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Le rapport Thélot et les ZEP : En finir avec les "collèges poubelles"

26 octobre 2004 Version imprimable de cet article Version imprimable

Extrait de « L’Observateur » du 18.10.04 : en finir avec les « collèges poubelles »

Comment faire réussir tous les élèves ? Le rapport qui veut changer l’école

Abolir la dictature des maths, fixer un bagage minimum de connaissances, faire travailler les profs autrement et plus longtemps... En un an de travail, la commission Thélot a mené une réflexion profonde et cohérente. Analyse des huit propositions phares qui permettraient enfin de faire bouger les choses

Le marathon est terminé ! Mardi dernier, la commission Thélot a rendu son rapport sur l’école à François Fillon. Ce document de seulement 150 pages (1) devrait servir de base de travail au ministre de l’Education, qui prépare pour le printemps prochain une grande loi d’orientation. Durant ses treize mois d’existence, la commission a bien sûr connu quelques ratés, des cafouillages internes, des démissions en série, liées au pilotage énergique de son président Claude Thélot. Sans oublier « la fuite » il y a un mois d’une première version du rapport, très aboutie, qui a volé la vedette à la rentrée de François Fillon. Tout cela faisait un peu désordre. Mais enfin, avoir mené à bien cette monumentale consultation nationale en un an relève de la performance. Servira-t-elle à quelque chose ? On peut se poser la question. Car la France s’est fait une spécialité de produire des rapports sur l’école qui finissent sur des étagères : des petits, des gras, des gros, toujours profonds et définitifs, sources de fierté pour ceux qui les signent, mais dont les politiques ne profitent guère. Combien ? Depuis vingt ans une bonne quinzaine d’études capitales n’ont débouché que sur des réformettes.

Sans remonter trop loin, en 1983, sous le ministère d’Alain Savary, un haut fonctionnaire de l’Education nationale planche sur l’école primaire. Il évoque les cycles, le tutorat. Son travail est remarquable. « Il ne trouve personne pour mettre son projet en œuvre », commente l’historien de l’éducation Antoine Prost, lui-même auteur d’un rapport sur les lycées, remis l’année précédente au même ministre, qui lui aussi a fait chou blanc. L’arrivée aux commandes de Jean-Pierre Chevènement a stoppé net leurs propositions de réforme. Avançons. En 1989, le très attendu rapport Bourdieu-Gros dénonce la lourdeur des programmes ? Tout le monde en convient. Cela s’arrête là.

Sûr qu’on consulte. De plus en plus. En 1998, le pédagogue Philippe Meirieu envoie trois millions de questionnaires dans les lycées. Les débats qu’il suscite sont passionnés. Alors vrai, on va tout changer ? Non. Le ministre Claude Allègre se contente de garder quelques idées à la marge, comme l’éducation juridique civique et sociale, les conseils de vie lycéenne… L’année suivante, Ségolène Royal rédige une charte de l’école du xxie siècle. Elle est même publiée au « B. O. ». Et puis ? Et puis rien. Comme d’habitude.

Les uns après les autres, les rapports pointent les mêmes travers et ressassent les mêmes bonnes idées : il faudrait adapter les programmes. Lutter contre l’échec scolaire. Donner les mêmes chances de réussite à tous. Revoir le statut des enseignants. Accorder plus d’autonomie aux établissements. Bref, piloter le système autrement, le rendre plus efficace. Tout cela est connu, archiconnu. Mais de là à passer à l’acte…

Qu’est-ce qui coince ? Le poids des habitudes. Les résistances des syndicats, et en particulier le Snes, majoritaire dans le second degré, plutôt élitiste, dont la posture se résume souvent à réclamer « plus de moyens » et à bloquer sur tout le reste. La résistance des parents aussi, ceux qui tirent avantage du système et qui feraient la grimace si on modifiait la donne. Et au-delà ? Comment faire appliquer une nouveauté, si modeste soit-elle, dans les établissements ? Comment forcer un professeur à introduire une heure de « vie de classe » par semaine, s’il estime qu’il a mieux à faire ? Qui va le sanctionner ? Personne. Si le système a évolué, un peu tout de même, c’est parce qu’il se trouve des gens, sur le terrain, qui décident de changer leurs pratiques, d’eux-mêmes.

