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Il faut laisser plus de place à la créativité des acteurs et non aux méthodologies, colloque "Penser les inégalités dès l’enfance" (compte rendu ToutEduc)

10 décembre 2019 Version imprimable de cet article Version imprimable

Réduction des inégalités : il faut laisser plus de place à la créativité des acteurs et non aux méthodologies (Colloque "Penser les inégalités dans l’enfance")

"Au nom de la réduction des inégalités, on installe de plus en plus de méthodologies. Or, à partir du moment où l’on pense méthodes, on ne laisse pas d’interstices, d’espaces à de l’improvisation, à la créativité. Et, dans l’éducation, le soin, la santé, la rééducation..., la subjectivité est le principal outil de travail." Cette invitation à laisser plus de place à la créativité des acteurs a été faite par Sylviane Giampino, à l’occasion du colloque "Penser les inégalités dans l’enfance". Cette psychologue, psychanalyste et vice-présidente du Haut conseil de la famille, de l’enfance et de l’âge (HCFEA), dont elle préside le conseil de l’enfance et de l’adolescence, intervenait sur le thème "Des politiques publiques de l’enfance à l’épreuve des inégalités entre les enfants". Organisé dans le cadre des 14es journées de sociologie de l’enfance du comité de recherche de l’Association internationale des sociologues de langue française (AISLF), en partenariat avec la Sorbonne et le ministère de la Culture, ce colloque s’est tenu à Paris du 20 au 22 novembre 2019. Cette recommandation était déjà formulée dans le rapport de 2017 du HCFEA, instance qui a été créée il y a trois ans suite à un constat, explique la psychologue : la carence, en France, "d’une instance qui mette un peu de cohérence et de liens entre toutes les politiques en silo actuelles".

Cette tendance à vouloir mettre en place des dispositifs et régulations "rationnels" a en effet un impact sur le rôle que peuvent jouer les acteurs, poursuit la psychologue. Ces dispositifs appellent des systèmes d’évaluation qui doivent être alimentés par des "indicateurs précis". "Or, plus ces indicateurs sont précis, plus ils passent à côté de l’essentiel." Les indicateurs privilégiés sont en effet ceux qui sont davantage "mesurables sur le papier", comme le nombre de coups de téléphone passés, le nombre d’appels reçus, les réponses données aux usagers, etc. Mais, résultat, "il n’y a plus personne à l’accueil", regrette Sylviane Giampino, et l’on ne prend pas en compte dans cette évaluation "un enfant qui va prendre le temps de rire à l’accueil". De la même manière, les formes de pensée plutôt "positivistes", comme celles qui mettent l’accent sur le développement du "bien-être", "passent-elles par des mesures rationnelles ou une rationalisation du budget ?", interroge encore la vice-présidente.

Les injonctions de performance sont "une violence faite aux enfants"

Dans la même lignée, la vice-présidente du HCFEA juge aujourd’hui le rapport au temps "assez malade". On conforte ainsi "des accélérations", en s’appuyant sur "des illusions" : si on fait vite, les enfants vont être plus forts, plus intelligents, plus doués". Or, ces "injonctions de performance" sont "une violence faite aux enfants", estime Sylviane Giampino, et elle est "d’autant plus forte" quand il s’agit d’enfants qui ne sont déjà pas "dans des conditions de vie où on les porte". Certes, "il faut commencer très tôt" à lutter contre ces problèmes, idée qui fait aujourd’hui consensus, "mais pas toujours comme ça", estime encore la psychologue qui invite à "ne pas refermer tous les possibles sur lesquels les enfants pourraient s’ouvrir".

Sylviane Giampino regrette également que l’actuelle stratégie de lutte contre la pauvreté n’offre "un spot très puissant que sur la petite enfance". Or, ces enfants "vivent dans des familles pauvres", observe la psychologue qui regrette que les contraintes du marché de l’emploi n’aient pas du tout été abordées dans cette stratégie. Pour contribuer à réduire les inégalités dès l’enfance, il faudrait mettre en place des dispositifs avec des systèmes de bonus pour permettre à toutes les femmes qui sont sorties du marché de l’emploi faute de pouvoir trouver un mode d’accueil (ils ne sont pas suffisants non plus, ni en nombre, ni en variété), et "dont on dit qu’elles ne socialisent par leurs enfants", de pouvoir bénéficier de modes d’accueil.

Travailler davantage sur l’accès des enfants aux tiers-lieux, espaces de temps hors école et famille

La psychologue a également souligné l’importance des "tiers-lieux" pour réduire les inégalités chez les enfants : tiers-lieux qui sont les espaces de temps des enfants hors ceux de l’école (où ils passent 33 % de leur temps), et hors ceux passés dans la famille (32 % de leur temps). Car ces tiers-lieux sont des occasions de permettre que les enfants "fassent les bonnes rencontres". Développer ces rencontres dans ces tiers-lieux, espaces de temps consacrés aux déplacements, aux activités périscolaires, aux loisirs, etc., qui représentent 25 % de leur temps et à ce titre constituent donc le "3e éducateur de l’enfant", lui semble d’autant plus important que les deux grands espaces qui ont bénéficié d’un investissement fort pour bâtir une stratégie en faveur l’enfance, la famille, accompagnée dans le cadre de la politique de la famille d’une part, et d’autre part, tous les collectifs de l’éducation, notamment l’Éducation nationale, sont dans "un face-à-face de plus en plus tendu". Une situation qui explique "l’incapacité à moduler les déterminants qui pèsent sur le devenir des enfants, notamment les déterminants sociaux", estime-t-elle. Néanmoins, face aux très fortes inégalités d’accès selon les tiers-lieux - 8 enfants sur 10 ont des activités physiques, mais seulement 4 sur 10 une activité culturelle et seulement 1 sur 10 une activité dans les sciences et technologies -, il faut d’abord travailler sur cette "carence dans la transmission d’outils qui vont permettre à l’enfant de penser et d’avoir un libre arbitre".

Enfin, pour Sylviane Giampino, les vacances collectives, "pour rétablir la mixité", qui doivent être rendues accessibles aux plus pauvres via des systèmes de bonus, tout comme le développement de l’engagement solidaire, humanitaire, environnemental chez l’enfant, doivent aussi être des axes prioritaires pour lutter contre les inégalités.
Camille Pons

Extrait de touteduc.fr du 09.12.19

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