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Le Café pose six questions à Jean-Yves Rochex sur la réforme de l’éducation prioritaire

2 février Version imprimable de cet article Version imprimable

Jean-Yves Rochex : Six questions sur la réforme de l’éducation prioritaire
Professeur émérite de sciences de l’éducation à l’université de Paris 8, fondateur du réseau Reseida, Jean-Yves Rochex est l’auteur d’ouvrages marquants sur les politiques d’éducation prioritaire. Il analyse la réforme de l’éducation prioritaire porte par JM Blanquer et N Elimas. Pour lui la réforme de la politique d’éducation prioritaire vise à éliminer la dimension sociale des politiques éducatives.

Pour justifier sa réforme de l’éducation prioritaire, le ministre avance des arguments. Par exemple, il explique que 70% des enfants défavorisés ne sont pas scolarisés en éducation prioritaire. N’est ce pas un problème ?

Que des enfants défavorisés ne soient pas en Rep ou Rep+ est plutôt une bonne nouvelle ! Avancer cet argument pour légitimer la dilution de l’éducation prioritaire dans une diversité de territoires est un argument fallacieux. Car l’éducation prioritaire n’est pas une politique qui vise à traiter la question du rapport entre l’école et les milieux populaires. cette question là concerne tout le système éducatif.

L’éducation prioritaire concerne la question du rôle de l’école dans des quartiers où il n’y a pas seulement concentration d’enfants de milieu populaire mais paupérisation, précarisation et accumulation de processus ségrégatifs qui font que l’unité du service public d’éducation est menacée. C’est comme si on disait que le fait que tous les locataires de logements sociaux ne sont pas dans des quartiers de la politique de la cille justifie la suppression de la politique de la ville.

On voit bien que cette logique qui invoque la diversité des territoires en disant qu’il faut prendre en compte la ruralité est une façon de dissoudre la question sociale.

Justement N. Elimas évoque le cas des territoires ruraux qui ne sont pas pris en compte dans la politique d’éducation prioritaire. Sont-ils dans une situation scolaire difficile ?

Ces territoires ruraux ont peut-être des problèmes spécifiques. Mais leur situation scolaire n’est pas inégalitaire. C’est ce que disent les spécialistes de l’école rurale.

Le ministère évoque aussi les écoles orphelines, c’est à dire des écoles qui ont une composition sociale proche de celles de l’éducation prioritaire mais qui ne font pas partie d’une réseau d’éducation prioritaire. Cela ne justifie t-il pas la réforme ?

JM Blanquer a répondu à cette question devant le Sénat le 19 mars 2020 quand il répond que "les autorités académiques ont déjà la possibilité d’adopter une allocation progressive des moyens en fonction des contextes locaux" tout en le les faisant pas entrer dans l’éducation prioritaire.

Le zonage entraine forcément des effets de seuil. Comment l’éducation prioritaire pourrait-elle y faire face ?

A l’origine l’éducation prioritaire a couplé deux principes qu’à mon avis il faut découpler. Il y a un principe d’allocation différentielle des moyens même si en réalité on donne moins aux élèves de l’éducation prioritaire qu’aux enfants des élites. Pour moi il faut faire du principe d’allocation différentielle des moyens une politique générique concernant l’ensemble des élèves et avec une dose pas homéopathique. Et il y a un principe de ciblage spécifique qui pourrait valoir pour des établissements où la concentration des difficultés provoque une dégradation sensible de la qualité de l’offre scolaire. Des endroits où il faut mettre le paquet en terme d’accompagnement des équipes, de temps de travail collectif, de formation. C’est en partie ce qui avait été fait avec la refondation grâce au référentiel de l’éducation prioritaire et à la formation de formateurs. Une formation qui a fait long feu. On pourrait avoir d’autre réponse que les réseaux actuels. Par exemple le 93 ou les quartiers nord de Marseille ont une unité territoriale plus large que les réseaux et mériteraient un dispositif spécifique.

Le ministère met en avant les avantages du pilotage local contre le pilotage national. Qu’en pensez vous ?

L’histoire de l’éducation prioritaire montre que plus le pilotage national est faible plus le poids des notables locaux est fort. On en a eu une belle illustration lors de la naissance de l’éducation prioritaire , époque où on n’avait pas les indicateurs qui existent actuellement et donc pas de critères nationaux. Dans les années 1980 ce sont les recteurs qui avaient le choix des zep. Le résultat c’est que la Seine-Saint-Denis n’avait que 5 zep. Et le département qui en avait le plus était la Nièvre, département du président de la République de l’époque. Si on préfère le local on laisse place aux arbitrages peu transparents.

D’ailleurs qui contractera les "contrats locaux d’accompagnement" (CLA) de la réforme ? Les collèges sont des établissements et pourront le faire. Mais pas les écoles. Cela témoigne du mépris des acteurs de l’éducation prioritaire et du peu d’intérêt pour les politiques inter degrés qu’ils ont développées.

Ce que je vois dans cette politique c’est aussi une accentuation de la mise en concurrence des établissements. Cette mise en avant du local au nom de la souplesse est d’ailleurs oubliée dans le projet de comité de suivi de la réforme annoncé par N Elimas où siègeront le recteur, des inspecteurs généraux et des représentants des directions du ministère. Oublié le local !

On entend aussi avec cette réforme une critique sur l’inefficacité de la politique d’éducation prioritaire. Qu’en pensez vous ?

Le constat est décevant au regard des espoirs et des objectifs de cette politique. Mais la question est de savoir si ce constat peut être considéré comme le bilan de l’éducation prioritaire. Je ne le crois pas.

Car si les inégalités de parcours entre éducation prioritaire et les autres établissements ne se sont pas reduites, voire se sont dégradées, dans le même temps la situation socio économique des zones d’éducation prioritaires s’est beaucoup plus dégradée. Et ce constat doit-on le mettre au compte de trop d’éducation prioritaire ou de pas assez ? Mon hypothèse c’est qu’il y a une insuffisance d’éducation prioritaire au moins en ce qui concerne les moyens. On n’a pas réellement donné plus à ceux qui ont moins. Le rapport de la Cour des comptes par exemple le montre. Il y a eu aussi une insuffisance dans la continuité des politiques de soutien à l’éducation prioritaire, avec des éclipses, des relances, des changements d’objectifs.

Ce qui se joue avec cette réforme c’est que pour ce gouvernement il n’y a plus de rapports sociaux. Le gouvernement ne voit que des individus dont il doit favoriser la mobilité sociale et géographique. La citation mise en exergue au dossier sur les cités éducatives le dit : "l’éducation est le premier terrain de bataille pour la mobilité géographique et sociale".

Aujourd’hui on a substitué une approche très individualisante de réussite scolaire en lien avec la théorie du capital humain à l’analyse sociologique qui avait été développée. C’est la thématique d’excellence qui vise à élargir le recrutement des élites en puisant dans les milieux populaires. Mais la démocratisation ce n’est pas l’élargissement des classes dominantes.

Propos recueillis par François Jarraud

Extrait de cafepedagogique.net du 02.02.21

 

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Note. Jean-Yves Rochex est membre du Conseil scientifique de l’OZP.

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