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Le séparatisme à Roubaix, le ministre et les inspections (le blog de Marc Bablet)

28 février Version imprimable de cet article Version imprimable

Le séparatisme à Roubaix selon le ministre et les inspections

Le ministre de l’éducation nationale a fait mercredi 19 février sur France info des déclarations sur les lieux où règne le « séparatisme islamique » en affirmant qu’il suffisait de regarder. Il a parlé de Roubaix, Maubeuge, Garge les Gonesse. Or en juin 2019 il a reçu à propos de Roubaix un rapport des inspections générales qui est bien plus prudent dans ses affirmations.

Monsieur Blanquer est ministre d’un gouvernement qui construit le séparatisme réel entre pauvres et riches

Depuis l’arrivée de ce gouvernement au pouvoir, la situation faite aux populations les plus défavorisées ne cesse de se dégrader comme on a pu le voir avec des mesures publiques qui leur sont défavorables : suppression de la semaine de quatre jours et demi à l’école, suppression d’emplois aidés, baisse des APL, baisse de la construction des logements sociaux, réforme de l’assurance chômage qui durcit l’accès aux prestations, dernièrement encore suppression à venir du fonds de la complémentaire santé solidaire et menace sur les réseaux d’éducation prioritaire. On trouvera sur certains de ces points des informations plus précises sur le site du collectif d’associations Alerte. En l’absence de politique sociale, on a pu voir que le plan pauvreté ne débouchait concrètement pas sur grand-chose d’utile et que le nombre de personnes à la rue augmente comme l’indique « médecins du monde ». On peut voir aussi que le nombre de pauvres augmente comme il apparaît dans les données de l’observatoire des inégalités.

En outre, en ne parlant pas des séparatismes des autres religions (voir à ce sujet le billet de Claude Lelièvre) , il fait, qu’il le veuille ou non, le lit d’un rejet d’une seule religion.

Mettre aujourd’hui l’accent sur le « séparatisme islamique » c’est renvoyer aux quartiers populaires la responsabilité des malheurs qui les accablent et faire de la question sociale une question sécuritaire.

En parlant de « séparatisme islamique » et en donnant en exemple des quartiers populaires, on désigne à la vindicte les quartiers populaires (en parlant notamment de « reconquête » nécessaire) et notamment ceux où sont logés les plus pauvres qui sont souvent aussi des personnes d’origine étrangère arrivées principalement au cours de la vague d’immigration de l’après guerre et du regroupement familial qui a suivi dans les années 1980. Aujourd’hui ce sont aussi souvent ces quartiers qui accueillent une part importante des nouvelles immigrations liées aux crises localisées (Syrie, Libye, Afrique de l’est…). Cette procédure de désignation ciblée est une stratégie bien huilée pour se dédouaner de ses propres responsabilités dans les situations de crises liées aux dépressions économiques. Désigner les quartiers pauvres comme des quartiers dangereux qui font le lit du terrorisme en évitant de prononcer le mot… est une manière de mettre au premier plan la question de la sécurité pour faire oublier que le « séparatisme réel » est d’abord socio économique, lié aux politiques du logement, de l’urbanisme et fruit des logiques libérales à l’œuvre, heureusement partiellement contrecarrées en France par des politiques sociales historiquement installées qui permettent à notre pays d’être moins clivant que la Grande Bretagne ou l’Allemagne même si nous risquons de nous en rapprocher avec la politique actuellement conduite.

En outre cette désignation prétend constituer un message vis-à-vis des pauvres de la ruralité que le gouvernement entend désormais favoriser aux dépends des quartiers urbains comme il apparaît très clairement dans sa politique des territoires (je renvoie à mon précédent billet sur le rapport Mathiot-Azema)

On sent bien le calcul politique en vue des municipales. Opposer les uns aux autres est une stratégie politique dangereuse qui n’est pas ce que l’on attend d’un responsable qui doit par définition rassembler et protéger. Désigner un ennemi de l’intérieur c’est encourager le rejet, le racisme même si on évoque en même temps que l’islam ne saurait être l’ennemi.

Roubaix exemple convaincant de la situation des quartiers populaires a donné lieu à un rapport détaillé sur les effets des politiques publiques. Le gouvernement ferait bien d’en suivre les analyses détaillées.

