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L’école républicaine ou l’histoire manipulée. Une dérive réactionnaire, par Claude Lelièvre, Ed. Au bord de l’eau, février 2022 (entretien avec Le Café)

4 février

Additif du 04.02.22

Claude Lelièvre : L’école républicaine ou l’histoire manipulée
Puisque JM Blanquer se présente en vrai républicain, construit-il une école républicaine ? Grand connaisseur de l’histoire de l’Ecole, et spécialement de ses pères fondateurs, l’historien Claude Lelièvre publie un ouvrage (L’école républicaine ou l’histoire manipulée, Le bord de l’eau éditeur) qui passe au crible républicain les grandes réformes de JM Blanquer. Il montre à quel point le débat sur l’école est manipulé par les réactionnaires qui construisent un autre projet d’école, très éloigné de l’école de Jules Ferry. Les mots "République" et "républicains" sont dévoyés pour justifier des réformes qui construisent un autre projet de société. Claude Lelièvre nous en donne des exemples.

"Lorsqu’au nom des lumières on enseigne l’anathème et l’ignorance, la démocratie est en danger. Nous en sommes là". Ces lignes ouvrent votre livre. C’est un ouvrage d’historien ou de militant ?

C’est un livre d’historien au sens où tout ce qui est évoqué est le résultat d’un travail d’historien. Mais c’est un historien engagé par son travail d’historien. Je trouve dangereux que certaines notions et valeurs soient détournées dans une semi obscurité plus ou moins délibérée qui empêche de discuter de façon approfondie de ce qui s’est passé et de ce qui pourrait se passer car le langage est brouillé. C’est un travail d’historien engagé car l’histoire est détournée sans scrupule. Dans la mesure où je connais certains points c’est de mon devoir d’intervenir. et je le fais en citant mes références, ce qui n’est pas le cas des pamphlets. On est dans une période dangereuse. Il faut que cela cesse et qu’on reparte sur des bases claires et saines. Ce sera un long travail. Il faut commencer tôt.

Tout au long du livre, vous reprenez des réformes de JM Blanquer. Un de ses mantras c’est les fondamentaux : lire, écrire, compter. Avec cela il se présente comme le continuateur de Jules Ferry. Il a raison ?

Il a tort. Il ne peut avancer cela que parce que le public ne connait pas cette histoire. Pour J Ferry, lire, écrire, compter ne vient pas en premier mais en second rang. Pour lui c’ets l’instruction civique qui vient en premier. L’objectif premier de l’école c’est de faire des républicains. D’ailleurs J Ferry disait que son école républicaine se distingue de l’ancien régime car elle doit aller bien au delà des rudiments.

JM Blanquer met le respect comme base de l’enseignement moral et civique. C’est une définition républicaine de l’EMC ?

Elle n’est pas foncièrement républicaine. Car faire des républicains c’est faire des co-souverains. La république c’est le souverain collectif. Ce n’est pas le respect de l’autorité. Ce n’est pas d’abord le devoir, c’est d’abord les droits. Pour faire la république il faut préparer chacun à être libre. Le respect, l’autorité c’est du bonapartisme.

Dans le livre, je décline les différents aspects de cette question. Je cerne les distorsions faites à l’histoire sur la question de la république et des libertés. Pour Ferry et Buisson il est clair qu’on peut éduquer à la liberté. Et pour cela il faut des éducateurs libres et donc la liberté pédagogique.

Dans le livre vous rappelez aussi la tentative de JM BLanquer d’imposer des manuels scolaires d’Etat obligatoires. Il y a eu des antécédents ?

Oui, il y a Guizot qui a fait écrire et diffusé des manuels de référence, des guides pédagogiques estampillés par le ministère. Quand Ferry et Buisson arrivent au pouvoir , ils se prononcent officiellement contre des manuels officiels en disant que c’est au maitre de choisir le manuel au nom de la liberté pédagogique. Pour eux les maitres doivent s’éduquer les uns les autres en prenant en main les efforts nécessaires sur le plan pédagogique. JM Blanquer a envisagé des manuels officiels. Mais finalement il a fait faire des guides, signés par lui et très précis sur le plan pédagogique. Cela relève plutôt du bonapartisme.

