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Une lettre ouverte à la ministre d’enseignants et parents d’élèves en REP à Bobigny et 2 témoignages d’enseignants

4 mai 2015 Version imprimable de cet article Version imprimable

Un groupe d’enseignants du primaire et du secondaire, de parents d’élèves ont continué à se mobiliser durant les vacances face à la dégradation inédite de l’école publique qui est en cours (Désormais à Bobigny, tout le monde est REP, mais les REP ne disposent plus d’aucun moyen réel pour les élèves, la municipalité a supprimé les budgets d’aide aux projets des écoles, et des centaines de journées d’école sont gâchées par le non remplacement de l’ensemble des enseignants absents, ou leur remplacement par des personnels absolument non qualifiés ni pour enseigner, ni même pour faire autorité et assurer la sécurité d’ un groupe d’élèves.

Voici donc une "lettre ouverte", signée par des gens venant de différents horizons, de différents syndicats ainsi que des personnels non syndiqués, de différents établissements, et deux "textes personnels" l’un émanant d’une professeure de collège et l’autre d’une professeurs d’école élémentaire. Si à Saint Denis, une telle démarche regroupant parents et enseignants est portée depuis longtemps par le groupe ’"Bonnets d’Anes", c’est à Bobigny une nouveauté. [...]

Véronique DECKER

 

Lettre ouverte à Mme Vallaud-Belkacem, Ministre de l’Éducation Nationale

De l’autre côté du périphérique…

À Bobigny, parents et enseignants ne veulent plus,
pour leurs enfants, d’une école au rabais.
Ils organisent, ce mardi 5 mai, une opération « école déserte »,
dans tous les établissements scolaires de la ville, de la maternelle au lycée.

Madame la ministre,

Ouvrez les yeux, tendez l’oreille !
Regardez, nous sommes-là... oui... ici... en bas... à côté de vous, mais tout en bas, juste de l’autre côté du périphérique. Vous ne nous voyez pas ? Vous ne nous entendez pas ?
Depuis des mois, pourtant, nous tirons la sonnette d’alarme, mais vos services font la sourde oreille. Alors, nous allons crier plus fort.

Nous ne sommes pas des citoyens de seconde zone : nous exigeons le respect.
Nous demandons à être traités avec empathie, c’est cela la fraternité !
Nous demandons les mêmes droits pour tous les enfants de France, c’est cela l’égalité !

Dans le contexte de « l’après Charlie » et dix ans après les émeutes de 2005 qui ont tant ému l’opinion, nous voulons vous placer, Madame la Ministre, face à votre responsabilité historique vis-à-vis des populations des territoires en souffrance, fragilisées par la crise et menacées de ghettoïsation. Votre gouvernement ne peut pas prétendre combattre « l’apartheid social » tout en confinant les enfants des quartiers populaires dans des établissements scolaires qui s’apparentent, de plus en plus, à des écoles low-cost. Dans ce contexte, rien d’étonnant à ce que les classes moyennes soient gagnées par le « sauve qui peut » ! Rien d’étonnant non-plus à ce que certains habitants de nos banlieues se sentent abandonnés, méprisés, déclassés. Aujourd’hui, la cohésion nationale est menacée et il est urgent, Mme la Ministre, de passer enfin des incantations aux actes, sous peine de mettre en péril le pacte républicain.

En mars dernier, au cours d’un meeting à Saint-Ouen, vous avez dénoncé les gouvernements de droite qui, sous la présidence de M. Sarkozy, « ont supprimé plus de postes d’enseignants dans les quartiers populaires, là où les parents ne faisaient pas suffisamment entendre leur voix ». Nous partageons votre analyse, et nous ajoutons que, maintenant que la gauche est au pouvoir, c’est toujours sur le dos des élèves les plus fragiles que l’Éducation Nationale fait des économies.

Au cours dudit meeting, vous avez par ailleurs déclaré : « comme ministre de l’éducation nationale, je veux faire réussir en particulier les enfants des familles populaires dont je sais qu’ils rencontrent des difficultés plus importantes ». Si le souci de l’égalité des chances est réellement au cœur de vos préoccupations, vous devez de toute urgence, Madame la Ministre, donner aux enseignants qui exercent leur mission chez nous, en Seine-Saint-Denis, les moyens qu’ils réclament avec insistance. Il faut donner aux enseignants les moyens de faire du bon travail, et non pas de la garderie !

