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Les gestes professionnels dans la classe. Éthique et pratiques pour les temps qui viennent, par Dominique Bucheton, éditions Esf, 2020. Entretien de l’auteure avec le Café sur le métier enseignant et la formation

24 janvier Version imprimable de cet article Version imprimable

Les gestes professionnels dans la classe
Éthique et pratiques pour les temps qui viennent

Dominique Bucheton

Dans cet ouvrage, Dominique Bucheton démontre que transmettre les « savoirs fondamentaux » n’est possible qu’en éveillant la liberté de penser, en suscitant le goût d’apprendre ensemble et la volonté de prendre soin du monde. Pour elle, tout enseignant, à travers ses postures et dans le moindre de ses gestes, exprime un ensemble de préoccupations et de valeurs qui confèrent à son enseignement tout à la fois son crédit, son sens et sa portée. C’est pourquoi les gestes professionnels sont porteurs, simultanément, de technique et d’éthique.

Forte d’une grande compétence dans le domaine de l’enseignement de la langue, s’appuyant sur de nombreuses recherches au plus près des pratiques, Dominique Bucheton montre comment enseignants et élèves peuvent s’enfermer dans un jeu de postures réciproques délétères ou, au contraire, travailler de concert pour faire de la classe un espace de curiosité et d’exigence. C’est là, tout à la fois, affaire de pilotage ferme et d’ajustements permanents, d’étayages rigoureux pour construire des situations d’apprentissage efficaces et de tissage systématique pour relier ces apprentissages au développement individuel et social de chaque enfant.

C’est dire que Dominique Bucheton nous livre ici un livre essentiel. Un livre de réflexion enrichi d’exemples, de témoignages et d’outils. Un livre construit sur un travail didactique rigoureux, porté par une ambition pédagogique forte et aux résonances profondément politiques.
Philippe Meirieu

Extrait de esf-scienceshumaines.fr

 

Dominique Bucheton : Les gestes professionnels dans la classe

"Le métier d’enseignant est dans la tourmente. Quel sens lui donner aujourd’hui dans une société qui affronte un choc violent de valeurs, de conflits sociaux, de transformations technologiques très rapides ? Quelles en sont les diverses responsabilités éducatives, citoyennes, écologiques, scientifiques ? Quelle éthique fonde les gestes professionnels des enseignants dans le quotidien de leur action ?" C’est tout une savoir sur l’Ecole que Dominique Bucheton, professeure à l’université de Montpellier, réunit dans un livre (Editions ESF Sciences humaines). L’ouvrage est à la fois une méthode d’analyse des gestes professionnels, une pensée sur l’Ecole et l’importance de l’éthique dans le métier enseignant. Un livre très riche qui répond aux questions que se posent les enseignants face au "nouveau métier enseignant" que le ministre veut imposer. Elle revient sur plusieurs points dans cet entretien.

Il y au moins quatre livres dans votre dernier ouvrage. C’est un manifeste politique ? Une réflexion sur le métier enseignant ? Un manuel de formation ? Ou tout cela ensemble ?

C’est un cri d’alerte, un engagement politique, un désir d’ouvrir des perspectives aussi. Ce livre s’inscrit dans un moment de rupture politique, économique, écologique. On est dans une crise majeure, à la fin d’un système. Et de mon point de vue l’Ecole a un rôle fondateur à jouer dans l’avenir commun de l’humanité, pour sortir de cette crise. Le livre veut alerter sur cette dimension. Mais pour cela , le livre veut aussi donner des outils pour penser les difficultés des enseignants et du métier. Tout cela est indissociable. La question des pratiques enseignantes, des décisions prises en classe s’inscrivent dans une éthique et une conception de l’élève, de la société et de la justice sociale. C’est la complexité du livre.

Vous dites que le métier enseignant est en crise et même que l’identité de l’école française est en danger. Quels sont les éléments de cette crise ?

La crise de l’Ecole n’est pas que française. C’est une crise européenne , une crise du système politique libéral qui inscrit les enseignants dans une crise générale. Elle se caractérise par la non reconnaissance de leur travail, de bas salaires, l’autoritarisme, le découragement, le burn out etc. Les écarts sociaux et scolaires augmentent. Mais il y a une autre crise : ces 20 dernières années il n’y a pas eu de réflexion sur la refondation du métier avec l’enjeu d’un autre rapport au savoir, d’une autre conception de la relation pédagogique et didactique. Plusieurs crises s’ajoutent et là on voit que la coupe est pleine.

Vous proposez dans ce livre une méthode d’analyse du métier enseignant : le modèle multi agenda (MMA). Quels sont ses éléments nouveaux ?

C’est une méthode déjà proposée depuis une quinzaine d’années. Il repose sur une analyse fine de ce qui se passe en classe. Il explique une partie de la relation pédagogique et didactique en observant l’architecture compliquée de la relation pédagogique. Ce modèle met en évidence qu’il y a dans les gestes professionnels une responsabilité dans la réussite ou l’échec des élèves. On observe que certaines postures des enseignants provoquent plus d’engagement des élèves ou plus de créativité. Il montre aussi des logiques en arrière plan des gestes des enseignants. Ce qui est nouveau dans le livre c’est de monter que ces logiques rencontrent des logique des élèves, avec leur culture, leur engagement, leur réalité sociale, leur représentation de l’école.

