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100 000 enfants en situation de pauvreté exclus du système scolaire : interventions d’ATD Quart Monde (qui a lancé une recherche sur l’orientation), #Ecole pour tous et J.-P Delahaye (ToutEduc)

22 octobre Version imprimable de cet article Version imprimable

100 000 enfants en situation de pauvreté n’ont pas accès à l’école en France aujourd’hui (Marie-Aleth Grard, ATD Quart Monde)

"Marc a 5 ans. Il est né dans la rue. Il a été placé en famille d’accueil avant d’être accueilli et accompagné, à 3 ans, lui et sa famille par un centre d’hébergement et de réinsertion sociale d’ATD Quart Monde. Puis, il a intégré l’école de son quartier. L’équipe éducative a dit : ’il est perturbé et perturbant’. C’est vrai. Rapidement, elle décide qu’il ne viendra qu’1 h 30 par jour à l’école, le matin, jusqu’au début de la récré et non la fin ! En deuxième année de maternelle, se prépare une classe verte. ATD Quart Monde veut qu’il y aille. La veille du départ, elle obtient qu’il aille en classe verte avec un bénévole pour son accompagnement. Il est tout heureux. La semaine se passe bien, Marc s’est fait des amis. Au retour, l’enseignante dit à la maman : ’ce serait bien que Marc vienne à plein temps dès lundi’." Cette histoire, c’est Marie-Aleth Grard qui l’a racontée.
À l’université d’automne du SNUIPP, qui s’est tenue du 18 au 20 octobre 2019 à Port-Leucate, où elle était invitée à intervenir sur le thème de l’impact de la pauvreté sur la réussite à l’école, thème qu’elle a abordé également à l’occasion d’un colloque du SGEN-CFDT qui s’est tenu à Toulouse, les 10 et 11 octobre, sur le thème "Climat scolaire, pauvreté, mixité sociale et culturelle". L’histoire de Marc n’illustre rien d’autre que les "peurs réciproques" que l’institution n’arrive parfois pas à dépasser. "Si on avait été à la rencontre des parents, on aurait gagné tant de temps", estime la vice-présidente d’ATD Quart Monde qui est également co-auteure de l’avis du CESE "Une école de la réussite pour tous". Se rencontrer est d’autant plus important, a-t-elle insisté, que "nous vivons un quotidien différent, souvent pas dans le même quartier, et ne réagissons pas de la même manière". S’il a fallu du temps pour que Marc soit scolarisé à temps plein, ce ne sont pas moins aujourd’hui, selon Marie-Aleth Grard, de 100 000 enfants qui ne sont pas scolarisés parce qu’ils vivent dans des conditions de pauvreté ou de grande pauvreté alors que l’école "est un bien commun qui doit être ouvert à tous en toute dignité". "L’école ne peut pas tout mais doit beaucoup à ces enfants. On peut agir au quotidien", a-t-elle assuré à son auditoire du SNUIPP.

Cette action passe en effet d’abord par la rencontre, qui permet d’instaurer la confiance. Or, "on ne peut pas avoir une relation de confiance si les premiers mots sont ’il est agité’." C’est d’abord la rencontre individuelle avec les parents, "essentielle", qui aurait permis, par exemple dans le cas de Marc, séparé de ses parents jusqu’à l’âge de 3 ans, de comprendre que l’adulte devait le sécuriser quand il se séparait de sa mère. C’est aussi la visite du quartier, pour "comprendre la réalité que vivent les enfants à longueur de journée". Cela peut être aussi un accueil des parents dans la classe, pour un moment d’apprentissage. Initiative déjà pratiquée par des enseignants, "qui produit deux choses", observe Marie-Aleth Grard : "ils viennent tous et ils se permettent de poser des questions à leur enfant le soir, alors qu’avant ils se sentaient ’à côté de la plaque’."

La relation avec l’autre, enfants, parents, autorise l’entrée dans les apprentissages

La rencontre est d’autant plus importante que l’enfant peut être pris dans "conflit de loyauté" entre deux personnes très importantes à ses yeux. Il peut, par exemple, s’il doit choisir entre le langage de l’école et celui de la maison, et s’il pense trahir sa famille, bloquer de façon inconsciente son apprentissage. "La relation avec l’autre va l’autoriser à rentrer dans les apprentissages", poursuit la vice-présidente qui regrette qu’à ce titre les enseignants n’aient pas de formation sur la relation avec les parents, notamment ceux vivant dans la grande pauvreté.

Or, la pauvreté touche aujourd’hui plus de 9 millions de personnes, dont 3 millions de jeunes. Et sur ceux là, 5 millions sont dans la grande pauvreté, dont 1,2 million de jeunes, alors que la France est la 6e puissance mondiale. Selon l’Unicef, ils seraient par ailleurs 30 000 sans domicile et 8 à 9000 à vivre en bidonvilles.

