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Au colloque Education & Devenir, François Dubet dénonce l’ambiguïté du concept d’égalité des chances, "cette rengaine idéologique" qui légitime l’échec des élèves "non méritants" (compte rendu Tout Educ)

7 juin 2012 Version imprimable de cet article Version imprimable

"Il faut rendre hommage à la cohérence de l’action de Nicolas Sarkozy : en insistant sur l’importance de ’l’excellence’, via les "internats" et les ’filières’ du même nom, il a mis en place des systèmes d’égalité des chances comme personne auparavant". Invité par l’association Education & devenir à réfléchir sur la relation entre "Ecole et égalité", le sociologue François Dubet a semblé saluer l’action du prédécesseur de François Hollande. Son constat tenait pourtant moins de l’éloge de Nicolas Sarkozy que d’une interrogation sur ce "réflexe idéologique" qu’est devenue "l’égalité des chances" dans le cadre des politiques scolaires.

François Dubet s’est attaché à souligner les ambigüités de ce système : loin de réduire les inégalités sociales, il favoriserait au contraire leur aggravation et légitimerait l’échec des élèves "non méritants". Le "modèle idéologique" de Nicolas Sarkozy suit la même logique : il organise une "compétition scolaire" où les participants sont sensés "partir à égalité", ce qui évite de "remettre en question les inégalités sociales qui en découlent".

L’Ecole, c’est Roland Garros

F. Dubet a filé la métaphore sportive pour préciser "l’idéal de justice" sur lequel repose notre vision actuelle de l’école : le système scolaire, comme le sport, correspondrait à "la dramatugie d’une épreuve de justice toujours renouvelée". L’auteur de L’École des chances : qu’est-ce qu’une école juste ? (Seuil, 2004) a clarifié son point de vue en s’appuyant sur l’actualité : "l’école, c’est Roland Garros : un seul gagne, mais personne ne peut contester cette victoire, qui repose totalement sur le mérite du vainqueur."

Mais ce système est-il encore légitime si, à la fin, on retrouve toujours le même vainqueur ? Rafaël Nadal mérite ses victoires, c’est indiscutable, mais "mérite-t-il son mérite" ? L’efficacité de son entraînement dépend de paramètres que la mise en place d’une compétition "juste" ne peut réguler. C’est pourquoi F. Dubet pense l’égalité des chances comme une "rengaine idéologique" et non un objectif réalisable. Aplliqué à l’école, ce système "requiert de neutraliser l’effet des inégalités sociales sur les inégalités scolaires. Or, même dans les pays les plus égalitaires, appartenir à une classe sociale ’favorisée’ donne un avantage décisif aux élèves concernés".

Les effets culturels des inégalités jouent un rôle aussi important que les situations économiques et sont bien plus difficiles à combattre. "Pour qu’il y ait égalité des chances, il faudrait que l’école soit impartiale ; elle ne l’est pas : elle a des biais culturels". L’école provoque ainsi "un processus mécanique d’accélération des inégalités initiales".

Roman national

La frustration ressentie par ceux qui ne bénéficient pas de "l’ascenseur social" scolaire est redoublée par l’importance du "mérite". Un système "méritocratique" tend à légitimer les inégalités sur lesquelles il débouche. Les individus n’accusent plus "le système" de leur échec : ils en sont "responsables". Cela pose un problème majeur : est-il raisonnable de donner à une seule institution, l’école, la responsabilité de définir le mérite ? "Si vous n’avez pas la chance d’avoir le type de mérite promu par l’institution scolaire, vous n’avez pas de mérite du tout", regrette le sociologue, qui note que "d’autres caractéristiques que le travail importent dans la vie sociale et ne sont pas prises en compte par l’école : la gentillesse, l’empathie, etc."

Il faudrait que la société admette qu’il existe d’autres moyens de mesurer le mérite des individus. "Les employeurs doivent prendre la responsabilité de recruter : il faudrait mettre en place des entretiens qui ne prennent pas seulement en compte les diplômes."

Un tel changement de focale passe par une démythification du rôle de l’école comme ascenseur social. Si ce modèle de justice est aujourd’hui devenu une "rengaine idéologique", il ne va pas de soi. F. Dubet rappelle qu’il est né après les années 1960, lorsque la "massification scolaire" a bénéficié de la croissance économique et du fort taux d’emploi qu’elle implique. Sous la IIIème République, les "pères fondateurs de l’Ecole" ne partageaient pas cet idéal de mobilité sociale : les "destinées sociales" des élèves restaient souvent figées. F. Dubet a ainsi tenté de "remettre en question le ’roman national’ véhiculé par la droite comme la gauche qui associe le premier âge de l’école avec la mobilité sociale".

De nouvelles ambitions

Ce mythe se nourrit d’un réel "élitisme républicain" qui s’appuie sur le repérage des meilleurs élèves, corrélat d’un modèle de justice fondé sur le mérite et l’excellence. Or, pour François Dubet, la diminution des inégalités passe par un modèle de justice alternatif. Il s’inspire d’un principe proposé par le philosophe américain John Rawls. Dans sa Théorie de la justice (Le Seuil, 1987), celui-ci propose de juger les inégalités sociales d’après le sort réservé aux plus faibles.
Pour F. Dubet, on peut transposer ce raisonnement dans le cadre scolaire. "Les inégalités démocratiques sont acceptables dès lors que les plus mal lotis sont traités dignement." Il ne faut plus placer les élèves les plus prometteurs au centre du système scolaire, mais les enfants les plus en difficulté. Selon F. Dubet, ce renversement de perspective passe par une mesure symbolique : "le soutien scolaire devrait être apporté aux meilleurs élèves, et non aux moins bons", puisque l’école doit s’occuper d’eux en priorité sur le temps scolaire.

Les objectifs des programmes scolaires devraient aussi être repensés : "le programme scolaire doit être défini par ce qu’on exige, et non ce qu’on ambitionne : si tous les élèves maitrisaient le socle commun, l’école française serait la meilleure au monde." Ces changements impliquent une profonde remise en question de la "culture" des enseignants et de la "philosophie" de l’Ecole : "l’école française ne s’intéresse plus du tout à l’éducation : seule la performance des élèves et la discipline importent." Le curseur devrait donc se déplacer des objectifs chiffrés vers une interrogation "sur la définition de l’individu à venir".

Pour F. Dubet, ces changements idéologiques impliquent des mesures concrètes : il faudrait recruter les enseignants "sur de nouvelles modalités" et restructurer le système scolaire. Le sociologue milite pour "rapprocher élémentaire et collège, et rompre avec le collage entre collège et lycée".

Extrait de touteduc.fr du 06.06.12 : L’égalité des chances, un "réflexe idéologique" qui accroît les inégalités (F. Dubet)

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