Les enseignants ont besoin d’être d’avantage soutenus et reconnus.
Au quotidien, à Bobigny, les professeurs sont écartelés entre le souci de traiter l’ensemble des programmes et celui de ne perdre personne en route. En général, par manque de temps et de dispositifs adaptés, ils ne parviennent à atteindre aucun de ces deux objectifs, ce qui, moralement, est très difficile à vivre. Ils effectuent leur mission dans des conditions souvent pénibles et ils ne se sentent pas suffisamment reconnus et soutenus par leur hiérarchie. Au contraire, lorsqu’ils ont l’imprudence de dire qu’ils n’arrivent pas à aider efficacement leurs élèves et qu’ils aimeraient pouvoir travailler dans de meilleures conditions, en plus petits groupes, avec plus de temps pour mener à bien des projets ou faire de la méthodologie, leurs supérieurs hiérarchiques leur rétorquent qu’ils ne manquent pas de moyens : c’est simplement qu’ils ne font pas bien leur travail ! Eh bien, que les inspecteurs viennent prendre en main nos classes pendant quelques semaines pour nous montrer, concrètement, comment il faut faire !

La Seine-Saint-Denis, un département « comme les autres » ?
Dernièrement, une délégation d’enseignants et de parents reçue dans votre ministère s’est entendue dire que la Seine-Saint-Denis n’est qu’un département « comme les autres ». L’administration feint d’ignorer un contexte social, économique et culturel qui n’échappe pourtant à personne. Tout le monde sait qu’il y a, dans nos classes, beaucoup d’enfants issus de familles non-francophones. Ils sont pénalisés, dès la maternelle, par ce handicap linguistique. Cette réalité constitue à la fois un casse-tête et un crève-cœur pour des maîtres qui sont impuissants à les aider efficacement dans des classes trop chargées et avec des dispositifs d’aide individualisée quasi-inexistants. Par ailleurs, beaucoup de parents, fragilisés socialement, ne sont pas en mesure d’épauler efficacement leurs enfants dans leur scolarité. Ces élèves chahutés par la vie accumulent, d’année en année, de graves lacunes qui se stratifient peu à peu.

Résultat : à leur entrée en 6ème, beaucoup de nos élèves n’ont pas les bases élémentaires pour fournir le travail qu’on attend normalement d’un collégien. Cela génère souffrance et frustration chez ces jeunes. Certains deviennent apathiques. D’autres refusent de fournir de travail qu’on attend d’eux : ils préfèrent avoir 0/20 pour une copie blanche plutôt que de s’exposer à collectionner des résultats médiocres. D’autres encore se réfugient dans l’amusement perpétuel. D’autres, enfin, laissent éclater leur hargne contre une institution scolaire qui les malmène depuis leur plus jeune âge. Faut-il rappeler que ces jeunes décrocheurs cohabitent dans nos classes avec de « vrais élèves », qui sont pénalisés à chaque heure de cours par l’agitation ambiante et par le temps perdu à faire de la discipline ? Soyons francs : qui, au ministère, accepterait de scolariser ses propres enfants dans une école où même les élèves studieux et de bonne volonté sont pénalisés par le chaos ambiant ?

Vous avez dit « éducation prioritaire » ?
La communication ministérielle voudrait faire croire à l’opinion publique que de gros efforts sont actuellement déployés pour promouvoir l’égalité des chances dans les Réseaux d’Éducation Prioritaire. La réalité à laquelle nous sommes confrontés à Bobigny dément catégoriquement cette opération de marketing politique. La vérité, c’est qu’on demande aux enseignants qui travaillent en REP de faire toujours mieux et autrement avec de plus en plus d’élèves et de moins en moins de moyens. Mais comme ils n’ont pas de baguette magique, ils se trouvent démunis face à des injonctions de plus en plus folles. Les cadres de l’administration qui organisent le désastre depuis leurs bureaux de la rue de Grenelle sont-ils à ce point déconnectés du réels pour ignorer les ravages que leur gestion, froidement comptable et à courte vue, produit dans nos classes ?

Depuis des années, nos écoles, bien que situées en « REP », ont été mises à la diète.
Pour faire des économies, des technocrates ont planifié un assèchement progressif de tous les moyens spécifiques qui nous avaient été alloués par le passé pour venir en aide aux enfants les plus en difficulté. On a supprimé les RASED, le travail en demi-groupes n’existe quasiment plus… Certes, en REP, il n’y a « que » 23 élèves par classe à l’école primaire, et 25 élèves par classe en collège. On nous présente ça comme une faveur, alors que cette barre correspond juste à la moyenne nationale ! Elle est où, la « priorité » ? Ils sont où, les moyens supplémentaires ?