Avec les nouveaux pouvoirs accordés aux directeurs d’école, JM Blanquer a renforcé l’autorité sur les professeurs des écoles. En quoi est-ce une rupture avec l’école républicaine ?

Assez rapidement la république a établi le conseil d’école avec des attendus disant qu’il ne s’agit pas que le responsable d’une école soit l’autorité et en particulier dans le domaine pédagogique car cela relève du collectif. Quand sont mis en place ces conseils d’école, au début du 20ème siècle, on obtient des petites républiques d’instituteurs.

Justement l’école républicaine de Jules Ferry était-elle une école démocratique ?

Il ne fait pas oublier que la république c’est d’abord les libertés. De ce coté là l’école de J Ferry est démocratique. Si on regarde plutôt du coté de la démocratisation de l’école, c’est une autre histoire. L’école de la IIIème République était loin d’être en avance sur le plan de la démocratisation. L’égalité mise en place est juridique elle ne vise pas l’égalité des conditions ou même l’égalité des chances. L’école de la IIIème république veut faire des co-souverains de la République. Pour cela ce qui compte c’est une éducation de base assurée à chacun pour qu’il concourt à la décision sur ce qui fait enjeu. Il s’agit de préparer au maximum les citoyens à être de bons citoyens car il y va de la souveraineté de la République.

Pour vous, JM Blanquer est-il républicain ?

Au sens fort du terme je ne le pense pas. Il semble préférer le pouvoir personnel. Je ne dis pas que c’est un royaliste ou un tyran. Mais il est dans l’idée du pouvoir personnel et du bonapartisme. Et cela renvoie à la constitution de la Vème République qui n’est pas en continuité avec les constitutions des républiques précédentes et qui est bonapartiste. Même si dans les programmes des candidats à la présidentielle il y a des aspects collectifs, celui qui se présente est toujours montré comme un garant personnel d’un programme. Cela renforce l’idéologie du pouvoir personnel. Il faudrait faire encore un effort pour être républicain...

On voit bien aussi que notre école éduque à la citoyenneté surtout par des cours et des discours et peu par des actes. Eduquer à la citoyenneté en actes faisait partie du plan Langevin Wallon. Cela n’a pas été mis en œuvre. Et aujourd’hui on le paye.

Propos recueillis par François Jarraud

Extrait de cafepedagogique.net du 04.02.22

 

CLAUDE LELIÈVRE
L’École républicaine ou l’histoire manipulée
Une dérive réactionnaire

14.00€
Au bord de l’eau, février 2022

Le présent ouvrage a recours à l’histoire, mais à une histoire précise et documentée – qui prend souvent le contre-pied des nombreuses représentations fantasmées du passé qui ont envahi l’espace public, portées d’ailleurs par des responsables de premier plan et des essayistes renommés. À les croire et à les suivre, nous allons au-delà des fakes news, pour entrer dans le temps triste et nauséabond de l’histoire manipulée.

Le débat sur l’École sert une stratégie dont les réactionnaires choisissent l’agenda et les thèmes, repris en chœur, sans distance critique ni attention aux faits, par la plupart des médias.

Les termes de « République » et de « républicain » se trouvent aujourd’hui invoqués souvent hors de propos pour défendre des réformes ou des attitudes qui sont en réalité des héritages monarchiques et impériaux. On assiste à la multiplication des glissements de sens incontrôlés, voire à des nombreuses inversions de sens. Ainsi pour le Baccalauréat, l’agrégation, le concours général, la liberté pédagogique… La liste est longue. Opposer « Républicains » et « pédagogues » est même devenu le mantra à la mode alors qu’il s’agit, là encore, d’une grossière erreur historique.

Lorsqu’au nom des lumières, ce sont l’anathème et l’ignorance qui sont enseignés, la démocratie est en danger.

