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Il ne faut pas utiliser le terme "dispositif" lorsque l’on évoque les cités éducatives (interview de Sylvie Charrière par ToutEduc)

26 mai Version imprimable de cet article Version imprimable

Il ne faut pas utiliser le terme "dispositif" lorsque l’on évoque les cités éducatives (S. Charrière, interview exclusive)
La présidente du Comité national d’orientation et d’évaluation (CNOE) des cités éducatives, Sylvie Charrière, députée de Seine-Saint-Denis et ancienne principale de collège à Clichy-sous-Bois, répond aux questions de ToutEduc.

ToutEduc : La "cité éducative", est-ce une nouvelle tuyauterie dans l’usine à gaz des dispositifs qui se superposent à chaque changement ministériel ?

Sylvie Charrière : Il ne faut pas utiliser le terme "dispositif" lorsque l’on évoque les cités éducatives. La cité éducative est avant tout une méthode de travail qui repose sur la mise en place d’une véritable synergie territoriale autour de l’école. Il s’agit bien d’une démarche locale, qui part du terrain, à l’initiative de communes et d’acteurs de la communauté éducative volontaires qui visent ensemble l’excellence éducative des enfants et des jeunes. L’Etat accompagne cette démarche, mais elle est libre dans sa forme.

Par sa dimension globale et partenariale, la cité éducative ne s’apparente ni ne se superpose aux dispositifs existants. Par son caractère expérimental et innovant, ses actions sont suivies dans la durée et évaluées, afin d’en faire un modèle inspirant et durable pour les prochains volets éducatifs des contrats de ville. Si une grande liberté est accordée aux territoires, le gouvernement est pleinement impliqué dans le déploiement des cités éducatives. Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Education nationale et de la Jeunesse, et Julien Denormandie, ministre de la Ville et du Logement, portent avec force cette ambition des cités éducatives, voulue par le président de la République à la suite du rapport Borloo. Cette expérimentation trouve son origine dans une autre expérimentation menée à Grigny. Comme vous le voyez, les cités éducatives viennent du terrain et sont pleinement ancrées dans le quotidien des acteurs.

ToutEduc : Au-delà de ces affirmations de bonnes intentions et des ambitions affichées que vous rappelez, pourquoi cette politique serait-elle un succès là où les précédentes semblent avoir échoué ?

Sylvie Charrière : Les précédentes politiques n’ont pas toujours échoué et elles ont permis des acquis qui nous permettent aujourd’hui d’aller encore plus loin. Certaines politiques peinent à se pérenniser et durablement changer les méthodes et actions sur le terrain : c’est cela que nous devons améliorer. La démarche des cités éducatives permet à la fois de travailler ensemble entre les collectivités, l’Etat, l’éducation nationale, les associations et de faire de l’innovation et de l’audace les pierres angulaires du projet. La première nouveauté est de mettre au centre du jeu l’Education nationale, là où il fallait auparavant souvent faire à côté ou en complément dans certains dispositifs. L’autre est de rechercher une mobilisation citoyenne, au-delà des professionnels de l’éducation. Enfin, je dirai que c’est un projet positif, pour inventer quelque chose qui bénéficiera à d’autres, un "territoire à haute qualité éducative", là où on ne recherchait avant qu’à compenser des difficultés.

ToutEduc : L’actuelle crise sanitaire n’est-elle pas un moment de vérité quant à la pertinence des cités éducatives ?