Il ne faut pas risquer d’être taxé d’angélisme vis-à-vis de l’islam intégriste. Il faut donc se donner les moyens de savoir de quoi l’on parle, mener l’enquête ou s’appuyer sur les données disponibles pour parler à propos. Il est intéressant pour cela de regarder ce que dit un rapport des inspections générales sur Roubaix puisque selon le ministre, c’est une des villes où il suffit de regarder pour y voir le « séparatisme », un peu comme il suffit de « traverser la rue » pour trouver du travail. Si le ministre avait lu en détail ce rapport, paru en juin 2019, qui avait été commandé par le premier ministre aux inspections générales de l’administration, des affaires sociales, de l’éducation (IGEN et IGAENR) et au conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux, il aurait été mieux informé et plus prudent dans ce qu’il avance pour des raisons purement politiques (dont celle qui consiste toujours à faire le bon élève du président). Les recommandations du rapport sont, comme souvent les recommandations de ce type de rapport, inscrites dans les logiques politiques du moment donc un peu limitées et peu ambitieuses. Comme souvent les auteurs s’autolimitent au possible politique du moment. Ce n’est donc pas ce qui est le plus intéressant.

En revanche les analyses détaillées et appuyées sur des documents qui sont donnés dans le rapport lui-même et en annexe sont nuancées et bien informées. Ainsi apprend-on que si, selon L’Insee, la France a, en 2015, 6,4% d’étrangers et 9,1% d’immigrés, à la même date Roubaix en a respectivement 16,8% et 20,6%. Ils proviennent à 61% du Maghreb. On y apprend aussi que la politique d’éducation prioritaire est particulièrement développée puisque à peu près 90% des élèves de l’enseignement public d’école et collège y sont scolarisés. Le rapport propose également une analyse de la situation qui est intéressante.

Information sur la situation des quartiers : « Si l’ensemble de la ville est donc identifié, dans la métropole lilloise, par un recours très important aux politiques d’aide et de solidarité publique, ce constat s’applique plus particulièrement à certains quartiers, qui cumulent les difficultés ou les besoins de soutien et d’accompagnement :

l’Alma, notamment Alma sud, accueille, majoritairement dans le parc social, une population jeune, où les immigrés sont surreprésentés, la part des revenus d’activité très faible, celle des prestations sociales particulièrement élevée ;
les Trois-Ponts présente des caractéristiques proches, ainsi que l’ Epeule, la Fosse-aux-Chênes, le Cul-de Four ;
le quartier du Pile (notamment le centre et l’est du quartier) et celui de Sainte-Élisabeth, à un degré moindre, connaissent également un taux de pauvreté élevé, une démographie relativement dynamique mais le parc de logement est essentiellement un parc privé dégradé, qui joue le rôle de parc social de fait.
Les quartiers Barbieux, Édouard Vaillant, Justice, Potennerie, et Fraternité se situent à l’opposé, avec une médiane de revenu supérieure à la valeur communale, un faible recours aux prestations sociales, un parc social faible ou très faible, une population moins jeune voire vieillissante, une proportion d’immigrés nettement inférieure à la moyenne communale. »

Il apparaît donc que les quartiers de Roubaix se distinguent principalement par une segmentation sociale, d’origine et d’âge de la population. Ce n’est en aucune manière un quelconque séparatisme religieux qui constitue les distinctions principales indiquées par ces experts. C’est sur la question socio économique, sur celle de l’emploi, sur celle de la mixité sociale qu’ils mettent l’accent. C’est là-dessus qu’il convient d’agir véritablement pour en finir avec ce qui distingue négativement ces quartiers, mais évidemment le temps politique n’est pas compatible avec ce type de travail de fond, alors on préfère détourner le regard et faire détourner le regard de l’électeur des vrais problèmes…

Précisions nuancées qui discutent discrètement la conception sécuritaire : « Cette segmentation liée à l’âge, à l’origine et aux revenus disponibles – qu’il s’agisse de leur montant comme de leur composition – est renforcée par deux facteurs : une tendance au « repli communautaire » ; une économie parallèle organisée et active.