Dans cet ouvrage incisif, souvent surprenant, toujours érudit et toujours accessible, Claude Lelièvre, l’un de nos plus grands historiens de l’éducation, fait œuvre de savant et dérange allègrement bien des certitudes et des fausses évidences. Il démasque ainsi une des manipulations les plus puissantes de notre époque et restitue à l’école républicaine son vrai visage, travail nécessaire et préalable si l’on veut construire une école enfin conforme aux enjeux démocratiques d’aujourd’hui et de demain.

Claude Lelièvre est historien de l’éducation, professeur honoraire à l’université de Paris V, auteur d’une vingtaine d’ouvrages. Il tient le blog « Histoire et politique scolaire » sur le site Médiapart.

Extrait de editionsbdl.com

 

Comment ceux qui prétendent défendre le Savoir, y compris J-M Blanquer, détruisent l’école républicaine (ouvrage)

C’est une “oeuvre d’historien“, comme le dit lui-même Claude Lelièvre dans son dernier ouvrage, qui met en garde d’emblée : “La démocratie est en danger. Nous en sommes là.“

L’historien y explique notamment que “ce sont souvent les mêmes qui se plaignent de la baisse du niveau, font l’apologie du savoir et de l’instruction, et qui véhiculent de telles ignorances et de tels contresens, se jouant cyniquement de la vérité". Il a pour objectif de prendre le “contrepied des nombreuses représentations fantasmées du passé qui ont envahi l’espace public“.

Sous-titré en effet “une dérive réactionnaire“, le livre étrille l’utilisation fallacieuse des termes “République“ et “républicain“ par le ministre de l’Education nationale lui-même, ce qu’il qualifie de “pratique politicienne très déterminée dans la falsification, la dramatisation et l’intimidation“.

De par ces “appellations d’origine non-contrôlées“, s’opère un glissement, se transpose pour l’auteur une opposition “dramatique entre républicains et pédagogues qui a été montée avec beaucoup d’artifice en France ces quarante dernières années“ qui “n’a aucun fondement historique, bien au contraire.“

“Les grands fondateurs de l’école de la 3ème République (Jules Ferry et Ferdinand Buisson), rappelle-t-il, se sont prononcés sans ambages en faveur de la liberté pédagogique pour les enseignants, et cela contrairement à leurs prédécesseurs royalistes ou impériaux.“ Ils ont d’ailleurs pris très au sérieux la réflexion pédagogique les pédagogues, la pédagogie, cette dernière n’étant ainsi “pas un gros mot“.

En outre, Claude Lelièvre démontre, discours de Jules Ferry (au congrès pédagogique des instituteurs de France en 1881) à l’appui, que “contrairement à ce que certains anonnent avec obstination et répètent à l’envi, sous-entendant que ces fondamentaux sont négligés, le lire-écrire-compter que certains imaginent être le mantra de l’école républicaine ne l’a jamais été.“ Et si le lire-écrire-compter arrive après l’instruction morale dans les trois grandes lois qui ont structuré l’enseignement primaire, chez Jean-Michel Blanquer “on assiste à une inversion de l’ordre des priorités et une réduction de l’instruction morale et civique au seul ‘respect‘“.

“Des tentatives pour renforcer le pouvoir des directeurs d’école, ajoute l’historien, se sont succédé tout au long de ces cinquante dernières années, et précipitées lors du quinquennat actuel. Elles ne sont pas du tout dans le prolongement historique des dirigeants républicains au pouvoir, bien au contraire.“

Enfin, il considère que la politique de dédoublement des classes de CP (puis de CE1) dans les REP a bien été annoncée et menée, même si elle a été réalisée au détriment d’autres encadrements ou types d’encadrement, mais on ne sait pas "de façon précise et officielle si elle a donné effectivement des résultats, lesquels et dans quelle mesure quatre années après son lancement.“

A noter l’analyse de “la longue marche à bas bruit des filles“ pour l’égalité d’éducation, de leurs origines à l’aboutissement de la mixité scolaire, dont les inégalités demeurent à travers les représentations de stéréotypes de genre (dans les manuels scolaires).

Claude Lelièvre, L’école Républicaine ou l’histoire manipulée, éditions du bord de l’eau, 142p, 12 €.

Extrait de touteduc.fr du 01.02.22

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