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Note du Csp sur les programmes de Maternelle : les réactions de Mireille Brigaudiot et de Sylvie Plane (Le Café)

11 décembre 2020 Version imprimable de cet article Version imprimable

Maternelle : Mireille Brigaudiot : "On va vers des échecs considérables"
" On va vers des échecs considérables en CP. Les enfants, surtout en REP, seront perdus devant le « charabia » des correspondances graphèmes – phonèmes le jour de la rentrée". Spécialiste de l’apprentissage du langage, Mireille Brigaudiot analyse la Note du CSP sur les nouveaux programmes de maternelle.

Voici les caractéristiques de ce texte :

L’opportunité : profiter de la scolarité obligatoire à 3 ans pour écrire un autre Programme.

Le but : imposer les documents Blanquer déjà en ligne (lecture et vocabulaire).

Les moyens : les approches scientifiques (il y en a 2, et seulement 2, celles de Dehaene et Bentolila).

Le style du texte : beaucoup de copier – coller, sans tenir compte des incohérences que cela entraîne souvent.

Les disparitions catastrophiques : l’évaluation positive et le Langage

Sur l’évaluation des élèves, en 2015, le groupe de rédaction avait choisi de faire un pas de géant vers une école moins injuste : l’évaluation positive, définie comme les progrès d’un enfant par rapport à lui-même. Elle devenait le geste le plus professionnel qui soit. Elle supposait un maître, formé, ayant des connaissances développementales (scientifiques !) et des objectifs de fin de cycle clairs considérés comme noyaux durs pour un bon démarrage en CP. Tout ça a disparu de ce texte. Pour la formation, on remarquera qu’elle est évoquée par la seule phrase du texte au conditionnel : « il conviendrait de consacrer des heures de formation… ». Pour l’évaluation des élèves, on doit se reporter aux évaluations actuelles de début CP. Et comme on le sait, celles-ci ont fait apparaître un scandale : les enfants entrant au CP ne savent pas lire…

Sur la partie Langage. Oui, je l’écris avec une majuscule, justement pour éviter les confusions. Pour que les maîtres entrent dans des pratiques plus ouvertes, on leur demandait en 2015 de s’intéresser à la seule chose dont TOUS les enfants disposent à leur arrivée à l’école maternelle : cette faculté intellectuelle partagée à la naissance, si bien décrite par un scientifique français appartenant au Collège de France, Emile Benveniste. Et comme la langue est l’outil du langage, c’est grâce à ses activités langagières qu’un enfant apprend la langue. Le texte proposé par le CSP conteste ce choix. Non, pas le langage dit-il, allons voir « les langages » (avec des amalgames ahurissants, entre mimiques du visage et notation musicale !) et la langue, notamment dans ses « structures grammaticales » (qu’on a du mal à faire explorer au cycle 3). Que celui qui comprend le dise.

A propos de la langue. On découvre dans le texte qu’à 3 ans (page 20), les enfants manifestent une « pauvreté du vocabulaire » (quel scientifique osera définir cette affirmation ?) et une « ignorance des structures de la langue, de son système de temps et de ses articulations logiques ». Dieu merci, ils ne savent rien de tout ça, sinon ils n’auraient jamais appris à parler (la production orale est non-consciente). Enfin, il leur manque le « principe alphabétique », que l’on comprend comme étant « la connaissance des lettres et de leur nom ». Non, non et non. Le principe alphabétique n’a rien à voir avec les performances orales et il n’est pas la connaissance des lettres. Au Québec par exemple, qui incite le préscolaire à rechercher la découverte du principe alphabétique, il consiste à « comprendre qu’un mot à l’oral est constitué d’unités et qu’à chaque unité phonologique correspond une unité graphique ». Plus concrètement, il s’agit de comprendre que les sons (phonèmes) sont reliés à des lettres (graphèmes) (Charron, Bouchard et Bégin, 2011 ; Giasson, 2011). Cette découverte est une condition de l’entrée dans l’apprentissage de la lecture (Fayol 2013) parce qu’elle règle le statut des lettres et des mots écrits. L’enfant qui découvre le principe alphabétique comprend soudain que ces signes ne sont pas des objets correspondant à une réalité du monde (comme le sont les dessins) mais des symboles de quelque chose qui ne se voit pas (des suites sonores de langage parlé). Et la modalité la plus reconnue pour lever ce voile, c’est l’écriture (on part d’une suite sonore pour encoder graphiquement, et pas l’inverse). C’est pourquoi le Programme 2015 donnait aux enfants, par les essais d’écriture, un tremplin considérable pour réussir le début de la lecture au CP. Au lieu de cette avancée, on en revient aux 2 voies sans les croiser, d’un côté des activités d’ordre phonologique (ce que les enfants perçoivent en entendant prononcer) et de l’autre, la connaissance des lettres comme des dessins particuliers ayant un nom. Il faudra qu’on m’explique comment la connaissance du nom des lettres C et H aideront Charles à lire son prénom.

On va vers des échecs considérables en CP. Les enfants, surtout en REP, seront perdus devant le « charabia » des correspondances graphèmes – phonèmes le jour de la rentrée.

De mon point de vue, on perd 3 éléments décisifs :

- Le principe transversal de l’évaluation positive, dont certains collègues me disaient récemment « c’est tellement précieux que ça va contaminer l’élémentaire ». Hélas non.

- L’affirmation du principe alphabétique comme une découverte que peuvent faire tous les enfants, dans des conditions de pratiques en classe par des maîtres éclairés, qui est décisive, notamment en REP.

- Le choix révolutionnaire de l’écriture tâtonnante comme la première marche de l’entrée dans l’apprentissage de la lecture.