Le bon sens et l’esprit de justice voudraient que l’on donne plus à ceux qui ont moins. Or, vous savez comme nous, Mme la Ministre, que la scolarité d’un élève en REP coûte bien moins cher à la nation que celle d’un élève de classe prépa ! La République s’accommode visiblement de cet état de fait qui ne semble choquer personne dans les sphères dirigeantes. Ici, à Bobigny, les gens ne sont pas dupes : ils ont parfaitement compris qu’il existe bel et bien, en France, une école à deux vitesses et qu’on ne traite pas les élèves du 7ème arrondissement de Paris de la même façon que ceux des quartiers populaires.

Nos enfants méritent mieux qu’une école low-cost !
A cette pénurie chronique de moyens qui asphyxie nos écoles, nos collèges et nos lycées s’ajoute le scandale des classes privées de maîtres. Comme vous le savez nécessairement, une étude a montré que si l’on additionne le nombre d’heures de cours perdues, faute de professeurs, de la maternelle au lycée, les élèves de Seine-Saint-Denis perdent en moyenne l’équivalent d’une année de scolarité ! C’est inadmissible ! A Bobigny, cette année, on recense de nombreux cas d’élèves qui n’ont pas pu aller en classe pendant plusieurs semaines, voire pendant plusieurs mois, parce qu’il n’y avait pas d’enseignants affectés pour assurer les cours. Où est passée l’obligation scolaire ?

Non à la pratique du « mal-remplacement ! »
Affecter des enseignants dans les classes, ce n’est pas simplement boucher des trous dans un organigramme ! Lorsqu’un maître est contraint de s’absenter, à Bobigny comme partout ailleurs en France, il faut impérativement que, dans les plus brefs délais, l’Institution scolaire soit en capacité de placer face aux élèves de « vrais » enseignants formés, aptes à tenir leurs classes et à dispenser un enseignement de qualité et non des personnels précaires recrutés à la hâte et dans des conditions douteuses ! On n’avait jamais vu ça, ou en tout cas, pas dans de telles proportions ! Des vacataires recrutés à Pôle emploi et catapultés face aux élèves sans aucune préparation au métier d’enseignant… Ce type de situations n’existe pas – nous en sommes convaincus – dans les établissements des beaux quartiers parisiens. Comment ne pas ressentir la banalisation chez nous, en Seine-Saint-Denis, de cette pratique comme une forme de mépris social pour nos familles ?

Alors, trop, c’est trop !
Nos enfants ont droit, autant que d’autres, à un enseignement de qualité !
Si nous demandons des moyens supplémentaires pour les écoles, les collèges et les lycées de Bobigny, ce n’est pas un caprice : c’est une nécessité ! Nous aimons l’école publique et nous voulons qu’elle soit capable d’aider nos enfants à apprendre et à grandir pour qu’ils deviennent des citoyens libres et responsables.

C’est pourquoi, demain, mardi 5 mai nous, parents d’élèves, professeurs des écoles, des collèges, des lycées de Bobigny, nous organisons une journée « école déserte » pour alerter l’opinion publique et les décideurs sur la dégradation dramatique de l’école publique dans nos banlieues.

Qu’on se le dise : on ne se contentera pas de quelques rustines ou d’un petit lot de consolation !
Pas question non plus de déshabiller Pierre pour habiller Paul : nous sommes tous solidaires et nous ne voulons plus que l’administration se contente d’enlever quelques heures à un établissement pour les donner à celui d’à-côté !

Dès 10h, nous serons présents devant les locaux de la DSDEN pour faire entendre notre voix.
Puis, à midi, nous irons pique-niquer devant la Préfecture de Bobigny : si l’administration n’est pas en mesure de répondre à nos attentes, c’est à l’État de prendre les décisions budgétaires qui s’imposent.

Signataires :

Extrait de questionsdeclasses.org du 03.05.15 : D’autre côté du périphérique

 

[...] En complément au texte De l’autre côté du périphérique, deux témoignages d’enseignantes...

Le ras-le-bol d’une professeur des écoles de Bobigny

Quand les droits de nos élèves seront-ils respectés ? À Bobigny, c’est une lutte de tous les instants.

Nos réseaux d’aide (RASED) sont démantelés. Les personnels du RASED qui restent doivent concentrer leurs faibles moyens sur les CP et les CE1. Il paraît que les RASED ne « serviraient à rien » selon des comptables chevronnés dont les enfants n’en ont jamais eu besoin.
Permettre à un enfant de ne pas perdre pied dès le début de sa scolarité a-t-il un coût ?