Le premier facteur est difficile à analyser, faute de données précises et d’études approfondies. Les services de police le considèrent comme particulièrement fort et ancré, avec la manifestation de l’islam « visible » : Roubaix compte sept mosquées, un lieu de prière, des commerces halal et diverses enseignes en arabe, certains établissements ne servent pas d’alcool, certains lieux ne sont plus fréquentés par les femmes. Le port du voile a, comme ailleurs, fortement progressé. Toutefois, ils notent que cette séparation ne se traduit pas par des comportements agressifs ou violents inter- ou intra-communautaires et que des marges de liberté individuelle existent, au sein des regroupements communautaires. Certains des professeurs rencontrés soulignent également que le sentiment d’appartenance communautaire se manifeste moins vivement et de façon moins revendicative dans les années récentes. »

L’analyse de ce qui est appelé le « repli communautaire » est essentiellement fondée sur les avis des fonctionnaires de police et de l’éducation nationale. Il est clairement rappelé que l’on manque de données précises et d’analyses approfondies. On s’appuie sur la pratique de la religion dominante dans ces quartiers pour dire le repli. Est-ce que l’on fait la même chose avec le catholicisme parfois intégriste de tenants de « sens commun » ? L’histoire nous montre qu’il y a des intégrismes dans toutes les religions et que ce sont ces intégrismes qui sont totalitaires et sont donc les ennemis de la démocratie. On peut attendre de nos dirigeants qu’ils aient un discours équilibré et qu’ils encouragent des recherches ou qu’au moins ils utilisent les recherches existantes pour savoir quelle est l’étendue du problème avant de prétendre s’y attaquer. Il est légitime d’attendre que l’on parle de toutes les religions et que l’on n’oublie pas de parler tout autant du sujet de l’économie parallèle.

Une définition est donnée en bas de page : « Le terme « repli communautaire » a été employé par de nombreux et divers acteurs locaux rencontrés par la mission, afin de décrire un phénomène de repli sur eux-mêmes d’une partie des habitants, dans un mouvement simultané de distanciation voire de rejet de la vie dans la cité, et de renforcement du sentiment et de l’expression d’appartenance communautaire. Ce terme de « repli communautaire » renvoie à des dimensions d’appartenances nationales ou de pratiques religieuses. »

On voit bien que derrière cette notion de « repli » on peut trouver sans doute parfois des manifestations du risque d’intégrisme et des violences qu’il engendre (pression sur les siens et désignation des autres comme ennemis) mais probablement encore davantage une logique de protection, de recherche de sécurité personnelle, celle que l’état est en mesure de prodiguer et qu’il devrait mieux prodiguer afin de faire reculer les autres manières de rechercher protection. Mais il est entrain de réduire de fait les protections sociales de l’état du fait de la politique économique et sociale conduite.

Une nuance importante est apportée : « Ainsi, la mission s’est essentiellement fondée sur les propos de ses interlocuteurs pour rendre compte de la segmentation sociale ou communautaire de la ville ou évoquer les formes de l’économie illégale, en l’absence d’étude sur ces sujets. »

Le ministre parle donc sur un sujet sur lequel il y a bien peu d’études sérieuses. Lui qui est un tenant des sciences quand ça l’arrange n’y accorde ici pas la moindre importance. Et l’accent est mis sur le seul aspect communautaire alors que la question de l’économie illégale est très mal vécue dans les quartiers. La plupart des gens qui y vivent n’en participent pas. Ce phénomène d’économie parallèle dont on sait qu’il fait fond sur la pauvreté endémique des quartiers en permettant à certains de gagner de l’argent plus rapidement que par le travail semble lui, mieux documenté sans aucun doute par les forces de police : « Le second facteur est mieux cerné. Il présente deux aspects : un secteur de petites entreprises illégales de mécanique « sauvage » ; le trafic de stupéfiants, 70 points de vente visibles étant identifiés (donc hors internet et itinérance). Contrairement à d’autres communes, Roubaix ne connaît pas de règlements de comptes ou de combats claniques meurtriers pour le partage du territoire. »

Des précisions sont données s’agissant de l’école : « Ce phénomène réclame cependant une attention particulière, pour ce qui concerne les objectifs fixés à la mission, notamment s’agissant de la scolarisation des plus jeunes. Ainsi, la direction des services départementaux de l’éducation nationale (DSDEN) a relevé une augmentation du nombre de demandes d’enseignement à domicile, touchant le premier comme le second degré, dont le motif est de nature confessionnelle, qu’il soit ou non explicite. Il ne s’agit là, du reste, que des demandes enregistrées ; or, le nombre d’enfants soumis à l’obligation scolaire et n’étant pas scolarisés ne peut être déterminé avec précision, faute d’étude détaillée. »

