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Profs issus de l’immigration en ZEP (Le Parisien)

10 novembre 2004 Version imprimable de cet article Version imprimable

Extrait du « Parisien » du 09.11.04 : dans la ZEP de Viry-Châtillon (Essonne)

Pourquoi Imen apprécie ce métier

« La prof, elle est rebeu ! » ont chuchoté les élèves du collège de Viry-Châtillon (Essonne) lorsqu’ils ont vu arriver la nouvelle prof d’espagnol, Imen Najar qui, même si elle n’en a rien laissé paraître, a tout entendu. A la fin de l’année, les plus hardis lui ont demandé si elle était espagnole. Le plus simplement du monde, elle leur a répondu qu’elle était d’origine tunisienne. Et là, j’ai senti beaucoup d’admiration parmi les élèves. Certaines filles m’ont même demandé comment on fait pour devenir prof. Je leur ai dit : c’est pas difficile. Il suffit d’étudier régulièrement, d’être sérieux et de le vouloir. Je suis la preuve que c’est possible », s’enthousiasme la jeune femme élégamment vêtue d’une veste de tailleur noire à rayures blanches.

Née à Paris il y a vingt-six ans d’un père tunisien ouvrier à la Snecma aujourd’hui en préretraite, Imen a obtenu en juin dernier son Capes (certificat d’aptitude au professorat de l’enseignement du second degré) d’espagnol. Précieux sésame qui récompense le parcours d’une étudiante qui a « toujours voulu enseigner ». Sa réussite universitaire fait bien sûr la fierté de ses parents : « Ma mère a annoncé à tout le monde que j’étais prof d’espagnol avant même ma titularisation », raconte Imen en riant.

« On a parfois l’impression de faire un travail d’assistante sociale »

A la rentrée de septembre, la jeune femme - qui ne cache pas son « impatience à fonder une famille » avec son fiancé ingénieur à Londres - a été nommée dans un collège de Pontault-Combault (Seine-et-Marne). Elle y enseigne l’espagnol à des élèves de troisième et de quatrième, tout en suivant ses cours à l’institut universitaire de formation des maîtres (IUFM). Si elle doit sa réussite d’abord à son travail, Imen qui fut la première de sa famille à décrocher le bac et à entrer à la Sorbonne, n’oublie pas les sacrifices de ses parents : « Pour nous aider à faire nos devoirs, mon père prenait des cours du soir. Il a aussi travaillé dur pour qu’on passe d’un appartement de 30 mètres carrés dans le XVIème arrondissement à Paris à un pavillon à Saint-Germain-lès-Corbeil (Essonne). »

Tout en assurant n’avoir jamais souffert de racisme au cours de ses études, la jeune prof d’espagnol estime avoir eu beaucoup de chance de choisir un métier où il n’y a pas de discrimination, selon elle : « Le Capes, c’est un concours anonyme. Les profs ne vous jugent pas au faciès. » Et d’évoquer les difficultés de son cousin qui, en dépit de son doctorat en mécanique des fluides, pointe à l’ANPE depuis deux ans alors que ses camarades de promo ont tous décroché des postes d’ingénieur. Est-ce le souvenir de ses années de scolarité dans un collège difficile à Ris-Orangis (Essonne) où elle dit avoir vu « un élève exclu donner un coup de poing à la prof de biologie » ? Toujours est-il qu’Imen affirme « comprendre les jeunes en difficulté, même si le barème des notes est le même pour tous. Plus généralement, je me reconnais en eux ».

Face à ses pairs, elle n’hésite pas à monter au créneau pour défendre un élève. Et de raconter ce conseil de classe où la jeune Emilie avait obtenu les encouragements avec 13 de moyenne générale. Lorsque vint le tour de Rachid, « qui avait la même moyenne », personne ne demanda les encouragements pour lui. Quand elle interrogea l’assemblée pour connaître la raison de cette différence de traitement, elle s’entendit répondre : « Ce garçon n’aime pas les femmes profs. C’est un macho. Son regard en dit long. Et puis j’ai vu sa mère. Elle est voilée de la tête aux pieds. » Imen avoue n’avoir pas relevé « par peur qu’on me fasse remarquer que moi aussi je suis maghrébine. Mais ça m’a déçue ».

En quelques mois, cette jeune femme qui assure n’avoir pas besoin de porter le voile pour être pratiquante « comme 90 % des musulmans de France », a dû apprendre à faire face à des adolescents parfois turbulents dont certains ont tendance à « considérer le cours d’espagnol comme la récréation ». Et de confier : « C’est très dur de s’imposer face à une classe, surtout quand on est jeune. Au début, je menaçais beaucoup. Mais j’ai compris que j’étais trop humaine. Alors j’ai commencé à punir et à donner des heures de colle. La solution, c’est aussi de prendre à part les élèves qui posent problème à la fin de l’heure pour leur dire : Faut que tu bosses. » Pas toujours faciles, les conditions d’exercice de son métier (« On a parfois l’impression de faire un travail d’assistante sociale ») n’ont pas altéré, jusqu’à présent, « le plaisir » qu’elle éprouve à enseigner. « Le matin, je suis contente d’aller au collège », dit-elle sur le ton de l’évidence. A voir son visage épanoui, personne n’en douterait.

Philippe Baverel.

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