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Mobilisation vaut mieux que motivation (le blog de Marc Bablet)

20 décembre 2019 Version imprimable de cet article Version imprimable

Mobilisation vaut mieux que motivation

On continue d’explorer des alternatives aux politiques éducatives prônées actuellement par un ministre qui se décrédibilise chaque jour par des déclarations de communicant… Il convient de remettre en question la conception dominante de la motivation qui repose sur des conceptions de l’humain, des apprentissages scolaires et de l’enseignement erronées.

La motivation ou « la vertu dormitive de l’opium »

La question de la motivation est un sujet sur lequel nous sommes abreuvés de littérature et de propositions diverses venant de l’extérieur de l’école pour aider nos élèves à se « motiver » ou à se « re-motiver ». Il s’agit désormais d’un véritable marché encouragé par le ministère actuel alors que les précédents résistaient. C’est aussi un sujet sur lequel les stéréotypes des professionnels sont très puissants : il faudrait que les élèves soient motivés pour pouvoir apprendre. La motivation serait un préalable. En outre elle serait un préalable individuel. Ces conceptions souvent simplistes des motifs, des raisons d’apprendre qui sont aussi des conceptions discutables des buts, intentions ou finalités des apprentissages scolaires font le bonheur de ceux qui voient chaque individu comme la seule source de son activité ou de ses pensées. Elles ont donc une fonction politique qu’il faut discuter parce qu’en revanche, leur vertu explicative des apprentissages réalisés est en réalité très faible : s’il suffit d’être motivé pour apprendre, si on voit ceux qui apprennent comme des personnes motivées et ceux qui n’apprennent pas comme manquant de motivation, on n’explique rien, on ne fait que constater qu’apprendre et être motivé c’est la même chose, autant parler de « la vertu dormitive de l’opium » comme chez Molière critiquant certaines conceptions médiévales, car on n’explique rien par de telles formulations. Il s’agit d’une pseudo explication.

Si on accepte un instant d’en parler tout de même, une question complémentaire pourrait être « motivé à quoi ? » : aux activités proposés par les enseignants ou motivés à apprendre ce qui est attendu d’eux, ou motivés à apprendre tout simplement. Tout cela n’est déjà pas la même chose. On sait que les recherches en psychologie sociale ont distingué au cours du temps motivation intrinsèque (si tu réussis tu auras la satisfaction d’avoir réussi qui te donnera envie de continuer) et motivation qui vient de l’extérieur (si tu réussis tu auras un bonbon ou une bonne note).

C’est un type de mot où l’on peut voir une tension entre l’expérience acquise et la projection dans un avenir différent : la motivation consiste à avoir un motif de faire quelque chose, une cause à ce faire, une raison de faire ; la motivation consiste aussi à avoir un but à atteindre, une finalité, ou une intention. Avec la notion de motivation on s’installe donc dans un univers de croyances sur soi, de valeurs et de buts, on « psychologise » la question de l’apprentissage dans une conception qui fait une large place à la question des attitudes déjà là vis-à-vis des objets d’apprentissages (« j’aime/j’aime pas »). Alors que justement l’enseignement a pour premier but de faire évoluer des attitudes, des conceptions et des représentations c’est-à-dire que sa dynamique ne doit jamais par définition se contenter du déjà là. C’est l’enseignement qui doit aider l’élève à se projeter dans un avenir et à apprendre en conséquence.

En outre, l’usage de ce mot comme pseudo explication fait absolument l’économie de l’analyse des conditions de l’apprentissage en fonction des réalités sociales engrangées au cours du temps par les individus. Au regard de la motivation tous seraient égaux puisque c’est une question personnelle. Alors que l’on sait bien ce que PISA 2018 nous rappelle encore, que cette égalité face aux apprentissages n’existe pas. On donne un lien sur l’exemple des résultats en compréhension de l’écrit pour rappeler une fois de plus que ce sujet de la compréhension devrait être mieux traité par le ministère.

Pour pouvoir utiliser vraiment un tel mot de façon utile à notre travail pour les apprentissages des élèves, il faudrait pour le moins démêler ce dont on parle, déminer les usages que l’on en fait pour ne pas être victimes d’écrans de fumée dont la seule fonction serait de nous dédouaner de notre difficulté à engager nos élèves, notamment les plus défavorisés de l’éducation prioritaire dans les apprentissages.

Discuter les conceptions de la motivation à l’œuvre dans les discours éducatifs

Dans ce billet de son très intéressant blog, Paul Devin discute à juste titre la conception de la motivation qui préside aux études PISA dont on sait qu’elles sont principalement inspirées par les travaux nord américains, même si les divers pays participants y contribuent.

Dans cette intervention André Tricot explique le rôle respectif des processus motivationnels et des processus attentionnels. Il montre comment ils peuvent se contrarier.

Il est une conception de la motivation qui est particulièrement pernicieuse c’est celle qui consiste à dire ce que les enfants ou les jeunes sont supposés aimer pour ajuster l’enseignement en conséquence. Ils aiment jouer, on va donc leur faire un enseignement par le jeu, ils aiment le football, on va donc partir de là pour certains enseignements, ils préfèrent lire des BD, on va donc commencer par là pour leur donner envie de lire. Or il y a belle lurette que l’on sait que cette logique qui est tout sauf professionnelle (c’est-à-dire qui n’est ni fondée sur l’expérience, ni fondée par des données scientifiques reconnues) amène deux dangers majeurs : celui d’éloigner les élèves des concepts au profit de fausses conceptions et celui de les maintenir à leur niveau en ne faisant pas preuve d’exigence.

