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Travailler spécifiquement la question de l’oral à partir de production de podcasts (entretien de Patrick Picard pour Le Café avec l’école REP+ Molière d’Alençon)

30 mai

Des podcasts pour apprendre à parler, mais aussi pour faire société

A l’école Molière d’Alençon (61), située en REP+, Samuel Moreau et plusieurs de ses collègues travaillent spécifiquement la question de l’oral à partir de production de podcasts. A l’occasion de la mise en ligne d’une production particulièrement riche (voir en fin de cet article), il a accepté de répondre aux questions du Café Pédagogique.

Ta dernière livraison nous propose un podcast très abouti, qui vient d’être reconnu par le CLEMI dans le cadre du concours Mediatiks dans la catégorie « Podcasts École ». Vous proposez six podcasts pour mieux comprendre la migration, avec les interviews de plusieurs intervenants. Comment en êtes-vous arrivés là ?

Depuis de nombreuses années, nous essayons de travailler l’oral en utilisant ce moyen-là. J’avais commencé quand j’avais des élèves de Moyenne Section, pour faire parler tout le monde. Dans notre école, c’est un travail que nous menons régulièrement avec des collègues de Cycle 2, Sandra et David, et cette année, mes collègues de CM, Lydie et Samuel, ont proposé que je travaille aussi avec leurs classes.

Je réalise une vingtaine de podcasts par an, par projet, sous forme d’ateliers, dans lesquels nous travaillons l’articulation, la voix, la lecture orale, mais aussi l’écriture des podcasts, avec des phrases courtes et beaucoup de verbes d’action. Dans mon emploi du temps, c’est irrégulier, j’y passe plusieurs heures par semaine, mais pas toutes les semaines.

Nos élèves ont des compétences orales très fragiles et plutôt stéréotypées, ce qui les rend captifs de leur identité de quartier. Il me semble que leur permettre d’adapter son oral à une situation et à son interlocuteur est une des clés de leur réussite future.

En tant qu’enseignant, qu’est-ce qui t’amené à investir ce type d’activité ?

C’est avant tout mon envie de travailler l’oral dans toutes ses dimensions. C’est pour cela que j’essaie de privilégier des diffusions en direct, même si nous fabriquons ainsi des prêts à diffuser. Parler en direct, ça change tout, pour éviter qu’ils récitent ou se contentent de lecture oralisée. Le public pressenti est avant tout les parents, les gens du quartier, les collègues des autres classes, les associations. Nous diffusons un lien à l’avance, comme cela ils peuvent écouter. Bon, c’est certain qu’il peut y avoir de l’usure si on en fait trop, mais globalement, je suis content de l’audience. Même dans notre quartier REP+, les parents répondent présents. Ils aiment bien écouter leur enfant, mais aussi les contenus que nous proposons. Cette année, notre travail sur la migration parle vraiment à tout le monde. Beaucoup de parents sont venus et ont témoigné dans les interviews que nous avons réalisées.

Technologiquement, toi, qu’est-ce que ça te demande ?

Pour que tout le monde puisse le faire à l’école, j’ai mis en place un tuto sur un Digipad, et les élèves, comme les collègues, peuvent utiliser la technologie et faire eux-mêmes. Les solutions technologiques évoluent très vite, avec de plus en plus de simplicité, notamment grâce aux liaisons Bluetooth entre l’interface de mixage et les différents périphériques sur lesquels nous avons des sons préparés. Je sais que cela peut faire peur, mais c’est vraiment simple à prendre en main.

Dans la série que vous diffusez aujourd’hui, il y a plusieurs thématiques, plusieurs intervenants autour de la question de la migration : un historien, un dessinateur de BD, un musicien, un chroniqueur radio… Qu’est-ce que cela te demande pour arriver à amener ces interlocuteurs à travailler avec les élèves ou avec toi ?

Pour travailler cette thématique, j’ai d’abord préparé des dossiers documentaires pour les enfants, pour qu’ils puissent s’approprier la thématique avec les connaissances nécessaires. Pour ce qui est des intervenants, j’ai essayé de créer un réseau, de chercher quelles associations pourraient nous permettre d’en parler et de les rencontrer. Et là, c’est du bouche-à-oreille. Je les ai contactés, certains ont répondu, d’autres non.

Avec ceux qui ont accepté, nous avons d’abord échangé, travaillé ensemble, parfois en direct, parfois par questionnaires et interviews à distance, en préparant les questions avec les élèves. Certains intervenants n’ont pas voulu de questions, pour pouvoir répondre avec spontanéité, dans le pouls du direct.