Alors, se lancer à l’assaut de la forteresse éducation, pour un ministre, est une gageure. D’où une certaine lâcheté en matière de réforme. « Les ministres craignent la remise en question de l’architecture globale », résume-t-on à Education et Devenir, un important mouvement de réflexion pédagogique. Il est plus simple de faire une circulaire sur la dictée (tout le monde est d’accord), ou de souhaiter publiquement que les professeurs retrouvent leur autorité (qui s’en plaindrait ?), que de remettre à plat le système.

Le rapport Thélot finira-t-il lui aussi dans un tiroir ? Ce serait dommage. D’autant qu’il bouscule des tabous. Par exemple, il ose remettre en question l’objectif de mener 80% d’une classe d’âge au bac, un chiffre utopique, expliquant qu’il vaut mieux viser une qualification pour tous les élèves, même modeste. Le Snes n’apprécie pas. Mais François Fillon s’est déjà approprié cette proposition.

Même si le texte porte la griffe de son président, la commission a une légitimité, celle de parler au nom de la nation. Car elle s’appuie sur les milliers de débats qui se sont tenus en France l’année dernière. La réflexion menée a été exceptionnellement profonde et cohérente. En gros : l’école a une responsabilité morale. Elle doit faire réussir tous les élèves qui lui sont confiés (et pas seulement les plus riches ou les plus chanceux). Elle se doit de leur transmettre des valeurs communes, de leur permettre de « construire une image positive d’eux-mêmes » et d’en faire des citoyens debout. « Pour Claude Thélot, ce qui est important, ce n’est pas de dégager une élite, mais de s’assurer que tout le monde a le bagage nécessaire pour se débrouiller dans la vie », résume Antoine Prost. C’est le retour à l’esprit de Jules Ferry. Le rapport place donc la barre très haut. Et plutôt à gauche.

Un bagage minimum pour tous

L’idée. Au collège, les programmes sont trop lourds, trop intellectuels et passent par-dessus la tête de beaucoup d’élèves. Le rapport propose un enseignement allégé, plus pratique, fondé sur un petit nombre d’enseignements obligatoires (français, maths, anglais courant, éducation à la vie en commun, découverte des métiers…), dans lequel on définira un noyau dur qu’il faudra impérativement maîtriser pour passer d’un cycle à l’autre. Il y aura en plus des enseignements complémentaires (humanités, sciences…), dans lesquels l’élève piochera selon ses talents.

Originalité. Rien d’inédit dans le principe. Déjà en 1975, quand le collège unique se mettait en place, Valéry Giscard d’Estaing parlait de redéfinir « une culture minimale à posséder à la fin de la scolarité obligatoire ». Une proposition qualifiée par ses adversaires de « smic culturel » et devenue une tarte à la crème au Conseil national des Programmes, notamment quand il était piloté par Luc Ferry.

Faisabilité. Deux camps s’affrontent. D’un côté, les tenants d’une culture encyclopédique, pour lesquels le collège est entendu comme un « petit lycée », et le lycée, comme l’antichambre des grandes écoles où se fabrique l’élite de la nation. Sous cette bannière, aux côtés des représentants des différentes disciplines qui ne veulent pas qu’on touche à leurs « heures », on trouve le Snes, principal syndicat du secondaire qui plaide pour la défense des exigences scolaires classiques, et toute une part de la société française « plus préoccupée de la précocité intellectuelle de ses rejetons que de l’avenir scolaire de la masse », résume l’historien de l’éducation Antoine Prost.

