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- Le mérite, un mythe à revisiter à l’heure de Parcoursup ?, par Marie Duru-Bellat (The Conversation) - Le (seul) mérite et la compétition alimentent les inégalités scolaires, Centre Henri Aigueperse (Unsa)

20 septembre Version imprimable de cet article Version imprimable

Débat : Le mérite, un mythe à revisiter à l’heure de Parcoursup ?
Auteur
Marie Duru-Bellat
Professeure des universités émérite en sociologie, Observatoire sociologique du changement, Sciences Po

Qu’il s’agisse de promouvoir un programme électoral ou de mobiliser leurs concitoyens dans un contexte difficile, les politiques recourent fréquemment à la rhétorique du mérite : contre l’assistanat et pour la juste récompense de chacun, comme Nicolas Sarkozy en 2007, ou pour féliciter « les premiers de cordées », qui réussissent par leurs talents, comme Emmanuel Macron en 2017.

Dans le même temps, de très nombreux essais sont publiés avec des titres évocateurs : La tyrannie du mérite, de Michael Sandel, L’illusion méritocratique, de David Guilbaud, Héritocratie, de Paul Pasquali ou encore Le mérite contre la justice. Dans une collection récente de textes courts analysant de manière critique des mots « dévoyés par la langue au pouvoir » (selon la présentation des éditions Anamosa), l’ouvrage intitulé Mérite que publie la sociologue Annabelle Allouch en cette rentrée 2021 s’inscrit donc dans une perspective critique qui n’a rien d’une mode.

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Il vise, fidèle à l’orientation de la collection, à démontrer l’usage idéologique de cette notion, sans pour autant prétendre en renouveler l’analyse critique, ce qui serait une gageure vu l’abondance de travaux sur ce sujet et aussi bien sûr le format court du livre. L’auteure se centre sur le mérite tel qu’on le parle aujourd’hui, tel qu’on s’y réfère constamment, en insistant sur l’obsession contemporaine de la comparaison et de l’évaluation des personnes qu’il entraîne, quand des enjeux d’accès à un bien sont à la clé.

Les grandes écoles et leurs concours
L’ouvrage est émaillé d’anecdotes et de références personnelles et Annabelle Allouch va y donner beaucoup de place à l’utilisation de ces classements (prétendument) au mérite dans l’enseignement supérieur et notamment à Sciences Po. L’objectif est de comprendre non seulement « les usages de la rhétorique méritocratique mais aussi la manière dont son sens se transforme au fil du temps, du mérite républicain au mérite néo-libéral, du mérite des Grandes écoles à celui de Parcoursup »…

Ce premier parallèle donne le ton de l’ouvrage : le mérite républicain (celui des Grandes écoles ?) est connoté positivement, par opposition au mérite néo-libéral de Parcoursup…

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L’auteure dégage, dans les Grandes écoles (de fait essentiellement à Sciences Po), « les 3 âges du mérite », en se centrant donc sur un cas très particulier : à une sélection faisant tout pour exclure les femmes (à Sciences Po, dans les années 1940) et fondée davantage sur la cooptation va succéder, avec la massification scolaire, une prise en compte des résultats scolaires comme la forme de justice la plus évidente.

Un concours remplace une sélection sur dossier qui pouvait écarter les indésirables (ce fut un certain temps le cas des femmes). C’est la standardisation d’un mode de sélection académique qui semble alors la voie la plus correcte pour démocratiser l’accès à cette filière d’excellence.

Mais, petit à petit, les analyses sociologiques font prendre conscience que l’évaluation de la valeur scolaire est biaisée par des critères sociaux et penche souvent en faveur des « héritiers », c’est-à-dire des jeunes disposant des références culturelles et du soutien économique familial. Ce sont à présent (à partir des années 1980, note l’auteure), les capacités de l’étudiant (son « potentiel ») qu’on veut tenter d’évaluer.

Les « conventions d’éducation prioritaires » sont mises en place, visant les jeunes « méritants » des zones populaires au nom du principe d’égalité des chances, et ouvrant une nouvelle voie d’accès à Sciences Po. Ainsi, on donne plus de poids à l’oral comme mode de sélection, non sans débats, puisque, comme le souligne l’auteure, les personnes en charge du recrutement n’ont pas forcément les mêmes lectures, tant la notion de mérite est plastique ! Tout en exigeant d’être justifiée : au-delà des élites ainsi sélectionnées, tout le monde doit y croire.

Extrait de theconversation.com du 19.09.21

 

Le (seul) mérite et la compétition alimentent les inégalités scolaires

Alors qu’il s’interrogeait sur « une école juste« , la sociologue François Dubet, écrivait dans Améliorer l’école (Presses Universitaires de France, 2006) que « puisque l’école est une sorte de longue compétition, l’école juste devrait permettre aux meilleurs de gagner quelles que soient les conditions sociales initiales des compétiteurs. Cette conception de la justice scolaire est celle qui s’impose dans les sociétés démocratiques postulant que les seules inégalités justes devraient tenir au talent, au travail, au courage, bref, au mérite des individus. Et cette question-là reste le thème dominant de la sociologie de l’éducation et des critiques adressées à l’école ».

Au travers de la plateforme « ÊtrePROF », Synlab a interrogé des enseignant.e.s. Si majoritairement (68 % des réponses) elles et ils affirment qu’« à l’école la volonté ne suffit pas toujours pour réussir » et que peu considèrent (8,35%) que « les élèves obtiennent les notes qu’ils méritent », pour autant, 30 % soutiennent qu’« à l’école les élèves sont récompensé de leurs efforts » et presque 18 % pensent qu’« à l’école quand on veut, on peut ».

Paradoxe de la méritocratie républicaine.

Alors que la récente publication de l’OCDE (Regard sur l’éducation 2021) confirme l’influence majeure du statut socio-économique sur les résultats d’apprentissage et le poids de ces inégalités dans le système éducatif français : « En France, les élèves n’ayant aucun parent diplômé de l’enseignement supérieur représentaient ainsi 84 % des entrants dans la filière professionnelle du deuxième cycle secondaire en 2017, contre 50 % parmi les entrants dans la filière générale », la première cause de réussite ou d’échec scolaire reste « le travail personnel » des élèves pour plus de 29 % des enseignant.e.s interrogé.e.s, devant leur capacité (28%), les travail des enseignant.e.s (23%) et l’accompagnement de la famille. Cette dernière donnée est en augmentation lorsque l’établissement se situe en REP.

Parmi les autres causes d’échec ou de réussite avancées par les enseignant.e.s, seuls 5 % citent les écarts entre les contenus d’enseignement et les méthodes d’évaluation, comme 5 % envisagent la « familiarité avec les codes scolaires ».

Selon l’enquête, une grande majorité des enseignant.e.s répondant.e.s disent mettre en œuvre des pratiques recommandées par la littérature scientifique pour réduire les inégalités scolaires. Seule une minorité affirme avoir recours à des pratiques « non recommandées ». Pour celle-ci, l’étude montre une corrélation forte entre leur croyance dans le mérite et la mise en compétition des élèves entre eux au sein de la classe. A l’inverse, les enseignant.e.s sensibilisé.e.s à la prise en compte des difficultés et reconnaissant les progrès des élèves « même s’ils sont en dessous du niveau scolaire », ont davantage tendance à mettre en œuvre des pédagogies coopératives, elles-mêmes leviers de lutte contre les inégalités et sources de réussite.

Pour retrouver les résultats de l’enquête : Grande Enquête – Pratiques pédagogiques et inégalités – Synlab (syn-lab.fr)

Extrait de centrehenriaigueperse.com du 20.09.21

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