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Deux mots d’histoire (de l’OZP) (Bulletin OZP n° 8, septembre 1995)

8 juin 2009 Version imprimable de cet article Version imprimable

Bulletin de l’association OZP n° 8, septembre 1995

DEUX MOTS D’HISTOIRE

Alain Bourgarel, un des fondateurs et membre de l’OZP, retrace ici pour nous l’histoire de la création de l’association.

Ce titre reprend volontairement la formule du guide Michelin : retracer l’histoire de I’OZP, ce que la rédactrice en chef de ce bulletin m’a demandé, doit être fait par un historien et non par l’un de ses acteurs. Il s’agira donc d’un témoignage apportant quelques mots à une histoire à construire plus tard de façon sérieuse.

Avant 1990

En 1981, lorsque le ministère de l’Education nationale envoie aux recteurs et aux inspecteurs d’académie un télex annonçant la création des ZEP, les personnes, peu nombreuses, qui avaient travaillé depuis douze ans à l’élaboration de ce nouveau concept de dispositif pour l’égalité, furent très surprises. Pourquoi Alain Savary, ministre de l’Education nationale depuis quelques jours seulement (le télex date du 4 juin), avait-il immédiatement annoncé cette création ? On s’efforcera d’y répondre dans un prochain numéro du bulletin.

Toujours est-il qu’à partir de ce moment, la volonté de réfléchir, d’échanger et d’observer se développa chez ceux qui avaient préparé le terrain.
Curieusement, le nouveau dispositif n’avait pas prévu de lieu de réflexion. Deux universités d’été assurèrent ce travail avec plusieurs équipes de recherche universitaire, dont celle d’Eric Plaisance à Paris V (cf. bulletin OZP n° 6). Les ZEP balbutiaient, bien évidemment, pionnières dans le domaine des projets de zones, du partenariat, des relations interdegrés, surtout de la prise en compte pour la réussite scolaire de zones où, jusque-là, le fatalisme dominait.

En 1984, furent réunies à Gennevilliers les assises pour le développement social des quartiers : on n’y parla pas des ZEP. Cette année-là, malgré un discours intéressant à Belfort à propos de ces zones, les équipes locales durent user plus d’énergie pour conserver les moyens afférents au projet de zone que pour le mettre en œuvre. Enfin disparaissaient les universités d’été et n’avaient pas de suite les initiatives de publications, telle la brochure 10 propositions aux ZEP du CRDP de Grenoble.

Alors, inévitablement, se posa la question de la création d’un lieu associatif pour continuer la réflexion. Mais cela n’allait pas de soi : l’exigence était d’abord que cette réflexion soit menée de façon officielle, au ministère, et scientifique, dans des organismes de recherche.

Le CRESAS, centre de recherche de l’INRP, assura alors, avec plusieurs universités, la continuité du travail dans le domaine scientifique. La publication, en 1988, d’un article dans Education et Pédagogie rappela largement que les ZEP existaient toujours et apporta à celles-ci de nouvelles perspectives. Au niveau administratif et politique, c’était, non pas la persécution, mais le silence. L’article du Monde de l’éducation citant Bernard Dupisson, coordonnateur de la ZEP de Hem, dans le Nord, fut un moment très important dans cette période, pour rappeler l’abandon de fait du dispositif prioritaire par le ministère.

L’idée de créer un lieu d’échanges réapparut alors. Des contacts s’établirent, où l’on retrouvait les initiateurs des années soixante-dix, les créateurs du dispositif des années 1981-1984, les organisateurs des universités d’été de 1982 et 1983, quelques universitaires, quelques responsables de ZEP, dont celui de Hem, et quelques personnalités qui avaient saisi que ce dispositif, contrairement aux craintes de 1981, était un outil pour maintenir l’unité de l’école face aux risques de fracture et non pour la briser.