En face, on défend une école plus juste. « Où est la véritable ambition ? Faire en sorte que tous les élèves obtiennent ce à quoi ils ont droit, ou faire qu’une minorité atteigne l’excellence alors que les autres ne savent pas grand-chose et ne sont définis que par leurs échecs et leurs lacunes ? », martèle François Dubet, chercheur en éducation, dans un livre qui sort à point nommé (2). Leur credo : mieux vaut bétonner les acquis du primaire, quitte à brasser moins de matières au collège. Le rapport propose d’ailleurs que la sixième soit rattachée à l’école, et ce parti-là en est content. « Cela éviterait aux gosses les plus fragiles de perdre pied en passant au collège, car c’est là que l’échec se construit souvent », confirme Claude Rebaud, proviseur, membre du mouvement Education et Devenir.

Si François Fillon est convaincu (ce qui n’est pas sûr), s’il arrive à circonscrire les défenseurs d’un collège « à l’ancienne », il faudra bien du temps et des disputes pour définir le contenu du socle commun. Le projet a le temps de se perdre dans les sables.

2. Abolir la dictature des maths

L’idée. Coup de boutoir dans la belle ordonnance du lycée, le rapport veut en finir avec la domination du bac S et revaloriser les autres, en spécialisant mieux les séries et en renforçant les coefficients des matières dominantes. La commission balaie aussi le discours égalitaire qui laisse croire que tous les bacs se valent. Elle propose de réaffirmer plus clairement les débouchés des trois voies du lycée : le monde du travail pour la filière professionnelle, les IUT ou les BTS pour la filière technologique et les études longues (fac, grandes écoles…) pour la filière générale. Et afin de revaloriser le bac pro, un statut du lycéen professionnel avec salaire à la clé serait créé.
Originalité. La lutte contre la domination des séries scientifiques est un serpent de mer.
Faisabilité. Faible. La pression des parents, des directeurs d’établissement et de l’enseignement supérieur pour conserver une sélection par les maths dès le lycée est trop forte. « Cela fait vingt ans qu’on essaie de rééquilibrer les filières du lycée par le jeu des coefficients au bac, soupire un haut fonctionnaire de l’Education. On n’y arrive pas. »

3. Améliorer l’orientation

On le déplore depuis vingt ans : l’orientation est mal faite à la fin du collège. Les professeurs ne connaissent rien aux entreprises. Et certains conseillers d’orientation… guère plus. Les élèves qui partent vers les filières professionnelles choisissent à l’aveuglette, faute d’une bonne information, ou peuvent se retrouver en « plasturgie » par exemple, alors qu’ils demandaient « technique de l’image et du son ». La commission propose une véritable révolution culturelle : ajuster les formations en fonction des besoins économiques du pays ; mieux informer les élèves et mieux tenir compte de leurs choix (d’où une nouvelle discipline obligatoire dans le collège version commission Thélot : la « découverte des métiers »).
Originalité. Dès 1985, les programmes du collège prévoyaient déjà une éducation à l’orientation, mais celle-ci n’a jamais été mise en œuvre.

Faisabilité. Le jeu d’ajustements réciproques entre les besoins des entreprises et les souhaits des élèves est si complexe que, pour l’instant, pas un ministre n’a osé y toucher.

4. En finir avec les collèges « poubelles »

L’idée. Vingt ans après leur création, les fameuses ZEP (zones d’éducation prioritaires) ne convainquent plus. Les établissements défavorisés où le ministère avait décidé de mettre un peu plus de sous qu’ailleurs n’ont pas obtenu les résultats attendus et ne font en général que limiter la casse scolaire. Alors, que faire ? Le rapport propose, entre autres mesures énergiques, d’attirer dans les ZEP de bons élèves en y proposant des « sections d’excellence », comme des classes bilingues par exemple.

Originalité. Jack Lang l’avait déjà tenté, avec un succès modeste. Faisabilité. Les préjugés ont la vie dure. « Qui viendra remplir ces classes d’excellence ? Vous n’obligerez jamais des parents à mettre leur enfant dans un établissement où ils ne veulent pas le mettre. Ils iront dans le privé », résume Josette Daniel, la secrétaire générale de la PEEP, la seconde fédération des parents d’élèves.

