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Thomas Piketty : mesurer le racisme et les discriminations par l’indication dans le recensement du pays de naissance des parents plutôt que de développer d"’hypocrites" politiques de discrimination positive (Le Monde)

15 mars Version imprimable de cet article Version imprimable

Thomas Piketty : « Il est urgent de mettre en place un véritable modèle de lutte contre les discriminations, qui mesure le racisme »
CHRONIQUE
Thomas Piketty
Directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, Ecole d’économie de Paris
Pour assumer la réalité du racisme et se donner les moyens de le corriger, nous manquons d’un véritable Observatoire des discriminations qui objective les faits et en assure le suivi annuel, estime l’économiste dans sa chronique.

[...] Le point important est que tout cela peut être fait sans introduire des catégories ethnoraciales telles que celles utilisées aux Etats-Unis et au Royaume-Uni. L’introduction de questions objectives sur le pays de naissance des parents dans les recensements pose moins de difficultés et permettrait de réels progrès, avec les tests annuels et un réel suivi politique.
[...] Le point important est que tout cela peut être fait sans introduire des catégories ethnoraciales telles que celles utilisées aux Etats-Unis et au Royaume-Uni. Le problème n’étant pas tant que cela soit interdit par la Constitution (elle fut modifiée en 1999 et en 2008 pour permettre la parité de genre), mais bien plutôt que de telles catégories feraient courir le risque de rigidifier des identités multiples et métissées, sans que leur efficacité dans la lutte antidiscriminatoire n’ait été clairement démontrée. Depuis leur introduction en 1991 dans les recensements britanniques, rien n’indique que les discriminations aient diminué outre-Manche, par comparaison avec les autres pays. On constate par ailleurs une grande confusion dans les réponses individuelles : entre un quart et la moitié des personnes nées en Turquie, en Egypte ou au Maghreb se classent dans la catégorie « Blanc » (dans laquelle ils se reconnaissent mieux que comme « Noir/Caribéen » ou « Indien/Pakistanais »), d’autres dans « Asiatique » ou « Arabe » (case introduite en 2011, sans qu’elle ne parvienne à séduire toutes les personnes visées).

[...] L’introduction de questions objectives sur le pays de naissance des parents dans les recensements pose moins de difficultés et permettrait de réels progrès, avec les tests annuels et un réel suivi politique.

[...] Plus généralement, les politiques de discrimination positive développées à partir des catégories ethnoraciales aux Etats-Unis ou au Royaume-Uni, des castes en Inde ou des territoires en France sont souvent très hypocrites. On se donne une bonne conscience à peu de frais, en oubliant au passage de financer les services publics indispensables si l’on veut rompre le cycle des inégalités. Comme l’a montré Asma Benhenda (Tous des bons profs, Fayard, 2020), le salaire moyen par enseignant en France croît fortement avec la proportion d’élèves socialement favorisés dans l’établissement. Autrement dit, les maigres primes distribuées en zone d’éducation prioritaire ne suffisent aucunement à compenser la surreprésentation des enseignants vacataires et inexpérimentés. Quand on crée 1 000 places en prépas « Talents » sans augmenter les moyens alloués aux millions d’étudiants défavorisés dans les filières universitaires, on ne fait que conforter un système éducatif hyperinégalitaire. Il faut se donner les moyens de mesurer et de lutter vigoureusement contre les discriminations, mais il faut aussi et surtout soutenir les politiques sociales universelles sans lesquelles la marche vers l’égalité restera un vœu pieux.

Extrait de lemonde.fr du 13.03.21

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