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Restauration et norme communautaire dans une ZEP de Toulouse

29 décembre 2005 Version imprimable de cet article Version imprimable

Extrait du site « A gauche en Europe », le 29.12.05 : Collège en ZEP à Toulouse

J’ai eu l’opportunité de travailler en ZEP à Toulouse il y a deux ans, en tant que documentaliste. L’établissement se trouve au cœur d’un quartier très difficile. De gauche fondamentalement, même si non inscrite dans aucun parti, engagée dans les luttes féministes depuis fort longtemps, je me suis rendu compte que j’avais une vision très lointaine des difficultés d’un collège de ZEP.
Je me suis très vite aperçue que la communauté des élèves était l’exact reflet de la communauté des ados dans la cité. Que la norme communautaire y est particulièrement prégnante. Et que par rapport à cet état de fait la communauté éducative est impuissante et peut donner des réponses qui m’ont étonnée.

Deux exemples de manifestations des normes communautaires : au self et la place des filles.

Au self : L’établissement a ses propres cuisines. Il ne présentait alors aux élèves qu’un choix de hors d’œuvres, le plat principal étant unique. Quelles que soient les viandes proposées elles étaient refusées par les élèves de communauté magrébine parce que n’étant pas halal. Aussi plusieurs jours dans la semaine 80 % des élèves n’avaient sur le plateau, au mieux, qu’une entrée et un dessert et passaient donc la journée sans pratiquement rien dans l’estomac.

Faisant part aux autorités et à mes collègues de mon inquiétude, j’ai obtenu une réponse unanime « il est hors de question de rentrer dans leur système, on ne va pas acheter halal »
J’ai été très étonnée de cette réaction, je croyais le problème simple à résoudre, il suffisait de penser protéines, fromage ou œufs qu’ils mangent volontiers, et non halal, cacher ou « béni ». Manifestement cette réponse est une réponse à un autre problème.

De quoi s’agit-il : ne pas répondre au chantage, à la provocation ? En tout cas, à quelque chose perçu comme un danger pour notre culture laïque. Les estomacs vides toute une journée ne font pas problème, en revanche, ce qui ferait problème, ce serait de prendre en compte cette norme.

Pourquoi une telle attitude chez des personnes dont l’honnêteté n’est pas à mettre en doute ?
Le personnel éducatif est confronté tous les jours à la loi de la cité, elle se manifeste partout, en cour de récréation, au self, en classe et il faut dépenser une énergie folle pour établir un climat où un travail est possible. Transmettre un savoir programmé est une lutte quasi quotidienne dans un tel contexte. Et on peut comprendre qu’une manifestation de norme communautaire, comme le comportement alimentaire, soit exclusivement vu comme une loi qui voudrait nous la faire (la loi)

Côté filles : elles sont contraintes à respecter les normes communautaires. Cette réalité a été décrite par de nombreuses voix, dont celle de Samira Bellil et de bien d’autres.

Nous avons monté un projet avec une équipe restreinte de collègues et des organismes extérieurs présents dans le quartier. Il à été décidé, entre autres actions, de visionner des vidéo réalisées par des jeunes et traitant des problèmes que rencontrent les filles dans le quartier. Nous avons montré ces vidéos et organisé un débat avec l’ensemble des classes de 4ème et de 3ème.

Une remarque, qui est revenue plusieurs fois a particulièrement retenu mon attention : « pourquoi on fait des collèges dans la cité, on n’en sort pas. » Quelle chance en effet les filles ont-elle de s’échapper de la place qui leur est assignée dans leur communauté. Dans l’enceinte du collège aucun écart n’est autorisé.

Dans les deux cas, la pression du groupe est énorme pour les jeunes : ceux qui mangeraient de la viande ou celles qui ne se conformeraient pas au comportement attendu, seraient immédiatement stigmatisés. Si quelqu’un déroge à la règle il est immédiatement mis en accusation par sa communauté. Cette pression à la conformité est d’une férocité qui semble difficile à comprendre pour tous ceux qui répondent à une autre conformité, celle de notre norme sociale, c’est à dire la grande majorité des personnels de notre communauté éducative.

Face à cette pression normative communautaire, le personnel éducatif oppose une force d’inertie tout aussi massive et radicale.
Nous trouvons dans cet établissement deux communautés, celle des enfants, porteurs des normes culturelles de la cité et celle des adultes, porteurs des normes culturelles de notre société et des valeurs de l’école laïque et républicaine. Et entre les deux communautés, une incommunicabilité, des manifestations de rejet, des rapports de force, deux mondes parallèles.