L’arrivée de Lionel Jospin rue de Grenelle incita à mettre de côté le projet de création d’une association : selon ses déclarations, ce nouveau ministre relancerait les ZEP. On en déduisait donc qu’il mettrait en place une structure nationale de réflexion. La relance eut lieu, après un grave faux-pas en juillet 1988 : le discours d’Arras, au printemps 1989, reste une référence importante pour la part que peut prendre le système éducatif dans la lutte contre les exclusions, et la Loi d’Orientation un cadre nécessaire pour que les ZEP ne soient pas un dispositif marginal. Mais point de lieu d’observation, d’échanges et de réflexion, en février 1990, lorsqu’est publié le texte de relance. Alors, immédiatement, après tant d’années, la décision est prise.

Deux réunions constitutives se tiennent au Centre Départemental de Documentation Pédagogique des Hauts-de-Seine en mars et avril 1990. Des objectifs sont définis. Un conseil d’administration est élu. Des statuts sont déposés en mai, et la première réunion publique a lieu en juin, au Musée social.

Un texte, daté de février 1990, accompagne l’invitation aux réunions constitutives et montre l’orientation politique initiale : il est reproduit ci-dessous intégralement, ainsi qu’un autre texte qui laisse voir comment les membres fondateurs définissaient l’association.

Le texte de 1990 pour la constitution de l’OZP

" 1981-1988

L’instauration des Zones d’Education Prioritaires, en 1981, a constitué un événement dans l’histoire de l’Education nationale : après la reconnaissance de la diversité des individus (1905 à 1965 : catégories de l’Enfance inadaptée), c’était celle de la diversité des quartiers.

Les fondements de la politique des ZEP n’ont pas été compris largement, et rares sont les zones où :
- ont été établies des stratégies pédagogiques adaptées, au lieu d’assurer un supplément quantitatif d’enseignement ;
- ont été développées et maintenues des relations de co-responsabilité éducative avec ‘les parents ;
- ont existé des rapports constructifs avec les autres partenaires, sans confusion ni rejet des responsabilités.
La méconnaissance des fondements de la politique des ZEP depuis 1981 s’explique d’abord par la nouveauté du concept, mais aussi par la faiblesse des liens entre la Commission Nationale pour le Développement Social des Quartiers (CNDSQ) et l’Education nationale ; chacun avait alors, il est vrai, ses priorités : les réhabilitations, la délinquance et l’insertion professionnelle pour la première, les « grands chantiers », comme la rénovation des collèges, pour la seconde.
Mais il a été possible, une minorité l’a montré, que se rompe l’enchaînement négatif qui voulait que les difficultés du quartier accentuent celles des enfants, qui, elles-mêmes, rendent difficiles les conditions de travail des enseignants et les font fuir, accentuant ainsi les difficultés du quartier.

1988-1990
La période qui vient de s’ouvrir comporte deux événements de portée considérable :
- l’obligation nationale d’insertion sociale et professionnelle (Loi du 1er décembre 1988) ;
- l’objectif fixé à la Nation de conduire d’ici dix ans l’ensemble d’une classe d’âge, au minimum, au niveau du CAP (Loi du 10 juillet 1989).
Deux traductions complémentaires de la volonté gouvernementale de lutte contre les exclusions.
La conséquence pour les enseignants (et pour d’autres) est grande s’ils travaillent avec des enfants ou des jeunes de familles en grande difficulté sociale : désormais, les projets devront prendre en compte tous les élèves, même ceux dont on tolérait l’échec parce que « avec ces familles-là, que voulez-vous, on ne peut pas grand chose. » Le travail des enseignants ne sera plus jugé sur leur capacité à bien faire fonctionner un système étalonné au quartier, mais sur celle de ne produire aucune exclusion.
Cette fois-ci, la rupture à entreprendre ne concerne plus seulement le quartier, mais aussi, pour une petite frange d’élèves, les individus : elle concerne le mécanisme qui veut que la marginalité sociale se transmette de génération en génération. Or là réside un défi lancé à l’école qui n’a jamais encore été relevé officiellement.
Nous y voici.

