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Le pilotage du premier degré en éducation prioritaire (1) : le premier billet d’une nouvelle série par Marc Bablet

19 décembre 2018 Version imprimable de cet article Version imprimable

« Le premier degré n’est pas piloté » (1)
Tout annonce que les recteurs et les IA DASEN vont être réunis pour leur dire que le premier degré n’est pas piloté. Ce billet et les suivants vont chercher à comprendre ce que signifie cette obsession d’un pouvoir qui de longue date souhaite avoir davantage l’école à sa main et de quel pilotage ils parlent.

L’école française pourrait obtenir de meilleurs résultats mais à quelles conditions ?

On a beaucoup entendu dire que l’école française obtient de mauvais résultats dans les classements internationaux. Il est en particulier apparu qu’elle est profondément inégalitaire puisque les enfants de milieux populaires ont significativement de plus mauvais résultats que s’ils vivaient dans la plupart des autres systèmes éducatifs des pays développés. Les écarts sont plus importants en France entre les plus favorisés et les plus défavorisés. Cette situation est particulièrement préoccupante en ce qui concerne les mathématiques. Ce fut la raison de la refondation de l’école de la République. Il s’agissait de se donner progressivement les moyens d’obtenir de meilleurs résultats. Pour cela le gouvernement précédent a recréé 60000 postes dans le premier degré dont une part non négligeable (27000) a servi a reconstituer une formation initiale des enseignants que le quinquennat Sarkozy avait fait disparaître au nom des économies budgétaires. Dans le même temps la formation des inspecteurs de l’éducation nationale était également très réduite, à quelques semaines, alors que votre serviteur a bénéficié en 1984-1986 de deux années de formation. Dans la même période on est également passé de 27 heures de cours hebdomadaires à 24 heures, comme si l’on pouvait penser améliorer les apprentissages en réduisant le temps d’enseignement. Le grand historien de l’éducation Antoine Prost a alors parlé d’un Munich pédagogique.
La politique éducative du quinquennat Hollande pour l’école a bien été une politique de gauche qui a visé une meilleure justice sociale dans le premier degré. La refondation de l’éducation prioritaire a été un des éléments de cet ensemble pour les quartiers les plus défavorisés. Mais l’ensemble des autres textes ont été cohérents avec cette perspective : les rythmes scolaires, le référentiel des métiers du professorat et de l’éducation, la reconstitution progressive d’une formation initiale, les programmes… La continuité et l’approfondissement auraient été bienvenus.

Depuis l’arrivée de Jean-Michel Blanquer, le discours relatif aux mauvais résultats redouble mais son objectif n’est assurément pas de conduire une politique favorable aux milieux populaires au sens où cela était entendu dans le cadre de la refondation de l’école de la République. En effet il prend systématiquement le contre-pied de ses prédécesseurs et ce n’est pas pour une amélioration des actions inscrites dans le cadre de la refondation mais pour en détruire progressivement toutes les conquêtes. Après les rythmes et les programmes, on peut craindre pour l’éducation prioritaire où l’investissement de moyens avec les CP et CE1 sert de faire valoir tandis que l’on renonce à un véritable pilotage en soutien aux académies et aux départements les plus concernés. On peut en particulier craindre que les moyens alloués au travail collectif dans le premier comme dans le second degré passent progressivement aux oubliettes. Comment en effet donner des heures postes pour la pondération dans le second degré quand les moyens du second degré sont particulièrement tendus ? Comment assurer correctement le remplacement comme le recommande la cour des comptes et maintenir les 18 demi journées de concertation dans le premier degré si on ne conduit pas une politique volontariste en la matière ?
On veut ici attirer l’attention sur le fait que le message qui va être porté aux personnels d’encadrement sur le fait que le premier degré n’est pas piloté, d’une part est injuste car le premier degré a toujours été piloté par son encadrement et d’autre part comment croire à la sincérité d’une volonté d’amélioration quand on détruit tout ce qui a été fait de bien avant.

Je peux partager l’idée que l’on peut mieux piloter le premier degré ce qui n’est pas du tout la même chose que de dire qu’il n’est pas piloté. Et pour faire mieux encore faut-il accepter de se dire ce que l’on fait déjà de bien car il me semble que les bons stratèges savent qu’il convient de toujours s’appuyer sur ses points forts et il y en a. D’un autre côté, il faudrait faire une analyse lucide des problèmes de pilotage du premier degré aujourd’hui et commencer par voir clairement les modalités de pilotage actuelles qui poseraient problème. Y a t il une analyse de ce que la décentralisation a fait à l’école : quel est le pouvoir des maires sur l’école actuellement ? Comment ce que l’on a appelé l’ouverture de l’école a-t-elle mis l’école en d’autres mains que celles des enseignants : intervenants extérieurs, parents d’élèves (dont un discours convenu veut qu’il faille absolument se rapprocher – mais pour faire quoi ?) ? Comment l’école est-elle dépendante du marché des manuels scolaires mais aussi d’un marché de l’activité éducative au-delà et cela avec la complicité du ministère qui ouvre la porte de l’école à divers groupes de pression qui la détournent de sa mission centrale ?
Il nous semble que le premier degré est bien piloté actuellement mais le niveau national semble le plus coupable des faiblesses de ce pilotage qui laisse la possibilité aux écoles d’être sous des influences douteuses, souvent autres que celle de leur hiérarchie propre qui doit parfois combattre pour que l’école reste l’école. Actuellement nous ne sommes absolument pas dans une politique qui vise l’amélioration de l’école et de son pilotage par l’État, nous sommes dans une politique libérale qui vise la transformation idéologique de l’école. D’où la force de ce discours pour la juger très mauvaise. Il sert de prétexte à ces changements qui ne sont pas désirés par ses acteurs et pas souhaitables pour ses élèves.