Quelles solutions pour sortir de ce chaos ?

Créer une réelle mixité culturelle et sociale à l’école ?
Si je me mettais à rêver, je dirais que la solution serait d’ouvrir les collèges du centre ville aux élèves des cités et de transformer les établissements existants dans les cités en complexes culturels regroupant bibliothèque, salles d’expos, université populaire, salles de jeu, salles de musique, salles de spectacles... et que les centres villes seraient ravis de recevoir les enfants des banlieues, ravis de venir voir des manifestations culturelles dans la cité ou faire leurs achats.

Ici l’école ne peut rien, il s’agit d’une politique énergique de la ville pour développer l’emploi bien sûr, mais aussi les pôles culturels, sportifs, attractifs pour l’ensemble de la ville, permettant une réelle circulation.
Le départ des élèves vers les établissements du centre se produit de fait après la 3éme, pour ceux qui vont en seconde générale ou technologique. Ce sont ceux qui ont acquis les savoirs nécessaires à ce passage. Et là, les lycées d’enseignement généraux et technologiques ont véritablement une capacité d’intégration.

Mais dans l’établissement où j’étais, cette année là peu d’élèves ont franchi ce pas, en tous cas moins que les doigts d’une main. Très peu ont acquis les apprentissages nécessaires à l’entrée au lycée.

Et pour ceux qui vont suivre un enseignement professionnel et qui auront obtenu ou non, un diplôme, il restera la vie professionnelle pour faire œuvre d’intégration.
Et là on sait les difficultés qui attendent ces jeunes, filles ou garçons.

Puisqu’on ne peut déplacer la périphérie au centre d’un coup de baguette magique et que le centre ne se déplacera pas de si tôt dans la cité que peut-on faire dans cette situation où le collège est au cœur de la cité et la cité au cœur du collège ?

Créer du lien entre les différentes communautés à l’intérieur du collège.

Un préalable à l’intégration d’un groupe est tout d’abord qu’il soit accueilli par le groupe dominant. Ici le groupe dominant est représenté par la communauté éducative. Or dans la situation actuelle deux communautés se juxtaposent. Il y a véritablement urgence pour que la communauté éducative réfléchisse non seulement sur ce qui peut mettre nos principes laïques en danger, ce qui a déjà été largement fait, mais aussi sur les valeurs ou usages culturels qui ne présentent aucun danger mais qui sont autant de signes d’une identité spécifique. Nous devons être capables de montrer à ces élèves de culture différente, qu’ils sont reconnus et que l’école laïque trouve de l’intérêt à leur culture et peut faire cohabiter des personnes venant d’horizons divers en bonne intelligence. Et ici, il ne s’agit pas de tenir un discours moral, il s’agit de mettre en œuvre de façon collective des actions qui concourent à atteindre cet objectif. Des groupes de travail spécifiques à chaque collège ou école pourraient réfléchir sur les actions à mettre en œuvre. Au collège dont je parle si 80 % des élèves sont de culture arabe, une autre communauté coexiste, celle d’élèves gitans et face à ces communautés si j’ose dire, celle des personnels éducatifs. Chaque collège est spécifique et devra donc mettre en place des actions relatives à sa réalité.

Créer les conditions d’une bonne gestion de groupes d’enfants.

Ici des moyens sont nécessaires, il faut impérativement réduire le nombre d’élèves par classe. Dans les années 50 Rogers préconisait 17 élèves maximum pour garantir une bonne dynamique, des études plus récentes mettent le maxima à 18 élèves.

Un enseignant qui parvient à établir une bonne dynamique de travail, sera plus disponible et moins enclin à rester sur des positions défensives.

Sur ce supplément de moyens, toute la gauche est d’accord, du moins tant qu’elle n’est pas au pouvoir. S’il est nécessaire, il sera, à lui seul, insuffisant si des passerelles reliant une culture à l’autre ne sont pas construites. Or il n’y a à ce jour aucune prise de conscience, de la part de la communauté éducative, de ses attitudes de rejet qui, n’en doutons pas, sont entendues par les élèves comme le rejet de ce qu’ils sont. Sur ce point là, pas un enseignant de gauche ne peut se reconnaître.

Il est temps de réfléchir sur l’intégration à la française

Marie-Claude FLOUS, enseignante, Toulouse.

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