1990
A constater comment se met en œuvre la relance des ZEP depuis l’été 1988 et jusqu’à la mi-février 1990 où paraît, enfin !, la circulaire ministérielle, on peut être inquiet de la polarisation sur les aspects quantitatifs.
Le débat entre inspecteurs d’académie et acteurs dans les ZEP, tous d’accord sur « moins d’élèves et plus d’argent », se limite au montant des crédits et au nombre de postes. Cela n’est pas indifférent, évidemment. Mais quels objectifs opérationnels et, au-delà, quelles finalités ? Si des réponses non formelles sont données, alors on pourra parler projets et moyens y afférant.
La mécanique de redéfinition de la carte des ZEP est lancée (parfois déjà close avant que ne soit parue la circulaire !) et les projets de zone se bâtissent (parfois sans rigueur ni passion !).
Bousculés par les échéances et confrontés à un quotidien difficile, les enseignants de ZEP doivent pouvoir prendre de la hauteur mais aussi, nécessairement, avec eux, chacun des acteurs concernés du système éducatif : inspecteurs d’académie, chefs d’établissements, inspecteurs départementaux, etc.
Nécessaire, cette réflexion ne pourra être fructueuse que si elle est continue et met les ZEP en relation les unes avec les autres.
La publication, le 15 février 1990, de la circulaire ministérielle sur les ZEP est présentée comme l’aboutissement du processus de relance entamé le 7 juillet 1988 : « aux recteurs et inspecteurs d’académie de jouer ! »
Pourtant, cette relance ne sera achevée que lorsqu’aura été créé un outil de liaison entre les ZEP et, surtout, lorsque la réflexion sur les concepts de base et les nouvelles obligations du service public accompagnera la mécanique gestionnaire que l’on voit fonctionner aujourd’hui "(février 1990).

Le texte de présentation de l’association créée

" L’association se conçoit comme une force de compétence fournissant des analyses et des opinions susceptibles de renforcer l’action à ceux qui se préoccupent, voire sont en charge, à des niveaux divers (réflexion, orientation, décision, organisation et mise en œuvre) de la politique de lutte contre les exclusions.
Attachée principalement au développement de la politique des Zones d’Education Prioritaires dans l’Education nationale, elle prend aussi en compte les autres aspects de la lutte contre les exclusions et les discriminations : développement social des quartiers, RMI, objectif de niveau CAP pour tous dans dix ans, droit au logement, etc.
Il s’agit donc d’un appui, par une réflexion associative indépendante : la quantité d’adhésions n’est pas le but recherché, la permanence de celles-ci non plus, les collaborations occasionnelles sont souhaitées. L’adhésion à l’orientation générale de l’association telle qu’elle est définie dans les statuts est la condition unique et suffisante pour participer aux travaux de l’association. Les appartenances politiques, syndicales ou professionnelles ne sont pas prises en compte.
Des réunions publiques sont organisées pour l’étude et la réflexion globales sur les questions posées par la politique des zones prioritaires, indépendamment des approches propres aux organisations syndicales et politiques, aux équipes universitaires et de recherche pédagogique.

Un bulletin constitue un outil de réflexion, de liaison et d’action. Le tirage en est limité aux personnes et institutions étroitement concernées par les réflexions menées au sein de l’association. Ce bulletin est ouvert aux différents partenaires : praticiens, chercheurs, administrateurs, élus, etc., et aborde les questions selon différents points de vue, qui traitent en particulier des relations et interactions entre les divers services publics dans un souci de transversalité, pour sortir du cloisonnement des spécialistes.
L’association n’est représentative d’aucune catégorie. Elle regroupe et sollicite des personnes, à titre individuel, adhérant au but annoncé. » (avril 1990)

L’articIe 2 des statuts

L’association a pour but de favoriser la réflexion, les recherches et les actions dans la lutte contre les exclusions, particulièrement dans le système éducatif. (mai 1990)