Discours public, discours aux cadres : de la subtilité des différences

Une des caractéristiques du mode de gouverner du ministre actuel de l’éducation nationale est le strict cloisonnement entre les discours tenus à son administration qui ne donnent lieu à aucune publication, à aucun verbatim et les discours tenus dans les médias pour le grand public avec un effet indirect d’ordre donné et éventuellement de menace voilée à l’endroit des personnels. Car le ministre semble au premier abord ne pas aimer les textes de loi ni les circulaires qu’il vit davantage comme des contraintes, dans une logique de gouvernement autoritaire, que comme les outils démocratiques qui permettent le débat au moment de leur élaboration, puis la protection de ceux qui, fonctionnaires, sont chargés de les mettre en œuvre quand ils sont promulgués. Textes qui peuvent aussi fonder ensuite une opposition juridique à des changements intempestifs. Le mode de gouvernement actuel de l’éducation est à la fois autoritaire et démagogique. C’est un point qui sera approfondi ultérieurement.

C’est ce qui explique que, le 5 juillet 2017, lors de sa première rencontre avec les députés de la commission des affaires culturelles, le ministre a déclaré : « Le dédoublement des classes de CP est une mesure d’ordre organisationnel, et plus encore d’ordre pédagogique, qui fera l’objet d’un accompagnement très important. C’est la raison pour laquelle j’ai réuni tous les inspecteurs de l’éducation nationale concernés, car ce n’est pas d’une loi dont nous avons besoin mais d’être attentifs au quotidien et de veiller au pilotage pédagogique de ce qui se passera dans ces CP. » Je viens de vous proposer trois billets de ce qui aurait pu être un vadémécum relatif à ce pilotage pédagogique si l’on avait voulu le mettre en œuvre. Il faut préciser que la réunion des IEN, de juin 2017 dont parle le ministre, n’avait absolument pas pour objet les dédoublements, qu’il n’y fut pas question de ce que signifie « enseigner en petit groupe » mais comme en témoigne le site EDUSCOL qui porte la parole officielle, bien davantage de méthode de lecture… Il est d’ailleurs navrant de voir comment à une question pédagogique, à laquelle chacun des IEN présent aurait pu donner une réponse de bon sens (« Comment constituer les groupes de 12 dans les CP en groupe hétérogène ou en groupe homogène de niveau ? » à la minute 22.40 de la vidéo concernant les échanges avec la salle, vous pouvez vérifier , la table s’emmêle les pinceaux, le directeur de cabinet déclarant qu’il n’y a pas d’hétérogénéité en REP+, qu’on ne va pas donner de recette, qu’il s’agit de donner plus de temps à chaque élève pris individuellement et le scientifique de référence de la journée monsieur Dehaene déclarant, avec modestie, car il ne sait pas ce qu’il en est de la question de l’hétérogénéité : « La division des classes en deux a un effet modeste en réalité… Ce qui est fondamental c’est la formation des enseignants » (sic) et finalement personne ne répondant à la question, personne ne problématisant la question de l’hétérogénéité, témoignant ainsi que la réunion n’est absolument par préparée pour son prétendu objet. Claude Lelièvre a autrement parlé de cette question du rapport à la loi du ministre. Comme ses textes sont toujours très éclairants, je donne les liens concernés sur Educpros et sur Mediapart .
S’il y a néanmoins une loi à venir c’est que le système est heureusement encore organisé par la loi et que l’on ne peut tout changer sans en passer par la loi, c’est-à-dire aussi par un minimum de débat démocratique à l’assemblée nationale et au Sénat. Il y a aussi une obligation légale à consulter les instances paritaires (tant qu’elles existent) même si leur avis n’engage pas le ministre. Il y a heureusement des députés, même de la majorité, qui sont par exemple favorables au maintien du CNESCO. Ce sera une occasion de voir l’état de leur courage politique le moment venu. Mais de cela, on peut aussi déduire que les réunions de recteurs ou les dialogues de gestion entre la centrale et les recteurs, les réunions de l’encadrement sont les moments types de la transmission d’instructions sans loi, réunions qui ne donnent pas lieu à publication, et qui sont à l’origine des discours repris par toutes les hiérarchies intermédiaires : recteurs, eux-mêmes, inspecteurs d’académie, éventuellement certains inspecteurs de l’éducation nationale et chefs d’établissement avec les déformations habituelles à ces transmissions verticales. Ces discours sont très différents des discours de communication publique du ministre puisqu’ils prétendent réorienter le fonctionnement du système de l’intérieur. Et gare à ceux qui n’écouteront pas puisqu’ils seront surveillés comme je le rappelais dans le billet précédent. On aimerait quand même être petite souris pour entendre ce qui s’y dit… Mais, en réalité, on le sait grâce à ce que l’on entend de ce qui s’en dit chez ceux qui les reçoivent ou en subissent les conséquences…

Extrait de blogs.mediaprt.fr/marc-bablet du 11.12.18 : « Le premier degré n’est pas piloté » (1)

 

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