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Hybridation/enseignement à distance/en alternance, éducation/scolarisation, hétérogénéité et publics fragiles (Bruno Devauchelle)

7 mai Version imprimable de cet article Version imprimable

Bruno Devauchelle : Quel avenir pour l’hybridation dans l’enseignement ?
Alors que semble s’éloigner lentement mais progressivement le spectre de la crise sanitaire, il est utile de s’interroger sur l’avenir de l’hybridation dans l’enseignement scolaire et universitaire, mais aussi dans la formation continue.

Quelle définition ?

Tout d’abord, il est nécessaire de clarifier les définitions que les uns et les autres donnent à ce terme. Sur son site Canopé propose : "Entre le tout présentiel en classe et le tout distanciel à la maison, il existe de multiples nuances d’enseignement hybride." Ainsi, cette première définition de l’hybridation, dans le système scolaire, repose sur l’idée du présentiel (classe) à mettre en relation avec la situation à distance, "hors de l’établissement" comme le dit la vidéo.

Les chercheurs qui ont participé au projet Hy-Sup, (2009-2012) proposent cette définition : "dispositif hybride : tout dispositif de formation (cours, formation continue) qui s’appuie sur un environnement numérique (plate-forme d’apprentissage en ligne). Ce dispositif propose aux étudiant-e-s des ressources à utiliser ou des activités à réaliser à distance (en dehors des salles de cours) et en présence (dans les salles de cours). La proportion des activités à distance et en présence peut varier selon les dispositifs". Cette définition, qui ne se situe pas dans l’enseignement scolaire introduit donc les notions d’activité et de dispositif.

Dans notre article, "Hybridation, métissage et numérique", publié en 2017, nous avons abordé cette notion de manière beaucoup plus large en partant de l’évolution de l’enseignement à distance, à l’inverse de ce qui se fait actuellement dans le monde scolaire (voir Canopé) qui lui, part de la situation en classe, en présence. Même si les conceptions ne sont pas si éloignées, elles diffèrent de manière suffisamment significative pour demander des éclaircissements.

On peut aussi reprendre un livre, désormais ancien (près de vingt ans) mais toujours d’actualité : Viviane Glikman, Des cours par correspondance au e-learning (PUF 2002). Dans le chapitre trois de son ouvrage l’auteure fait le tour des nouvelles formulations et des nouvelles réalités. À la page 54, elle consacre plusieurs lignes à la formation hybride. Partant, comme l’ensemble de l’ouvrage, de la formation à distance, elle présente l’hybridation comme une nouvelle imbrication. Elle cite Jacques Perriault qui écrit en 1994 (Perriault Jacques. Editorial. In : Sciences et techniques éducatives, volume 1 n°2, 1994. pp. 159-161 ;) "Un processus d’hybridation en cours. Désormais l’enseignement à distance apparaît de plus en plus comme complémentaire et non plus comme alternatif à l’enseignement traditionnel. Les exemples de cette hybridation se multiplient, tant en France qu’à l’international.". On le voit, l’emploi de l’expression "hybridation" n’est pas nouvelle et elle est d’abord issue de l’évolution de la formation à distance.

Hybridation ou flexibilisation ?

Lors d’une intervention récente pour l’INSPE de Reims, nous avons tenté d’analyser plus avant l’origine des termes hybride et hybridation et leur évolution. À l’instar des travaux cités ci-dessus, on s’aperçoit que c’est dans le domaine de l’enseignement universitaire et de la formation à distance des adultes qu’émerge l’utilisation de ces termes qui vont progressivement remplacer ceux de Formation à distance et FOAD (Formation ouverte et à distance).

Or constatant que la question de l’enseignement hybride vient au premier plan avec la crise sanitaire, on remarque que c’est par impossibilité du présentiel que les acteurs se sont emparés de la notion d’hybridation, d’enseignement hybride. Nous sommes donc en présence d’un rapprochement de deux évolutions contraires. Est-ce pour autant qu’il faut les opposer ? Surement pas, tant la notion (le terme) reste discutable (cf. le chapitre du livre de V. Glikman). De plus un consensus semble se faire sur la mise en avant désormais évidente du "hors champ" scolaire (institutionnel) dans une forme d’enseignement jusqu’à présent non véritablement discutée : le face à face pédagogique dans la salle de classe/de cours.