C’est particulièrement vrai pour les élèves de milieu populaire qui sont amenés à la confusion par de telles pratiques au lieu d’y trouver le prétendu soutien que l’on croit. Dans notre travail sur un enseignement plus explicite, on a donné un exemple d’une leçon de grammaire transmise par Sylvain Joly qui a créé « apprenance » dans l’académie de Grenoble ( page 39 de cet opuscule), exemple qui montre très bien qu’introduire un habillage pédagogique (la rue du masculin et la rue du féminin) contribue à engendrer un peu plus de confusion chez des élèves qui ont du mal à déjà distinguer le masculin et le féminin et grammaire, du masculin et du féminin comme genres ou sexes. Nous pensions qu’il vaut mieux utiliser des concepts (le masculin et le féminin en grammaire qui se caractérisent par des marques particulières et par les accords qu’ils imposent) que des notions floues qui mélangent différentes conceptions entraînant des fautes évidentes.

Il faut ensuite bien distinguer deux choses par rapport à ce que je dis de l’exigence. C’est une chose de reconnaître les BD ou le football comme des éléments d’une culture légitime (il faut absolument interdire le mépris que certains pourraient avoir pour ce qu’il considèrent comme n’étant pas la « grande culture »), c’en est une autre de partir de là pour prétendre faire découvrir autre chose, comme si des élèves ne pouvaient avoir autant de plaisir à travailler ce fameux poème en « yx » de Mallarmé dès le collège… Je ne vous donne que la première strophe pour réactiver la mémoire :

« Ses purs ongles très haut dédiant leur onyx,
L’Angoisse, ce minuit, soutient, lampadophore,
Maint rêve vespéral brûlé par le Phénix
Que ne recueille pas de cinéraire amphore… »

L’idée de « mobiliser » les élèves, c’est bien celle de leur donner envie de travailler ce poème, de lui donner un sens qui n’apparaît pas au premier abord, de leur donner envie d’écrire à la manière de, mais aussi de leur permettre des comparaisons avec d’autres textes qui leur ouvriront un accès à la diversité complexe de la langue écrite. La BD ou le texte journalistique peuvent faire partie de ces comparaisons mais il ne s’agit pas qu’ils soient premiers, au prétexte qu’ils seraient plus familiers…

Cette idée repose sur une fausse conception des savoirs bien connue depuis Bachelard, notamment bien expliquée dans « La formation de l’esprit scientifique » : Le premier obstacle à la connaissance c’est l’expérience première.

Mieux vaut une mobilisation collective dans la classe.

Beaucoup de nos collègues de lycées ont désormais pris conscience des impasses de la multiplication des groupes et sous groupes vers laquelle on les entraîne désormais au prétexte qu’il faudrait individualiser l’enseignement, comme on l’a fait il y a plus de vingt ans pour les collèges et comme on a prétendu le faire à partir des années quatre vingt pour l’enseignement du premier degré. C’est une fausse piste issue des logiques de la concurrence et de la compétition, de l’épanouissement individuel (qui donne lieu à un commerce juteux aujourd’hui). La motivation est un des concepts qui contribue à ces idées. C’est pourquoi on doit lui préférer l’idée de mobilisation sur les apprentissages. Mais c’est aussi parce que le processus d’enseignement est lui-même un processus où c’est le maître ou l’enseignant qui doit mobiliser ses élèves. Alors que la motivation met la responsabilité sur l’enfant ou le jeune (rien n’est possible s’il n’est pas motivé), la notion de mobilisation met la principale responsabilité de l’action d’enseignement sur le maître ou l’enseignant (rien n’est possible s’il ne les mobilise pas). Or c’est bien le moins que l’on puisse attendre d’un corps professionnel qu’il soit engagé et reconnu dans sa profession d’enseignement qui comprend la capacité à engager les élèves dans les apprentissages, à les mobiliser cognitivement dans cette perspective.

On voit que la notion de mobilisation fait une belle part à la question du collectif alors que la motivation repose sur l’individuel. Dans l’idée de mobilisation il y a celles d’adhésion, d’incorporation à quelque chose qui dépasse l’individu. Il y a aussi l’idée d’une convocation ou d’une assignation. Ce n’est pas optionnel. Il s’agit de faire que l’individu mobilisé rejoigne le collectif des adultes émancipés et dotés de raison, la grande cohorte des citoyens.

Pour conclure provisoirement

Au bilan de ces éléments on peut dire qu’il est préférable de privilégier une mobilisation collective sur des intérêts partagés qu’une motivation individuelle sur des objectifs séparés. La seconde entraîne sur la fausse piste de l’individualisation et repose sur une conception économiste de l’apprentissage qui ne se ferait que pour en obtenir un bénéfice (la note, le passage de classe, l’orientation valorisée…), tandis que la première repose sur une conception sociale de l’apprentissage qui privilégie l’approche collective des savoirs et l’obtention d’un savoir émancipateur qui élève au vrai sens du terme.

Extrait de mediapart.fr/marc-bablet du 19.12.19

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