Dans l’école on est souvent dans le malentendu. On a besoin d’outils pour comprendre où sont les résistances du coté des enseignants ou des élèves. Il apparait que derrière chaque décision il y a des valeurs, des conceptions des élèves par exemple une minoration de leur développement intellectuel. Derrière chaque geste il y a une conception idéologique de l’école, de la société et du sens profond qu’on donne à son métier et qu’on espère de la société. Coté élèves, l’enseignant est devant un grand cerveau collectif et il doit comprendre ce qui s’y passe.

Tout cela fait du métier un métier passionnant mais difficile qui demande un travail collectif et non des injonctions tombées d’en haut.

Ce que vous montrez c’est ce que les enseignants expérimentés découvrent avec des années de pratique. Ca peut vraiment s’apprendre en formation initiale ?

C’est compliqué d’apprendre le métier sur le métier. On peut apprendre bien. Mais on peut aussi adopter des doxa professionnelles pas bonnes. On a des révolutions professionnelles à faire y compris sur la doxa professionnelle. Il faut en fait une formation en alternance pour pouvoir interroger les conceptions que l’on entend avec le regard du terrain et regarder le terrain avec des modèles scientifiques. Il faut que les formateurs aient cette double culture.

Or la plus grosse question de l’école aujourd’hui c’est celle de la formation des enseignants. C’est le chantier le plus important qui doit être ouvert comme on a su le faire dans certains pays, la Grande Bretagne par exemple ou l’Irlande. Aujourd’hui la formation est trop courte. Et en plus on remplace les enseignants par des vacataires. On va dans le mur.

Vous insistez sur l’importance de l’éthique. Est ce seulement l’éthique du fonctionnaire ?

Je fais la différence entre éthique et déontologie. On est pas dans une éthique pratico-pratique mais dans une éthique de l’humain. C’est à dire la capacité à distinguer le bien du mal, à prendre ses responsabilités, à avoir un projet pour l’humain. Pour les enseignants la question c’est de développer le pouvoir et la liberté de penser des élèves. Cela pour leur développement personnel et celui de la société. Il faut leur laisser de l’autonomie, développer leur capacité à interroger les savoirs. Cette éthique de la confiance se traduit par des espaces ouverts dans la classe :des espaces de discussion, de travail collectif, de penser avec et contre les autres.

Il faut postuler la capabilité des élèves, refuser l’injustice sociale, questionner les principes de soumission à l’autorité qui ont tant pesé sur l’Ecole.

Mais il y a aussi une éthique professionnelle : être responsable du métier, le défendre et le faire évoluer. Une éthique citoyenne : les enseignants portent l’évolution de la société en éduquant les enfants. Il doivent forger des citoyens critiques , solidaires, engagés. C’est une responsabilité énorme. Et c’est pour cela que les enseignants doivent être reconnus.

N’y a-t-il pas une contradiction entre cette éthique et la réalité du rôle de l’Ecole qui est de participer au tri social ?

On est en effet dans un système où on catalogue les enfants dès 2 ans et où on les met dans des cases sous prétexte de les aider. On ne fait que cela aujourd’hui : évaluer, trier, étiqueter. Les évaluations sont devenues des moments douloureux. On voit l’angoisse en ce moment dans les lycées. Or je suis persuadée qu’on sous estime les capacités des élèves. On a besoin d’un autre projet, d’une autre école, une école qui fait avancer tout le monde. On a les moyens de le faire.

Vous insistez dans le livre sur la liberté pédagogique. Or celle ci est régulièrement attaquée et rognée. Pourquoi cette défense ?

Je la mets au centre du métier : le métier d’enseignant est dans l’ajustement, c’est à dire la capacité à observer les élèves, les comprendre et prendre les décisions nécessaires pour faire avancer tout le monde. Cela suppose la liberté pédagogique. Maintenant la liberté pédagogique est une liberté collective qui se construit dans le collectif professionnel. La liberté pédagogique est aussi un espace de réalisation personnelle de l’enseignant qui poursuit un projet , une idée. C’est aussi cette quête qui fait avancer les élèves.

Ce livre est un pari sur l’intelligence ?

Je crois à l’intelligence collective. On est obligé de faire ce pari sinon il n’y a pas d’avenir. Les enseignants sont dans l’attente d’une transformation et sont capables de s’engouffrer dans une fenêtre qui s’ouvrirait. C’est ce qui fonde mon optimisme. Je veux dans ce livre insister sur le fait que le métier enseignant n’est pas un métier d’exécutant technique. C’est un métier intellectuel et pragmatique et toujours un engagement.

Propos recueillis par François Jarraud

Sommaire et extrait

Extrait de cafepedagogique.net du 24.01.20

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