Au cours des mois et des semaines récentes, l’ensemble des enseignants s’est trouvé confronté à devoir adapter leur enseignement à la situation imposée. Le mot "hybridation" est devenu central dans les échanges, comme si on le découvrait. Et cela a bien été le cas pour la grande majorité des enseignants de l’institution scolaire et universitaire. Comme nous avons pu le constater, la plupart des acteurs de l’éducation souhaitent revenir à la situation antérieure, celle du présentiel dominant. Et pourtant, on ne pourra pas effacer l’expérience vécue des mémoires, mais peut-être va-t-on voir émerger de nouvelles réflexions qui, rejoignant des travaux anciens (Annie Jezegou par exemple), évoquent une flexibilisation de l’apprentissage et donc une évolution des formes de l’enseignement. Cette hypothèse ne repose pas sur l’idée d’une persistance de situation de crise contraignante, mais sur l’idée d’une prise de conscience d’une nouvelle place à donner au numérique dans les situations traditionnelles de présentiel. On peut même penser que ce mouvement pourrait faire évoluer les formes antérieures et bousculer la tradition. Sans être utopiste ou volontariste, au vu des cinquante dernières années, la transformation culturelle imposée par la généralisation de l’usage des moyens numériques ne peut plus rester à la porte de l’enseignement.

Éducation contre scolarisation ?

Revenons un instant sur les origines de l’acte d’hybridation, en particulier en botanique. Car ce procédé (technique ou naturel) est à la base d’un processus qui vise à créer "une nouveauté" (une nouvelle variété en général). Deux possibilités alors : une nouveauté unique incapable de se reproduire, une nouveauté qui engendre une variété autonome, différente de ses origines au moins partiellement. Ce qui nous intéresse ici, c’est surtout le fait que de l’hybridation émerge du nouveau. Très souvent, l’hybridation en reste au stade expérimental et disparaît ensuite, c’est l’hypothèse qui semble dominer pour la situation d’enseignement. Mais l’hybridation peut aussi permettre l’émergence d’une nouveauté qui s’installe dans le paysage plus général et devient une des composantes ordinaires de ce dernier. L’une des questions qui peut être associée à l’hybridation, c’est celle de l’hétérogénéité. On pourra s’intéresser à ce billet et à l’article de S Connac associé pour comprendre que de l’hétérogénéité peuvent naître de nouvelles pratiques. L’hétérogénéité est-elle une forme d’hybridation ? Oui, si nous sortons de la définition du moment qui limite l’hybridation à la présence/distance dans l’enseignement. Les hybridations auxquelles nous faisons ici référence mettent ensemble des univers qui sont différents, parfois opposés : jeunes et vieux, riches et pauvres, avec ou sans technique, lieu de travail et lieux d’apprentissage, etc. Souvent, de ces tensions naissent des propositions qui vont améliorer ce qui existait pour l’un ou l’autre des termes de ces différences et qui surtout vont permettre de mieux "faire faire ensemble".

Ce qui rend le débat "stérile" et donc l’avenir de l’hybridation telle que présentée actuellement sombre, voire voué à la disparition, c’est justement de la limiter dans le temps et dans sa définition : dans le temps à la période de crise sanitaire, dans la définition à la juxtaposition présence/distance. L’histoire de cette notion montre qu’elle n’est pas nouvelle mais qu’elle résulte d’une convergence et de la prise en compte élargie de la notion d’éducation au-delà de celle de scolarisation. L’exemple de la classe inversée est illustratif de la recherche de pistes nouvelles qui peuvent alimenter le débat. On peut aussi s’appuyer sur l’expérience de l’apprentissage en alternance qui progresse aussi et depuis longtemps dans les hybridations, numériques compris. Et c’est justement le problème : si on limite l’hybridation au numérique, on risque d’oublier que la problématique qui se révèle particulièrement en ce moment, c’est celle d’une pédagogie qui s’appuie désormais au-delà des lieux de scolarisation, sur les lieux de vie sociale et sur les moyens matériels de cette vie sociale, et le numérique y contribue largement. Souhaitons ici que la suite de cette période de crise soit, après un premier temps de retour au monde antérieur, une réflexion s’engage réellement pour assouplir le fonctionnement scolaire afin qu’il réponde mieux aux aspirations de la société et en particulier aux populations les plus fragiles.

Bruno Devauchelle

Extrait de cafepedagogique.net du 07.05.21

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