Les fondateurs

Une cinquantaine de personnes ont été contactées en février 1990. Vingt-cinq ont participé aux réunions exploratoires du printemps. Deux catégories se sont constituées à l’issue des réflexions : les personnes qui apportaient leur soutien à l’entreprise, mais ne pouvaient ou ne voulaient s’y engager, et celles qui composaient le conseil d’administration provisoire de six mois.
Dans la première catégorie, des militants associatifs travaillant en ZEP, un architecte, un membre de l’équipe de Bertrand Schwartz, un directeur de CDDP, un maire-adjoint de banlieue parisienne, un conseiller de Paris, un spécialiste du logement des exclus, un chercheur à l’INRP, et un responsable national d’association périscolaire.
Parmi les autres, plusieurs membres actuels du conseil d’administration, mais aussi un directeur d’école normale (aujourd’hui directeur d’IUFM), un autre chercheur à l’’INRP, un inspecteur général de l’Education nationale, des coordonnateurs et responsables de ZEP et un conseiller à la Cour des comptes.
C’est en fait le 21 janvier 1992 que se constitua définitivement l’équipe qui fait fonctionner l’OZP. Chaque année, en janvier, comme le prévoient les statuts, le conseil d’administration est renouvelé. Mais peu de changements ont été opérés, si ce n’est l’heureuse arrivée de forces nouvelles en 1995, mouvement à continuer en 1996 ; qu’on se le dise !

Où en est I’OZP au printemps 1995 ?

On peut avoir deux analyses de la situation de l’association, cinq ans après sa création : négative ou positive. En effet, on a vu l’ambition des objectifs, et le décompte des résultats peut apparaître bien maigre.
Mais on peut aussi se reporter aux rapports d’activité établis par la présidente chaque année lors de l’Assemblée générale : dix-neuf réunions publiques ont été organisées au 16 mai 1995. Celles qui sont prévues d’ici décembre devraient être intéressantes. Ces réunions ont rassemblé de 15 à 35 personnes qui ont pu rencontrer des intervenants de haute qualité et dialoguer avec eux. La réflexion et l’échange ont véritablement eu lieu.
D’autre part, un bulletin existe. Les sept numéros parus à ce jour rassemblent des contributions alimentant le débat, certaines - comme l’article d’André Chambon dans le premier numéro - représentant une avancée dans la recherche. Trois numéros sont en préparation et la rédactrice en chef a déjà proposé au bureau des sujets pour les numéros suivants.

Ce bilan risque cependant de cacher une faiblesse réelle des forces militantes. Tous les membres du conseil d’administration sont chargés de tâches professionnelles (pour ne parler que de celles-là) très lourdes. L’OZP ne dispose pas de postes de mise à disposition ou d’heures de décharge, ce qui est compréhensible, mais pas non plus de personnes qui puissent y consacrer toute leur énergie et beaucoup de temps.

La conséquence est une grande difficulté à faire paraître les trois numéros annuels promis aux adhérents. Le travail que cela demande est immense et seule la volonté exceptionnelle de la rédactrice permet d’aboutir à une publication. Les auteurs, toujours bénévoles comme le sont aussi les intervenants aux réunions publiques, doivent être repérés, sollicités, relancés, les textes doivent être saisis, corrigés, maquettés, relus à nouveau. .. Entre le premier et le dernier numéro, les progrès sont visibles, mais des défauts existent encore à cause du peu de temps que chacun peut fournir.

On peut donc évaluer la situation de l’association comme positive, mais elle est fragile. Seul moyen de s’en sortir, le renforcement du conseil d’administration. Réunir un grand nombre d’adhérents, on l’a vu plus haut, n’est pas un objectif de l’association, mais c’est aussi en augmentant ce nombre qu’on pourra trouver de nouvelles forces.

Reste enfin, en 1995, une question à se poser : quelle part va prendre, dans l’observation, la réflexion et les échanges entre ZEP, le nouveau Centre Alain Savary qui s’installe à l’INRP ? Ce centre de ressources sur les pratiques pédagogiques en milieux difficiles doit disposer d’une banque de données accessibles au minitel, doit publier un bulletin et divers documents et doit assurer l’organisation de réunions.

Ces quelques mots d’histoire montrent que l’OZP ne se situera pas en concurrent, mais au contraire cherchera à ce que ce centre ait la plus grande capacité possible. Une fois que celui-ci sera opérationnel, le conseil d’administration de l’OZP examinera dans quelle mesure il devra modifier ses pratiques ou, même, remettre en question son existence. Ce sera l’une des questions de l’Assemblée générale de janvier 1996.

Alain Bourgarel

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