Pour l’enseignant, cette question de l’articulation entre l’oral et l’écrit, l’écrit et l’oral, sur ce genre de production, c’est quand même quelque chose qui n’est pas facile… ?

Oui, effectivement, ce n’est pas si facile à travailler avec les élèves. Je leur fais écouter des podcasts déjà réalisés, pour qu’ils s’imprègnent et comprennent que les phrases ne doivent pas être longues, qu’elles doivent être concises, et surtout une écriture avec des interventions à deux, qui permettent justement d’avoir le sentiment d’échange, et de construire les écrits d’appui pour cela.

Cependant le travail est différent s’il s’agit d’élèves de maternelle ou de cycle 3 : en cycle 1 on travaille l’oral spontané, l’écoute, les interactions. En cycle 2 on bascule progressivement de supports imagés (pictogrammes) aux supports écrits brefs (mots inducteurs puis phrases) pour soutenir l’oral et la mémoire du propos. En cycle 3 on travaille l’écrit oralisé, spécifique de cette situation de communication.

Ce qui est difficile, c’est de recréer une pseudo-spontanéité de direct, alors que, en fait, on s’appuie sur quelque chose qui a été écrit pour que les enfants puissent dire quelque chose de structuré ?

Oui, c’est exactement ça. Après, certains ont été très étonnants : les enfants plus scolaires ont vraiment besoin de leur écrit, mais ce qui est drôle, c’est que des enfants un peu plus en difficulté arrivent parfois à s’échapper de ça dans les interviews, s’éloignent du texte dans le direct, et posent de bonnes questions qui leur permettent une véritable expression, sans être bloqués par rapport à cela au moment de l’émission. Mais certains élèves ont évidemment des difficultés à se détacher de leurs notes écrites, c’est un apprentissage qui nécessite du temps long.

Entre le travail d’apprentissage, de répétition, de brouillons successifs inhérents aux apprentissages scolaires, et la contrainte du produit fini de la production, comment gères-tu la tension ?

Oui, c’est sûr que c’est en tension. Effectivement, ils produisent beaucoup de brouillons, nous cherchons, nous essayons de trouver. Je n’ai pas, moi, dans ma tête, cette idée de production finale. Je vois en fonction de comment les choses s’enchaînent. Dans cet exemple, j’étais parti sur trois podcasts, puis deux groupes se sont ajoutés, parce que l’idée du parcours migratoire des familles est devenue évidente. Évidemment, c’est une gymnastique pour l’enseignant, de repenser ce que nous avions en tête au départ. Honnêtement, je ne pensais pas en arriver là. En fait, c’est le travail avec les enfants qui nous a permis d’en arriver à ce produit final, et la rencontre avec nos intervenants, dont l’auteur de BD Edmond Baudouin, qui a été assez magique dans l’interaction qu’il a su avoir avec les enfants. C’était vraiment plein d’humanité, ce qui a vraiment permis de faire parler des enfants sur la migration qu’ils ont pu vivre sans leur poser la question directement d’où ils viennent, par le biais de la littérature de jeunesse. Cette rencontre m’a bouleversé, et pour les enfants, c’était une vraie rencontre.

Si tu avais un conseil à donner à un collègue sur quoi faire pour se lancer ?

Surtout, ne pas envisager cela comme un projet long, mais commencer par quelque chose de simple. J’ai bien conscience que le projet dont nous parlons peut sembler complexe et exigeant, qui est à la fois le fruit de l’expérience et de hasards de rencontres. Mais faire parler les enfants sur des choses très simples, avec un schéma d’émission à quelques rubriques, me semble essentiel pour se faire la main sans se mettre dans le rouge. Un micro-trottoir, une interview, quelques points de vue d’enfants peuvent déjà faire de l’effet. Et que ce soit facile pour tout le monde, aussi bien pour les enfants que pour l’enseignant. Quand nous avons commencé, avec mes collègues, nous faisions l’actu de la semaine dans l’école, le menu de la cantine ou la météo. Permettre aux enfants de raconter leur vie, de se raconter, de parler à quelqu’un, tout simplement. Parce que c’est un vrai travail, pour l’école, de donner accès à cela pour tous.

Propos recueillis par Patrick Picard

Les podcasts de l’école Molière sur la migration

Extrait de cafepedagogique.net du 29.05.24

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