5. Des établissements gérés comme des entreprises

L’idée. En France, on s’est arrêté au milieu du gué. Le ministère de l’Education finance, mais ne contrôle pas le bon usage de son argent. La commission veut passer à une politique plus globale, où il s’agirait de distribuer les moyens aux établissements, en fonction de leurs besoins. Ceux-ci seraient définis dans le cadre d’un contrat passé entre l’école, le collège ou le lycée, le rectorat et la collectivité locale. Les résultats seraient évalués au bout de trois ans et les moyens revus en fonction des performances. Ce qu’on appelle savamment la « contractualisation ».

Originalité. Forte. Les Britanniques ont révolutionné leur école en lui appliquant ces règles de bonne gestion. Faisabilité. Moyenne, car contraire à l’esprit maison. Pour le Snes, cette prime aux résultats signerait la mort de la sacro-sainte « égalité du service public ». « La responsabilisation par le projet est vécue comme une forme de libéralisme », résume le pédagogue Philippe Meirieu (3). Autre souci : dans ce scénario, le pouvoir de l’équipe de direction est nécessairement renforcé. Or beaucoup de professeurs tiennent à leur indépendance. Ils vivent comme un crime de lèse-majesté de devoir rendre des comptes à leur chef d’établissement.

6. De nouveaux horaires pour les profs

L’idée. Pour faire réussir tous leurs élèves, les professeurs doivent accepter de travailler autrement. L’enseignant, désormais, devra enseigner, bien sûr, mais aussi éduquer et « tutorer » ses élèves, discuter avec leurs parents, travailler avec les collègues, monter des projets. Tout cela impliquerait, fatalement, de rester davantage dans l’établissement. Mais les heures de présence supplémentaires leur seraient payées.
Originalité. C’est la bombe du rapport. On en parlait depuis longtemps, mais jamais on avait osé aller si loin dans la révision du cahier des charges.
Faisabilité. Toucher au statut de l’enseignant, qui date de l’après-guerre ? Bon courage ! Un bon nombre d’enseignants refusent de faire plus que leurs quinze ou dix-huit heures de cours. Les mêmes se plaignent des dérives de leur métier : « On nous demande de jouer les nounous. » Pourtant, dans certains collèges, la révolution est déjà en marche. Des professeurs assurent spontanément toutes ces missions. Plus pragmatiques, plus mobilisés, souvent plus exposés, ce sont surtout des jeunes dont une enquête sociologique récente brosse le portrait (4). La commission prévoit d’ailleurs que ce changement ne s’impose pas aux profs actuels mais aux nouveaux seulement. Reste un problème : si tous les enseignants se mettent à jouer le jeu, où travailleront-ils ? La salle des profs n’est pas extensible.

7. Les parents d’élèves sont nos amis

L’idée. Depuis la dernière loi d’orientation de 1989, les parents sont en principe membres de la « communauté éducative ». Mais en pratique, « absents », « dépassés », ou « empêcheurs de tourner en rond », ils n’ont pas vraiment la cote auprès des professeurs. La commission le rappelle, les papas et les mamans sont partie prenante de la réussite scolaire de leurs enfants et l’école doit « aller à leur rencontre ». Originalité. Nulle. L’injonction aura le mérite de faire plaisir aux associations de parents d’élèves. Faisabilité. A ranger au rayon des incantations.

8. Ouvrir les portes de l’école

L’idée. Prenons un collège du 18e arrondissement à Paris : la mairie y finance l’aide aux devoirs, des associations du quartier y organisent des activités sportives le mercredi après-midi, les entreprises locales prennent en stage les élèves de troisième « professionnelle », une assistante sociale veille au grain, la police a un correspondant dédié à l’établissement… Ce maillage stabilise l’environnement des élèves et contribue à leur réussite scolaire. C’est en gros ce que souhaite généraliser la commission. Originalité. Moyenne. Faisabilité. Le sujet est devenu assez consensuel. Mais tout dépend en fait du chef d’établissement et de son énergie à orchestrer ces interventions.

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