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Le bonheur, une révolution pour l’école, par Jean-Pierre Véran et Jean-Louis Durpaire, Berger-Levrault, février 2021 (entretien avec le Café)

29 janvier Version imprimable de cet article Version imprimable

J-L Durpaire et J-P Véran : Le bonheur, une révolution pour l’école
"Parler de curriculum et pas seulement de programmes, de savoir-relation et pas seulement de savoirs, de tiers lieux et pas seulement de salles de cours, d’éducation aux médias et à l’information et pas seulement de « savoirs fondamentaux », questionner la forme scolaire, cela est sans doute nécessaire si on veut échapper à un débat mort-né, confiné dans une forme scolaire inchangée". Jean-Louis Durpaire, inspecteur général honoraire, et Jean-Pierre Véran, formateur, publient un livre qui veut changer l’école en mettant en avant une valeur : le bonheur. Une idée neuve ?

Vous publiez « Le bonheur, une révolution pour l’Ecole ». La citation de Camus choisie en épigraphe de votre introduction associe perte de temps et idée du bonheur. N’y a-t-il pas là un conflit immédiat entre bonheur et culture scolaire ?

JPV : Il est vrai que la culture scolaire française est allergique à la perte de temps. Comme nous l’indiquons dans notre ouvrage, des écoliers français faisant l’expérience de l’école anglaise se plaignent d’y perdre du temps. Notre culture scolaire est fortement imprégnée d’une conception chronologique du temps : les services d’enseignement sont calculés en heures devant des classes, les emplois du temps n’affichent que des heures d’enseignement, avec des cases blanches qu’on appelle « trous d’emplois du temps ». Il y a une obsession du temps, chez les enseignants pour « boucler le programme », mais aussi chez les parents et les élèves. Nous avons souvent entendu des professeurs du second degré nous dire qu’ils viendraient plus souvent travailler avec leurs classes au CDI s’ils en avaient le temps.

Tournons-nous vers la Corée du Sud, où l’obsession de l’excellence scolaire a longtemps conduit à mettre en cause le bien-être des élèves. Devant cette situation préoccupante, les Coréens ont expérimenté le semestre de liberté, puis, devant son succès, l’année de liberté. Alors que chaque semestre est scandé par des évaluations standardisées des savoirs académiques, les élèves du secondaire échappent pendant une année à l’obsession des tests et se lancent, avec l’appui de leurs professeurs dans des projets divers, qu’ils choisissent. Résultat : les performances académiques s’améliorent.

Il n’y a donc pas incompatibilité entre bonheur des élèves et réussite scolaire. Créer à l’école des temps opportuns (Kairos disaient les grecs), plutôt que s’en tenir à des séquences horaires minutées (Kronos disaient les grecs), est un gage de bonheur et de succès pour élèves et enseignants. La phrase de Camus, par son aspect provocateur, incite à une réflexion de fond sur le sens de l’Ecole.

Peut-on dire alors que votre ouvrage est un appel à la transformation de la culture et de l’organisation scolaires ?

JPV : S’il n’était que cela, il risquerait de constituer un propos généreux peut-être mais méconnaîtrait les mouvements à l’œuvre dans l’école depuis une soixantaine d’années.

En nous attachant à dessiner les lignes de force qui, de 1959 à 2020, se dégagent de l’évolution de l’enseignement scolaire français, nous tentons de percevoir ce qui a effectivement changé en matière de conception de l’école, de place respective des élèves et des personnels qui les encadrent, de pilotage de l’action éducative, d’accueil, de formation, d’évaluation et d’orientation des élèves. Sous ces différents angles, l’école et ses personnels ont bien changé.

Nous pouvons ainsi mesurer le poids de la forme scolaire héritée des siècles passés et les pas accomplis vers une émancipation nécessaire de ce carcan. Les témoignages d’élèves, de personnels enseignants, d’éducation, de direction traduisent concrètement les évolutions en cours. Evolutions qui ne vont pas sans réticences, freins, obstacles, ni parfois retours en arrière.

C’est en cela que notre essai se veut, comme l’indique le titre de la collection dans laquelle il paraît –« Au fil du débat »- une contribution au débat public sur l’Ecole. Parler de curriculum et pas seulement de programmes, de savoir-relation et pas seulement de savoirs, de tiers lieux et pas seulement de salles de cours, d’éducation aux médias et à l’information et pas seulement de « savoirs fondamentaux », questionner la forme scolaire, cela est sans doute nécessaire si on veut échapper à un débat mort-né, confiné dans une forme scolaire inchangée.

Vous consacrez un chapitre à la formation à l’esprit critique et vous évoquez de « nouvelles tentatives de formatage des esprits ». A quoi faites-vous allusion ?

JLD : L’Ecole de la République a toujours affiché l’ambition de former des citoyens libres et éclairés. Mais dans les faits la transmission de savoirs s’est trouvée privilégiée à tous les niveaux. Durant les 60 dernières années, la révolution audiovisuelle, puis la révolution numérique réalisées en parallèle avec la croissance exponentielle des connaissances ont conduit à des interrogations sur ce qu’il fallait transmettre aux élèves et plus encore sur la démarche d’accès aux éléments constituant le savoir. Dans l’ouvrage, nous évoquons un changement de paradigme éducatif en correspondance avec un changement de modèle culturel. L’Ecole est désormais confrontée à la montée de l’intolérance, à une incompréhension de ses finalités, à une remise en cause de la laïcité rendant la mission des enseignants de plus en plus délicate. Démultipliée par la puissance des réseaux sociaux, l’intolérance a conduit au terrorisme contre l’Ecole avec l’assassinat d’un enseignant. Le bonheur d’enseigner, le bonheur d’apprendre, le bonheur à l’Ecole n’ont jamais paru si loin, si difficiles à créer ; pourtant toutes les manifestations, tous les gestes qui ont suivi laissent entrevoir ce sursaut d’une République unie.

Si votre ouvrage analyse les transformations de l’Ecole durant la 5e République en France, il regarde également des évolutions à l’étranger et dresse des perspectives pour cette « révolution » avec en son coeur la notion de bonheur. Cette école du bonheur existe-t-elle ?

JLD. Notre projet a consisté à examiner en effet si cette recherche du bonheur n’était pas - de manière implicite, voire largement non conscientisée, la démarche profonde de nombre d’enseignants ainsi que de tout l’appareil administratif. Et en effet, en tendance, nous pensons que, dans les actes, sinon dans les textes, l’Ecole par ses enseignants et ses personnels en général n’a de cesse de travailler à procurer du bien-être aux élèves. Certes les conditions sont difficiles, mais les ambitions sont là qu’il s’agisse d’évaluation, d’orientation, d’inclusion… Mais plus largement, les témoignages que nous avons recueillis montrent bien que, même dans cette période si délicate où nous écrivions l’ouvrage, le bonheur existait malgré tout. En nous appuyant sur des observations à l’étranger et des travaux de prospective internationale, nous proposons une grille pour que chaque école, chaque établissement scolaire puisse disposer de repères pour faire cette « révolution » du bonheur à l’école.

Propos recueillis par Line Numa-Bocage,
Directrice adjointe du laboratoire BONHEURS (Bien-être, Organisations, Numérique, Habitabilité, Education, Universalité, Relations, Savoirs) CY-Cergy Paris Université.

Jean-Pierre Véran et Jean-Louis Durpaire. Le bonheur, une révolution pour l’école. Collection(s) : Au fil du débat. Berger-Levrault. Février 2021.

Extrait de (cafepedagogique.net du 28.01.21

 

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