Là encore les études manquent, et le ministre ferait mieux de s’occuper de ce qui lui appartient à cet égard. Il est bien dommage qu’il ait renoncé à la scolarisation des moins de trois ans qui offrait, outre son intérêt éducatif, un service de garde gratuit aux parents des quartiers populaires, permettant à davantage de femmes de chercher du travail. Même si, pour ma part, je préfère toujours défendre l’enseignement public face au privé, je reconnais l’existence du privé et je pense que le ministre pourrait aussi réfléchir à la manière de permettre un peu plus d’égalité entre les religions (pour éviter que certains se sentent exclus et donc se replient et risquent de favoriser l’intégrisme), car si le réseau privé catholique sous contrat est florissant, il existe également un réseau juif sous contrat, on voit mal pourquoi il ne pourrait y avoir un réseau islamique sous contrat ce qui permettrait, comme pour les deux autres réseaux privés cités de contrôler que ce n’est pas l’intégrisme qui y règne mais bien les programmes d’enseignement de la République. Mais il est vrai que dernièrement le ministère a surtout été bienveillant à l’endroit de certains réseaux privés hors contrat. Rappelons aussi que la mesure scolaire annoncée par le président relative à la suppression des ELCO, n’est pas du cru du ministre actuel mais de sa prédécesseure qui défendait autrement mieux l’école de la République sans mettre ce sujet en tête de gondole pour éviter les effets de stigmatisation. Faire passer cette mesure pour une nouveauté est bien attristant et témoigne davantage de la méthode de communication que du sérieux du travail comme l’indique aussi ce billet de Claude Lelièvre.

Quant aux raisons du « repli communautaire » il s’agirait de bien préciser ce dont on parle : les éducateurs de rue ont à cet égard souvent des avis intéressants : « En effet, les éducateurs constatent que des familles et leurs enfants vivent de plus en plus isolés, par peur de l’insécurité, du fait d’une précarité honteuse, à cause des réseaux sociaux, d’une pratique intense des jeux vidéo ou de leurs choix liés à des réseaux communautaires prônant des attitudes de repli. »

Et il est également très intéressant de voir qu’une des sources importantes du regroupement de personnes en difficulté et donc en repli pour diverses raisons est la disponibilité d’un parc privé dégradé qui ne trouve comme preneurs que les plus en difficulté socio-économique dans des conditions souvent plus que douteuses sur le plan de la légalité et de l’hygiène. Face à la segmentation sociale qui génère des regroupements de population en difficulté et réduit la mixité sociale, on pourrait attendre une politique plus résolue face aux marchands de sommeil : « En effet, l’entrée sur le territoire des personnes les plus fragiles et les plus pauvres se fait dans le parc privé, enfermé, selon les constats de l’ ADULM, « dans une spirale de non-évolution et de dégradation (tant pour le parc privé locatif qu’occupant) » : habitat indécent ou insalubre, activité des marchands de sommeil. La requalification des quartiers anciens dégradés est « un puits sans fond », selon la MEL : les logements réhabilités ne trouvent pas preneurs et la réhabilitation est lente et coûteuse. Le CGEDD a fait le même constat dans son rapport. »

Il serait donc vivement souhaitable que, plutôt que d’écouter parler son ministre, le ministère, dont on sait qu’il vit mal la période actuelle, soit invité à travailler sérieusement sur ce type de questions afin de chercher à donner des réponses adaptées à des problèmes des quartiers populaires plutôt bien identifiés par ceux qui y travaillent et par ceux qui les étudient.

Si le ministre avait un peu anticipé, le ministère aurait aussi pu établir de longue date une circulaire sur l’épidémie à venir qui n’est très probablement qu’en cours d’écriture à cette date. Mais l’institution telle qu’elle est actuellement incarnée reste dans une logique de « réactivité » -le fameux « pragmatisme »- et non d’anticipation.

Extrait de blogs.mediapart.fr du 27.02.20

 

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