politique publique allant dans ce sens. Mais on peut aussi évoquer la contre réforme du collège lancée récemment. Ou encore la réforme territoriale amorcée par JM Blanquer avec la nouvelle Normandie et la promesse du développement de l’autonomie des établissements y compris en ce qui concerne le recrutement et l’évaluation des enseignants.

La fragmentation peut aussi découler de la remise en question du projet éducatif national par exemple avec le développement des modèles conservateurs (voir le développement des écoles Espérance banlieues) ou dans l’affirmation des valeurs écologistes (les écoles Sudbury en France). La proximité idéologique entre ces valeurs et l’idéologie de la concurrence et de l’autonomie à la tête de l’appareil étatique ne peut qu’accélérer le phénomène.

Alors tout est il perdu pour les systèmes éducatifs nationaux ? Pour les coordinateurs , la réponse est oui. Ils n’envisagent que deux scénarios. Le premier c’est l’émiettement des systèmes scolaires nationaux qui éclateraient dans une offre variée avec des acteurs privés et publics. Le second c’est le maintien d’un système public mais sur un territoire plus réduit que l’Etat. L’enjeu c’est le renforcement des inégalités sociales, scolaires et ethniques.

Ce numéro de la Revue internationale d’Education nous aide à comprendre les mouvements de fond qui transforment l’Ecole. Il faut bien dire que l’enterrement de toute politique visant à renforcer la mixité sociale dans les établissements, l’encouragement à la diversification, l’autonomie et la concurrence entre établissements dans le cadre de la nouvelle sélection post bac, la réforme annoncée des statuts donnent du poids aux scénarios d’A Barrère et B Delvaux.

François Jarraud

La fragmentation des systèmes scolaires nationaux, Revue internationale d’éducation Sèvres, n°76.

Le sommaire

L’échec de la réforme éducative suédoise

A Barrère : au coeur des malaises enseignants

Extrait de cafepedagogique.net du 13.02.18 : L’inexorable fragmentation des systèmes éducatifs nationaux

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