Sylvie Charrière : Absolument. C’est un moment de vérité dans beaucoup de secteurs et les cités éducatives n’y échappent pas. C’est la raison pour laquelle l’Agence nationale de cohésion des territoires (ANCT), dès le début du confinement, a organisé une enquête auprès des préfectures et mairies concernées pour savoir si l’organisation naissante en cité éducative avait permis une meilleure réponse adaptée aux enjeux locaux. Le constat est sans équivoque : malgré leur jeunesse (certaines n’ont pas encore signé la convention-cadre qui fixe leur programme pour 2020-2021-2022, à cause du report des municipales), la crise a accéléré la naissance des cités éducatives en soudant les décideurs locaux dans l’épreuve du feu. (ici (PDF), ici et ici)

La nouvelle organisation a incontestablement permis aux acteurs de répondre collectivement plus vite et plus fort que dans le système antérieur. Le modèle a donc montré toute sa pertinence et c’est un encouragement fort pour la suite. Je crois profondément en ce modèle et cette méthode de travail qui gagneront, à l’issue de l’expérimentation, à se répandre davantage sur notre territoire. Du fait de cette identification et de cette mobilisation de tous acteurs autour de l’école, je pense que les cités éducatives vont pour la plupart s’engager dans la mise en place des 2S2C (dispositif Sport, Santé, Culture, Civisme ici et ici (PDF)) et vont travailler pour proposer des actions innovantes à destination des jeunes pour les grandes vacances (école ouverte, colonies apprenantes, etc.) (ici (PDF))

ToutEduc : Très concrètement, quel est le rôle du conseil national d’orientation et d’évaluation des Cités éducatives ?

Sylvie Charrière : Le Comité national d’orientation et d’évaluation des cités éducatives, installé le 26 novembre dernier, que j’ai l’honneur de présider, rassemble des experts, des acteurs de territoires, des élus, des associations et des citoyens, chargés d’accompagner les 80 cités labellisées, de suivre les avancées de leur programme d’action et de veiller aux travaux d’évaluation de ce programme.La crise sanitaire et éducative a suscité des actions remarquables de la part des cités éducatives, dont le CNOE a tiré des enseignements prometteurs et a fixé des recommandations dans un avis que nous avons diffusé le 20 mai.

ToutEduc : Aujourd’hui, de quels moyens, tant humains que financiers, disposent les Cités éducatives ?

Sylvie Charrière : Les cités éducatives sont financées à hauteur de 100 millions € sur 3 ans par le ministre de la ville et du logement. Cela représente plus d’un million d’euros pour les cités éducatives les plus grandes. Les académies désignent et financent, dans chaque cité, un principal de collège "chef de file" et un chef de projet opérationnel. Les villes labellisées, mais aussi les agglomérations, le conseil départemental, les CAF (Caisses d’allocations familiales), les fondations cofinancent directement les actions, portées par les associations, ou apportent des contributions en nature : équipement, moyens humains, logistiques. A ces dépenses s’ajoutent tout ce que les dispositifs de droit commun peuvent apporter, pour amplifier les mesures.

ToutEduc : Y-a-t-il une cohérence globale qui se dégage au travers des objectifs issus des diagnostics établis au niveau de chaque cité éducative…si toutefois il a été possible d’en établir ?

Sylvie Charrière : La démarche des cités éducatives, conçue en large concertation avec les acteurs de la politique de la ville et reprise par l’Etat dans un vade-mecum de la labellisation, affiche 3 objectifs : conforter le rôle de l’école, promouvoir l’école et ouvrir le champ des possibles. Ces trois objectifs ont alimenté la réflexion de chaque ville candidate à la labellisation, qui, à partir de diagnostic partagé, a établi des axes stratégiques propres et convergents avec les 3 objectifs nationaux. Ces trois objectifs permettent par conséquent de recouvrir des nombreuses thématiques partagées par plusieurs cités : par exemple, beaucoup de villes se retrouvent autour d’axes sur la parentalité, sur la petite enfance, sur la citoyenneté, sur la persévérance et l’ambition scolaire, etc. Nous accompagnerons chaque cité éducative volontaire pour développer et outiller ces axes d’intervention.

ToutEduc : Au plan des territoires, comment réussit-on à élaborer des projets partagés et à créer des partenariats avec et entre tous les acteurs dont on sait qu’ils sont aussi divers que nombreux ?