Nos élèves en difficulté ne sont, très souvent, pas suivis, alors même que la prévention gratuite et sociale est effondrée : plus de place chez l’orthophoniste, même en privé, pas de rendez-vous chez l’ophtalmologiste, pas d’argent pour payer des lunettes, difficile d’aller chez le dentiste sans mutuelle pour faire soigner les caries… Ici, un seul des trois postes de médecin scolaire est pourvu ; l’infirmier scolaire doit se partager entre un collège et une dizaine d’écoles. Les visites médicales obligatoires en CP et CM2 ne sont plus assurées…

Le handicap de certains élèves, qui serait reconnu dans une autre académie, ne l’est souvent pas chez nous. Il est en effet difficile de monter les dossiers sans l’aide d’une assistante sociale scolaire, qui, ici, n’existe pas en école élémentaire, alors que la MDPH (Maison Départementale des Personnes Handicapées), surchargée, accumule des mois de retard dans le traitement des dossiers. Quand bien même le handicap est reconnu, c’est encore un parcours du combattant pour obtenir une AVS (aide de vie scolaire), bien que ce poste précaire soit réservé à des « personnes en difficulté », sans aucune formation pour aider réellement l’enfant !

Alors qu’il est établi que c’est dès la maternelle qu’il faut soutenir et apporter une véritable aide aux élèves en difficulté et à leur famille, il y a aujourd’hui à Bobigny des enfants de plus de 4 ans non scolarisés faute de places dans les maternelles ! L’école maternelle, indispensable pour apprendre à devenir un élève, devient un luxe qui n’est plus accessible à tous. [...]

 

Le ras-le-bol d’une enseignante en collège à Bobigny
Dans mon collège, nous constatons depuis une dizaine d’années, une hausse constante des effectifs sans qu’aucun moyen horaire et humain supplémentaire ne nous ait été alloué. Nos inspecteurs nous demandent de faire mieux, autrement, avec plus d’élèves (+30% depuis 2008), moins d’heures de cours (-3% par rapport à 2008) et moins d’enseignants (- 4 titulaires en 7 ans). Nous aimerions beaucoup y parvenir, mais, n’ayant pas de baguette magique, nous nous trouvons démunis face à la complexité de la tâche à accomplir.

Nous sommes aux horaires plancher dans toutes les disciplines, c’est-à-dire que nos élèves bénéficient à peine du minimum légal : en Histoire-Géographie, par exemple, nos élèves n’ont, en classe de 3ème, que 3 heures et demie de cours par semaine pour acquérir l’ensemble des connaissances et des capacités prévues par les programmes nationaux pour préparer le DNB et le passage en seconde. A Paris, dans certains établissements, les élèves bénéficient de 5 heures hebdomadaires pour atteindre les mêmes objectifs. Cherchez l’erreur ! Désormais, on nous demande en outre de préparer nos élèves à l’épreuve d’Histoire des Arts, sans qu’aucune heure de cours supplémentaire nous ait été allouée. A nous de nous débrouiller avec les moyens du bord ! On a, peu à peu, supprimé tous les dispositifs d’aide et de soutien. L’année prochaine, des heures de travail en demi-groupes en français et en mathématiques vont disparaître parce qu’elles ne sont plus budgétisées. On va également supprimer la moitié des heures de vie de classe, alors qu’elles sont nécessaires pour préparer l’orientation des élèves, pour les aider à s’organiser dans leur travail et pour remédier aux difficultés du « vivre ensemble »…

Sur le plan qualitatif, la dérive accélérée que connaît chez nous le mode de recrutement des enseignants nous laisse songeurs. Cette année, près du tiers des enseignants du collège sont des personnels précaires non-formés ou des stagiaires en cours de formation. Certains ont été affectés à l’année pour combler des postes non pourvus, d’autres sont arrivés en cours d’année pour remplacer des collègues en congé maternité ou en arrêt maladie. Aux professeurs titulaires, les inspecteurs font subir une forte pression en multipliant les injonctions : il faut à la fois se tenir informé de l’évolution scientifique de nos disciplines, problématiser nos cours, travailler par compétences, varier les approches, individualiser le suivi des élèves, utiliser les technologies de l’information et de la communication, aider les élèves décrocheurs, préparer l’orientation des élèves, boucler les programmes… Et, dans la salle d’à côté, il y a M. ou Mme X, recruté à Pôle emploi pour enseigner l’anglais, le français ou les mathématiques, sans aucune préparation et sans aucun accompagnement. Ces personnes ne sont pas en cause : elles font de leur mieux, mais l’institution scolaire les place dans une position intenable en les jetant dans le grand bain sans leur apprendre à nager. Certains, parmi eux, tiennent bon cependant, avec beaucoup de courage et de mérite, mais d’autres craquent après quelques jours ou quelques semaines d’activité, si bien que nos élèves assistent à une valse de remplaçants quand ils ne sont pas purement et simplement privés de cours, comme ce fut le cas chez nous, cette année, pour les germanistes.

Extrait de questionsdeclasses.org du 03.05.15 : De l’autre côté du périphérique 2

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