Une recherche-action pour travailler sur l’orientation des enfants issus de milieux défavorisés

Non seulement ces jeunes voient "tous leurs droits fondamentaux écorchés, abîmés", mais ils doivent aussi faire face au système "terriblement égalitaire" de l’école, poursuit Marie-Aleth Grard. Ainsi, les jeunes issus des milieux défavorisés représentent 72 % des effectifs de SEGPA et 80 % de ceux qui sont en ULIS, unités pourtant censées accueillir des élèves en situation de handicap. Et à la fin de la SEGPA, 37 % obtiennent un CAP "très souvent non choisi", 1 % passe le brevet et 62 % sortent "sans rien".

Ce sont ces chiffres qui ont justifié le lancement par ATD Quart Monde d’une recherche-action, "Choisir l’inclusion pour éviter la ségrégation" (CIPES), pour travailler sur l’orientation scolaire des plus défavorisés. Conduit en partenariat avec le SNUIPP et programmé sur 5 ans, le projet associe 21 chercheurs. Il prévoit une évaluation de chaque établissement en amont, des analyses des pratiques, et, dès lors que chaque projet aura été validé, un accompagnement des chercheurs et des temps de formation et information.

Un pays "où ça ruisselle à l’envers"

Cette école si difficile à atteindre et inégalitaire, l’avocate Anina Ciuciu, aujourd’hui marraine du collectif #EcolePourTous, l’a connue aussi. "Au vu de mon parcours, on serait tenté de dire qu’il est possible de sortir du déterminisme. J’aurais beaucoup aimé vous dire ça. Mais en réalité, il n’a pas suffit de ma seule volonté, de celle de mes parents, de nos efforts", a déclaré à l’occasion du colloque du SGEN cette immigrée roumaine, qui a habité des squats, des logements sociaux, est rentrée à l’école à 9 ans avec deux ans de retard, a subi le racisme, le harcèlement... Pour elle, ce n’est pas la République qui a "tenu sa promesse" d’accès à l’école, c’est la "chance" qui a frappé à la porte de sa caravane, incarnée dans une professeure des écoles venue les aider à franchir les obstacles, alors que sa famille était "sous le coup d’une expulsion".

Le collectif #EcolePourTous, dont elle est marraine, défend aujourd’hui le "droit de rêver" pour tous les enfants. Celui-ci a adressé, par la voix de jeunes et sous une forme vidéo, une lettre à Jean-Michel Blanquer le 20 novembre 2018 à l’occasion de la Journée internationale des droits de l’enfant. Ces jeunes y font 6 demandes. Parmi elles, la simplification des démarches d’inscription scolaire, le développement de la médiation scolaire pour faire le lien avec les plus éloignés de l’école et l’instauration d’une trêve scolaire (pas d’expulsion pendant la période scolaire). Sans réponse, ils ont réussi à être reçus en mars 2019 par son cabinet, puis à approcher à nouveau le ministre à ce sujet à l’occasion de la journée mondiale du refus de l’échec scolaire. Ils n’ont toujours pas de réponse à ce jour.

Le SGEN a aussi donné la parole sur ce sujet à Jean-Paul Delahaye, via une interview vidéo. Outre souligner les humiliations auxquelles peuvent être confrontés enfants et parents en situation de pauvreté, comme celles de ne pas pouvoir faire le voyage scolaire ou de ne pas pouvoir payer la coopérative scolaire (coopérative qui est "un vrai scandale" selon lui), celui-ci a souligné les carences du système en termes d’aides. Si "ce n’est pas l’école qui a conçu les ghettos, qui précarise l’emploi, les familles mono-parentales...", elle peut agir quand même, estime l’auteur du rapport "Grande pauvreté et réussite scolaire, le choix de la solidarité pour la réussite de tous". Et ce notamment au travers de deux volets, celui de l’aide sociale et celui de l’accompagnement. Or, même si elles ont augmenté de 25 % depuis son rapport, les bourses "ne sont pas à la hauteur" (450 euros par an). Quant aux fonds sociaux, ils ont été diminués de plus de moitié en 10 ans, "dans le silence absolu, sans qu’il y ait eu de grèves, de manifestations, de pétitions..." Il regrette aussi que les ministres n’aient jamais eu totalement les moyens pour accompagner les enfants et dénonce un pays "où ça ruisselle à l’envers". Ainsi, 32 millions d’euros sont dédiés à l’accompagnement d’1,5 million d’élèves en éducation prioritaire, ce qui représente 18,80 euros par an et par élève. À côté, les classes prépas reçoivent 70 millions par an pour les "colles" pour 85 000 étudiants, soit un montant de 840 euros par élève et par an.
Camille Pons

Extrait de touteduc.fr du 21.10.19

 

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