Sylvie Charrière : Une culture partagée ne se décrète pas, elle se créée avec le temps, des échanges et le travail collectif. La cité éducative permet d’initier ce travail partagé en rassemblant dans une organisation décisionnelle commune des acteurs très divers. L’esprit de la cité éducative est de créer une culture nouvelle, solidaire et capable de surmonter les crises telles que celle que nous connaissons aujourd’hui. L’enjeu est de pérenniser cette méthode et que cette innovation, ce travail partagé deviennent des habitudes pour tous et de faire partager à l’ensemble de la communauté éducative les bonnes pratiques émergeant du terrain. Les cités éducatives seront une réussite si l’ensemble des acteurs des villes réussissent, échouent, innovent et osent collectivement.

ToutEduc : Quels sont les atouts des cités éducatives ? Et aussi, quelles sont leurs difficultés ?

Sylvie Charrière : Les atouts des cités éducatives sont la volonté et la capacité de réfléchir et d’agir ensemble. Ces cités éducatives sont toutes guidées par la conviction que l’école ne peut pas agir seule pour la réussite éducative des enfants. L’adage "on est plus fort ensemble" prend tout son sens avec les cités éducatives. Elles seront aussi guidées et soudées par le projet commun qu’elles auront conçu et décidé de mener ensemble. Leur atout sera aussi la richesse humaine de ces territoires en termes d’associations, de parents et d’enseignants impliqués. Ces territoires foisonnent d’innovations et d’énergies. Les cités éducatives doivent s’appuyer sur ces ressources précieuses.

La principale difficulté peut être l’autocensure et la tentation de se limiter à une politique de rattrapage et de réparation, de n’avoir pour horizon et pour levier que la panoplie des dispositifs de droit commun. La cité éducative demande de changer du logiciel des politiques publiques habituelles et surtout d’oser collectivement. En tant que CNOE, nous devons accompagner et pousser cette audace et ces innovations.

ToutEduc : Vous parait-il possible, voire indispensable, d’impliquer jeunes et adultes ?

Sylvie Charrière : C’est indispensable d’impliquer toutes les parties prenantes de la cité. Une cité éducative sans implication des jeunes et des enfants n’a aucun sens : ce projet a vu le jour pour eux et dans leur intérêt. C’est donc un projet citoyen, qui doit permettre de discuter et partager largement les objectifs de l’éducation, y compris avec les jeunes concernés, pour mieux les impliquer. La crise que nous vivons à l’heure actuelle a permis de voir émerger partout sur le territoire des initiatives des jeunes. Notre jeunesse est débordante d’idées et d’énergie : s’en priver serait une erreur. L’implication de tous les habitants et acteurs de la cité sera un élément clé de la réussite de l’expérimentation.

ToutEduc : Évaluer l’action publique que vous conduisez, est-ce prévu ? Si oui, allez-vous pouvoir faire ressortir l’apport des cités éducatives dans ce que les pouvoirs publics appellent "continuité pédagogique" et que d’aucuns préfèrent nommer plutôt "continuité éducative" ?

Sylvie Charrière : L’évaluation a été pensée dès le début du programme et pour la durée de l’expérimentation, afin d’en faciliter le cas échéant l’essaimage. Le Comité national d’orientation et d’évaluation des cités éducatives comprend bien une forte dimension évaluative. Au niveau national, la réussite se mesurera sur une batterie d’indicateurs valorisant en particulier les résultats et les trajectoires scolaires. Des évaluations qualitatives seront également effectuées à partir de sites-pilotes sur certaines thématiques fortes (petite enfance, sport, renouvellement urbain…).

Enfin chaque site travaille d’ici l’été à la définition de son propre protocole de suivi et d’évaluation, avec par exemple des observatoires de la réussite qui dépassent le seul enjeu scolaire. La notion de continuité pédagogique ou éducative doit bien sûr être étudiée et notamment s’assurer d’un égal accès aux matériels numériques et pédagogiques des enfants des cités éducatives.

Propos recueillis par Arnold Bac

Extrait de touteduc.fr du 25.05.20

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