Souhaitons tous et fort un bel avenir à ce texte du CSP : s’égarer dans les labyrinthes de la rue de Grenelle.

Mireille Brigaudiot
Maître de conférence en sciences du langage

A propos du guide Les mots de la maternelle
En maternelle, que faire de la circulaire de rentrée ?->]

Extrait de cafepedagogique.net du 11.12.20

 

Sylvie Plane : Le CSP tente de réorienter l’école maternelle
Vice-présidente du CSP "démissionnée" par la présidente actuelle, Sylvie Plane a participé à la rédaction des programmes de 2015. Elle analyse la Note publiée par le Conseil supérieur des programmes (CSP) qui présente les principes des futurs programmes de maternelle.

La loi, votée ou pas encore votée : un prétexte pour réorienter l’école maternelle

Pourquoi le Conseil supérieur des programmes vient-il de publier un texte bizarre, mal bâti, agglutinant des fragments disparates, qu’il a intitulé « Note d’analyse et de propositions sur le programme d’enseignement de l’école maternelle » ? À l’en croire, il s’agirait de répondre à l’immense changement dans la fréquentation de l’école maternelle qu’instaure la loi de 2019 rendant obligatoire l’instruction à partir de trois ans. On se souvient en effet que ce thème avait servi de prétexte à une loi destinée à faire passer bien d’autres mesures, dont l’une, bien cachée dans un amendement obscur, visait surtout à priver les directeurs d’école d’une reconnaissance institutionnelle. Cependant, l’argument de l’augmentation de la fréquentation avancé par les auteurs de la note ne tient pas longtemps : ils admettent eux-mêmes que 97% des enfants sont déjà scolarisés en maternelle. La massification n’est pas à venir, elle est déjà là.

Mais la note du CSP ne se contente pas de la référence à la loi en vigueur, elle annonce : « à la rentrée scolaire 2021, c’est l’école, et non pas seulement l’instruction, qui sera obligatoire à 3 ans pour tous les enfants ». En affirmant cela, la note anticipe sur une mesure pas encore votée (elle avait été retoquée en 2019 par le conseil constitutionnel) qui figure dans le projet de loi contre le séparatisme soumis actuellement au parlement.

Prenant donc prétexte de la loi votée en 2019 et de celle qui est en débat, la note, contrairement à ce qu’annonce son titre, ne propose nullement une analyse des programmes de l’école maternelle qui avaient été très largement approuvés par la communauté éducative mais en fait la critique afin de les réorienter. Les compilateurs qui ont assemblé des fragments de textes pour en faire une note sont animés par l’idée que la réussite des tests d’entrée au cours préparatoire doit désormais devenir l’enjeu majeur de l’école maternelle. Cependant, comme la note est issue d’un collage de textes mal raboutés entre eux, il subsiste des contradictions et on trouve çà et là quelques mises en garde signalant que la maternelle n’est pas une préparation au cours préparatoire, en complet décalage avec la teneur d’ensemble de la note du CSP.

L’obsession de la mesure et des tests

L’obsession de l’évaluation et de la réussite à des tests qui anime cette note se manifeste de plusieurs façons. Elle se marque d’abord par le choix des domaines auxquels s’intéresse la note : ceux qui sont évalués au CP sont donc privilégiés. Outre le français, les mathématiques occupent donc une place importante puisque, à l’entrée au CP, les élèves seront évalués en français et en mathématiques. Les auteurs de la partie consacrée au domaine mathématique s’offusquent d’ailleurs que ce dernier soit situé en cinquième position dans les programmes actuels, comme s’il s’agissait là d’un signe d’irrespect. Les sciences et la technologie sont elles aussi évoquées, mais pour justifier leur importance en maternelle les auteurs invoquent le bilan de fin de collège ! En revanche pas un mot sur le domaine artistique et sur l’activité physique. Il ne faudrait pas que les élèves de maternelle perdent leur temps alors qu’ils doivent se préparer assidument aux évaluations de CP.

Des développements importants sont bien entendu consacrés au français, ou plutôt à la lecture et au principe alphabétique, puisque c’est cela qui est évalué à l’entrée au CP. On y trouve quelques perles qui pourraient être réjouissantes si le sujet n’était pas si grave. Par exemple page 17, dans la rubrique intitulée « Développer la compréhension de messages et de textes entendus » figure cette formule qui amalgame deux objectifs :« L’enseignement, centré sur la compréhension des textes entendus, vise à introduire le principe alphabétique ». Ou encore page 20, pour expliquer les raisons pour lesquelles des enfants de 3 ans parlent un français très éloigné de celui qu’ils vont apprendre à lire et écrire, la note avance cette explication : « Il s’agit enfin, trop souvent, d’un défaut d’accès au principe alphabétique ». Notons au passage que l’emploi du terme savant « sémiologique » page 19 est non seulement cuistre mais inapproprié. La note du CSP sacrifie bien entendu au rite d’exécration de la méthode globale (page 18). Et il y aurait bien d’autres choses à dire sur les obsessions dont témoigne ce texte…

Tests et évaluation sont en effet les maitres mots de cette note, avec 31 occurrences des mots « évaluer » ou « évaluation ». Et cela commence très tôt, puisque les auteurs incitent à mesurer les compétences des enfants dès l’âge de trois ans. Une nouveauté à suivre que ce bilan de compétences à l’entrée en maternelle…

Sylvie Plane
Professeure émérite de sciences du langage Université Paris-Sorbonne
Ancienne vice-présidente du Conseil supérieur des programmes

Extrait de cafepedagogique.net du 11.12.20

 

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